Pourquoi l’année amazighe compte-t-elle 950 ans de plus ?

Lorsqu’une nouvelle année amazighe commence à Yennayer, son millésime affiche 950 années de plus que celui du calendrier grégorien : 2026 devient ainsi 2976. Ce chiffre pourrait laisser croire que les Amazighs comptent les années de cette manière depuis près de trois millénaires. Il n’en est rien. Le calendrier agraire nord-africain est ancien, mais la numérotation actuelle des années amazighes est une création du XXe siècle.
Un calendrier agricole bien plus ancien que son millésime
Pendant des siècles, les populations rurales du Maghreb ont réglé une partie de leurs travaux agricoles sur un calendrier solaire issu du calendrier julien. Les noms mêmes de plusieurs mois en gardent la trace : Yennayer vient ainsi du latin Ianuarius, janvier.
Ce calendrier permettait de situer les semailles, les récoltes, les périodes de froid ou les moments réputés favorables ou dangereux pour les cultures. Il s’est enrichi au fil du temps de traditions locales, de dictons, d’observations des astres et de pratiques propres aux différentes régions d’Afrique du Nord.
Mais les années n’étaient pas numérotées à partir d’une ancienne « année zéro » amazighe. Cette manière d’écrire aujourd’hui 2976, 2977 ou 2978 appartient à une histoire beaucoup plus récente.
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Pourquoi avoir choisi l’année 950 avant notre ère ?
Le point de départ retenu pour le comput moderne est l’année 950 avant notre ère, associée approximativement à l’accession au trône d’Égypte de Sheshonq Ier.
Sheshonq était issu des populations libyennes installées depuis plusieurs générations en Égypte. Il devint pharaon et fonda la XXIIe dynastie. Son origine libyenne a conduit les promoteurs du calendrier amazigh moderne à voir en lui l’une des plus anciennes figures historiques pouvant être rattachées au monde libyco-berbère et dont le nom et le règne sont clairement documentés.
La date de 950 av. J.-C. doit cependant être comprise comme un repère conventionnel. La chronologie égyptologique actuelle situe généralement le règne de Sheshonq Ier autour de 945 à 924 avant notre ère. Il ne s’agit donc pas de prétendre qu’une « ère amazighe » aurait réellement commencé un jour précis de l’année 950.
Une numérotation créée au XXe siècle
L’idée d’attribuer un millésime propre au calendrier amazigh apparaît dans les milieux berbéristes de Paris au cours de la seconde moitié du XXe siècle.
Elle est principalement associée à Ammar Negadi, intellectuel et militant culturel chaoui. En 1980, il publie un calendrier portant l’année 2930, obtenue en ajoutant 950 au millésime grégorien.
Le principe est simple : 1980 + 950 = 2930. De la même manière, 2026 devient 2976, 2027 deviendra 2977, et ainsi de suite.
Ce nouveau comput s’est progressivement diffusé bien au-delà des milieux qui l’avaient créé. Il est aujourd’hui fréquemment utilisé lors des célébrations de Yennayer et dans les publications consacrées à la culture amazighe.
Un calendrier ancien, une ère moderne
Dire que nous sommes en 2976 du calendrier amazigh ne signifie donc pas qu’un décompte continu des années aurait été transmis depuis l’époque de Sheshonq.
Deux histoires se rencontrent.
La première est celle, très ancienne, des calendriers agraires d’Afrique du Nord, des saisons, de Yennayer et des savoirs ruraux associés au cycle annuel.
La seconde est celle d’une ère amazighe créée au XXe siècle, qui a choisi Sheshonq comme point de référence historique et symbolique.
La distinction est importante : le caractère récent du millésime n’enlève rien à l’ancienneté des pratiques calendaires auxquelles il s’est greffé. Il raconte plutôt la manière dont une culture peut reprendre des traditions anciennes et leur donner, à une époque nouvelle, un autre cadre pour compter le temps.
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Sources
- E.B., M. Gast et J. Delheur, « Calendrier », Encyclopédie berbère, 1992.
- Jean-Pierre Laporte, « Sheshonq Ier et le “calendrier berbère” », Encyclopédie berbère, 2019.
- Metropolitan Museum of Art, documentation sur le règne de Sheshonq Ier.
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