Carte des langues au Maroc

Tachelhit, tarifit et tamazight : trois langues ou une seule ?

Carte des langues au Maroc
Aucun commentaire

Au Maroc, on parle couramment de tachelhit dans le Sud-Ouest et le Haut Atlas, de tarifit dans le Rif et de tamazight dans le Maroc central et une partie du Sud-Est. Mais s’agit-il de trois langues différentes, de trois dialectes ou des variantes d’une même langue amazighe ? La réponse est moins simple qu’il n’y paraît — d’autant que le mot tamazight lui-même ne désigne pas toujours la même chose.

Que désignent tachelhit, tarifit et tamazight ?

La géographie linguistique amazighe du Maroc est généralement décrite autour de trois grands ensembles : le tarifit, parlé principalement dans le Nord et le Rif ; le tamazight, dans le Maroc central et plusieurs régions du Sud-Est ; et le tachelhit, dans le Sud-Ouest et une grande partie du Haut Atlas. Chacun de ces ensembles possède à son tour ses variantes locales.

Cette carte ne doit pourtant pas être imaginée comme trois territoires séparés par des frontières linguistiques parfaitement nettes. Les façons de parler changent à l’intérieur même de chacune de ces grandes zones, parfois progressivement d’une vallée ou d’un groupe à l’autre.

Les trois ensembles présentent d’importantes ressemblances grammaticales et lexicales. Ils appartiennent à la même branche amazighe de la famille afro-asiatique et partagent de nombreuses structures fondamentales. Mais des siècles d’évolution, l’éloignement géographique et les contacts avec d’autres langues ont également produit des différences de prononciation, de vocabulaire et parfois de construction grammaticale.

Pourquoi le mot « tamazight » prête-t-il à confusion ?

Parce qu’il peut désigner deux réalités différentes.

Au sens large, tamazight est le nom employé pour désigner la langue amazighe, voire l’ensemble des langues et variétés amazighes. Dans ce sens, le tachelhit et le tarifit sont donc du tamazight.

Mais au Maroc, tamazight désigne également une variété particulière : celle parlée principalement dans le Moyen Atlas, le Maroc central et certaines régions du Sud-Est. Dans cette seconde acception, on peut donc opposer tamazight, tachelhit et tarifit.

La contradiction n’est qu’apparente. Le même mot sert à nommer à la fois l’ensemble et l’une de ses composantes.

C’est un peu comme si le nom d’une famille linguistique était également celui de l’un de ses membres. Pour le lecteur qui découvre le monde amazigh, cette double utilisation explique une bonne partie de la confusion.

Un locuteur du Rif comprend-il un locuteur du Souss ?

Pas nécessairement, du moins pas immédiatement.

Un locuteur de tarifit et un locuteur de tachelhit retrouveront des structures, des racines et des mots apparentés, mais les différences phonétiques et lexicales peuvent rendre une conversation spontanée difficile. Les travaux sur les variétés marocaines montrent d’ailleurs que l’intercompréhension tend à diminuer avec la distance linguistique et géographique ; le tachelhit et le tarifit figurent parmi les cas où les écarts peuvent être importants.

Cela ne signifie pas pour autant que ces variétés soient étrangères les unes aux autres. Des correspondances régulières existent entre leurs sons, leurs formes grammaticales et une partie importante de leur vocabulaire. Une étude menée sur les équivalences lexicales entre les trois grands ensembles marocains relevait ainsi une forte proximité entre de nombreuses formes.

L’intercompréhension dépend aussi de l’exposition. Un locuteur habitué à entendre d’autres variétés amazighes, par les déplacements, la télévision, la musique ou l’école, les comprendra évidemment mieux qu’une personne restée principalement dans son environnement linguistique local.

Alors, trois langues ou trois dialectes ?

C’est ici que la réponse devient moins évidente.

Il n’existe pas de frontière universelle permettant de décider à partir de quel degré de différence deux façons de parler deviennent deux langues distinctes. La proximité grammaticale, le vocabulaire commun et l’intercompréhension comptent, mais ne suffisent pas toujours. L’histoire, les usages sociaux et les choix institutionnels jouent également un rôle.

Ainsi, certaines grandes classifications linguistiques internationales enregistrent aujourd’hui le tachelhit, le tamazight du Maroc central et le tarifit comme des langues distinctes possédant chacune leur propre identification.

Au Maroc, l’approche institutionnelle est différente. L’IRCAM considère tarifit, tamazight et tachelhit comme les grandes variétés ou « géolectes » de l’amazighe marocain et travaille depuis sa création à leur rapprochement dans une langue standard commune. Cette standardisation est pensée comme progressive et convergente, à partir des éléments partagés par les différentes variétés plutôt que par l’imposition de l’une d’entre elles.

Parler de « trois langues » ou de « trois variantes » dépend donc en partie du point de vue adopté. Les deux formulations peuvent décrire des réalités différentes sans que l’une rende nécessairement l’autre absurde.

Carte des langues au Maroc
Carte des langues au Maroc

Qu’est-ce que l’amazighe standard enseigné au Maroc ?

L’amazighe standard n’est pas simplement le parler d’une région qui aurait été choisi pour devenir celui de tout le pays.

Le travail engagé par l’IRCAM consiste au contraire à construire une norme commune à partir du tarifit, du tamazight et du tachelhit : orthographe partagée, terminologie, vocabulaire, règles grammaticales et outils destinés notamment à l’enseignement et aux usages institutionnels.

Ahmad Boukous, ancien recteur de l’IRCAM, a ainsi présenté l’amazighe standard comme une macrolangue englobant les trois grands ensembles marocains.

Un élément contribue également à rapprocher aujourd’hui ces trois grands ensembles : une graphie commune. Depuis 2003, le tifinagh est la graphie officielle retenue au Maroc pour l’enseignement de l’amazighe. L’alphabet standardisé par l’IRCAM compte 33 caractères et permet d’écrire aussi bien le tachelhit, le tarifit que le tamazight, malgré leurs différences de prononciation et de vocabulaire.

Alphabet Tifinagh / IRCAM
Alphabet Tifinagh / IRCAM

Cette langue standard ne fait pas disparaître pour autant les parlers régionaux. Une personne peut parler tachelhit dans sa famille ou son village tout en apprenant à lire et à écrire une forme standardisée de l’amazighe, comme cela se produit dans de nombreuses langues possédant une norme écrite commune et de fortes variations régionales.

Les frontières du Maroc sont-elles aussi des frontières linguistiques ?

Non. Et c’est là que la carte devient encore plus intéressante.

Les langues amazighes existaient bien avant les frontières politiques actuelles du Maghreb. Certaines aires linguistiques se prolongent donc d’un pays à l’autre, tandis que des différences importantes peuvent apparaître à l’intérieur d’un même État.

Le tarifit lui-même appartient à un ensemble dont certaines variétés s’étendent vers l’est au-delà de la frontière marocaine. Le tachelhit est également répertorié au-delà du seul territoire marocain.

À l’échelle de l’Afrique du Nord apparaissent alors d’autres noms : kabyle, chaoui, chenoui, mozabite, touareg, nafusi et bien d’autres. Tous appartiennent au monde linguistique amazigh, mais leurs relations ne peuvent plus être comprises à partir des seules frontières nationales.

Une autre question commence alors : où finit une langue amazighe et où en commence une autre ?

Découvrir tous les articles : Le monde berbère

Partagez vos connaissances du monde Amazighe

Autres fragments du Monde Berbère

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Send this to a friend