Yaz, le signe amazigh de l’homme libre

Il tient en quelques pierres posées sur un mur de terre : un trait vertical, deux bras et deux jambes ouverts. Le ⵣ, ou yaz, est d’abord une lettre de l’alphabet tifinagh. Mais il est devenu bien davantage : la silhouette d’un homme debout, un signe de liberté et de résistance, et sans doute aujourd’hui l’un des symboles les plus immédiatement reconnaissables du monde amazigh.
D’abord une lettre

Le tifinagh appartient lui-même à une histoire beaucoup plus ancienne. Les écritures dites libyques sont attestées en Afrique du Nord depuis l’Antiquité et sont généralement considérées comme les ancêtres des formes actuelles du tifinagh, même si leur origine exacte reste discutée. Alors que leur usage disparaît progressivement dans une grande partie du nord de l’Afrique, les Touaregs en maintiennent une tradition vivante au Sahara.
Au XXe siècle, avec la renaissance culturelle amazighe, ces caractères sortent de nouveau du domaine des inscriptions anciennes ou des usages touaregs. Le néo-tifinagh devient une écriture revendiquée, modernisée, puis normalisée. Au Maroc, le tifinagh est officiellement retenu en 2003 comme graphie de la langue amazighe.
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Un homme se lève dans la lettre
Il suffit pourtant de regarder le ⵣ pour qu’une autre lecture apparaisse.
Un axe vertical forme le corps. Deux traits s’ouvrent vers le haut comme des bras. Deux autres s’écartent vers le sol comme des jambes. Un homme est debout.
C’est cette ressemblance qui va donner au yaz sa puissance symbolique. L’homme représenté ne s’incline pas ; il occupe l’espace, les pieds sur la terre et les bras ouverts. Le signe peut alors devenir l’image de l’être libre, de celui qui demeure debout, maître de lui-même et attaché à sa terre.
Mais il faut distinguer l’histoire de l’écriture de celle du symbole : rien ne permet d’affirmer que les graveurs des anciennes inscriptions libyques donnaient déjà au signe correspondant cette signification d’« homme libre ». L’interprétation anthropomorphe appartient surtout à la réappropriation culturelle contemporaine du tifinagh.
Du caractère d’écriture à l’emblème amazigh
À partir des années 1960 et surtout 1970, les mouvements de renaissance culturelle berbère font du tifinagh l’un des signes de leur identité retrouvée. Autour de l’Académie berbère, fondée à Paris, les caractères anciens sont repris et adaptés dans ce que l’on appellera le néo-tifinagh. Le ⵣ acquiert progressivement une place particulière : simple lettre, il devient emblème.
Le passage est définitivement accompli lorsque le yaz apparaît au centre du drapeau amazigh, adopté en 1997 par le Congrès mondial amazigh. Ses trois bandes horizontales évoquent les grands espaces du monde amazigh : le bleu pour la mer et le ciel, le vert pour les montagnes et les terres fertiles, le jaune pour le Sahara. Au centre, le ⵣ rouge représente l’être humain libre et debout ; le rouge est généralement associé à la vie, à la résistance et au lien qui unit les Imazighen à travers ces différents territoires.
Une lettre de l’alphabet est ainsi devenue capable de relier des populations dispersées depuis les îles Canaries jusqu’à l’oasis de Siwa, des montagnes du Maroc aux territoires touaregs du Sahara.

« Homme libre », une vérité symbolique plus qu’une étymologie
On lit presque partout qu’Amazigh signifie littéralement « homme libre ». L’expression est belle, et elle est aujourd’hui indissociable du symbole ⵣ. Historiquement, les choses sont pourtant plus complexes.
Le linguiste Salem Chaker rappelle que l’étymologie du mot Amazigh demeure incertaine. Le radical ancien dont dériverait cet ethnonyme n’existe plus comme mot vivant dans les langues amazighes actuelles. Les sens de « libre » ou de « noble » ont bien existé dans certaines sociétés berbères, notamment là où ils permettaient de distinguer des groupes de statut social différent, mais rien ne prouve qu’il s’agisse de la signification première du mot. L’interprétation est ancienne — elle apparaît notamment chez Léon l’Africain — mais elle ne peut être considérée comme une étymologie établie.
Cela n’enlève rien à la force du symbole. Peut-être même est-ce l’inverse.
Le ⵣ ne nous transmet pas nécessairement, intacte, la signification que lui auraient donnée des hommes il y a deux mille ans. Il raconte aussi ce que les Imazighen modernes ont choisi de faire d’une écriture héritée de leur histoire. Ils ont reconnu dans cette lettre une silhouette humaine, puis dans cette silhouette un homme debout, et dans cet homme debout une manière de dire la liberté.
Sur un drapeau, un bijou, une façade ou simplement quelques pierres prises dans la terre d’un mur, le yaz est ainsi devenu beaucoup plus qu’un « z ».
Une lettre devenue corps.
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