Énigme et devinette : le jeu de l’esprit dans la tradition amazighe

Du Sphinx de la Grèce antique aux devinettes racontées lors des veillées européennes ou africaines, les sociétés humaines ont partout aimé dissimuler une réalité familière derrière quelques mots mystérieux. Le monde amazigh n’échappe pas à cette fascination. Mais énigmes et devinettes n’y sont pas seulement des jeux destinés à passer le temps : elles apprennent à observer, à manier la langue et à reconnaître autrement le monde dans lequel on vit.
Devinette et énigme : deux jeux de langage différents
Une distinction peut être faite entre les deux termes. Le linguiste et philologue marocain Abdellah Bounfour, dans son étude des genres poétiques tamazight reprise dans l’Encyclopédie berbère, distingue la devinette de l’énigme selon trois critères : la fonction du jeu, ceux qui le pratiquent et sa forme littéraire.
La devinette est d’abord un jeu d’encodage et de décodage : une réalité connue est décrite de façon détournée et l’auditeur doit retrouver ce qui se cache derrière l’image. Dans la classification de Bounfour, elle appartient principalement à l’univers des enfants et prend généralement une forme en prose.
L’énigme, elle, accorde davantage d’importance à l’esthétique et à la complexité de la formulation. Elle relève d’un jeu d’adultes, parfois pratiqué par de véritables poètes, et elle est versifiée. Bounfour résume nettement ce dernier critère :
« Pas d’énigme non versifiée. »
Abdellah Bounfour
Cette distinction n’a rien d’absolu à l’échelle de tout le monde amazigh : les appellations varient selon les régions et les auteurs eux-mêmes n’ont pas toujours utilisé les termes de manière identique. Mais elle permet de comprendre que l’on est en présence de plusieurs formes de jeu verbal, et non d’un genre unique. Une anthologie récente de poésie berbère souligne d’ailleurs que le genre des tiɣuniwin (l’énigme) est encore peu documenté et que les classifications des genres poétiques amazighs ne font pas toujours consensus.
La devinette : cacher ce que tout le monde connaît
Chez les Ayt Merghad du Sud-Est marocain, Ahmed Skounti, Professeur d’anthropologie; a recueilli au début des années 1990 un ensemble de tineẓẓra, des devinettes transmises en tamazight.
L’une d’elles dit simplement :
« Deux jeunes filles soutenant un vieillard. »
L’image renvoie à la tente nomade : les deux montants qui la soutiennent deviennent deux jeunes filles, tandis que la longue poutre faîtière prend les traits du vieillard. Skounti reprend lui-même cette devinette lorsqu’il décrit l’architecture de la tente.
Toute la mécanique de la devinette apparaît dans ces quelques mots. Celui qui connaît la tente en voit chaque jour les éléments ; pourtant, le langage les transforme au point de les rendre momentanément étrangers.
Il faut alors regarder autrement ce que l’on connaît déjà.
L’Encyclopédie berbère souligne cette relation étroite entre devinettes et univers quotidien : habitat, corps humain, eau, soleil, animaux ou objets familiers fournissent une grande partie de leurs images. La veillée devient ainsi à la fois un moment de distraction et une manière de mesurer la capacité de l’enfant à reconnaître son propre environnement sous une forme détournée.
L’énigme : quand le langage devient un nœud
Avec l’énigme au sens strict, le jeu change de registre.
Émile Laoust avait déjà relevé, dans son Cours de berbère marocain, une formule employée chez les Ayt Ndhir : qqenx-ac, « je te ferme », pour annoncer des énigmes plus complexes faisant appel à des termes voilés. Son ouvrage contient d’ailleurs plusieurs pages consacrées à ces jeux de langage.
Cette expression prendra par la suite une signification particulière dans l’analyse de la littérature orale amazighe. Abdellah Bounfour rapproche qqenx-ac de tiɣuniwin, pluriel de taɣuni, « action de nouer, de fermer ». L’image est remarquable : poser une énigme revient à fermer ou à nouer le langage pour que l’autre tente de l’ouvrir.
Laoust avait également recueilli des formes plus proches de la devinette. L’une d’elles annonce :
« J’en ai une pour toi : j’apporte une parole mais je ne parle pas. »
La réponse est la lettre.
Une autre dit :
« J’en ai une pour toi : j’ai traversé l’eau sans me mouiller. »
La réponse est l’ombre.
Ces deux exemples relèvent encore de la devinette : une réalité familière est cachée derrière une image qu’il faut déchiffrer. Mais avec l’énigme versifiée, le jeu devient plus élaboré.
Ces quelques mots montrent combien la frontière entre les genres demande à être maniée avec prudence. Laoust recueillait avant tout des formes vivantes de langue et de littérature orale ; c’est l’analyse ultérieure qui a progressivement distingué plus nettement la devinette en prose de l’énigme versifiée, plus élaborée et pratiquée par des adultes.
Dans cette dernière, il ne suffit plus seulement de cacher un objet derrière une comparaison ingénieuse. La composition elle-même compte : la langue devient matière du jeu. La devinette demande principalement de trouver ; l’énigme cherche aussi à faire admirer la manière dont la réponse a été dissimulée.
Apprendre à penser en jouant
Ces jeux n’ont rien d’exclusivement amazigh.
Dans de nombreuses sociétés de tradition orale, la devinette associe amusement, apprentissage et connaissance du milieu. Une étude ethnographique menée chez les Guji d’Éthiopie montre par exemple que les enfants utilisent les devinettes à la fois pour jouer ensemble et pour apprendre à observer leur environnement social et naturel.
Les références changent d’une culture à l’autre. Ici une tente, ailleurs une plante, un animal, un outil ou un phénomène naturel. Mais le mécanisme est étonnamment universel : prendre quelque chose que tout le monde connaît, le dissimuler sous une autre image et mettre l’intelligence de l’autre au défi de le reconnaître.
C’est ce que fait déjà l’énigme du Sphinx lorsqu’elle transforme les âges de la vie humaine en une créature marchant successivement sur quatre, deux puis trois jambes.
La tradition amazighe y ajoute une très belle métaphore : celle du nœud.
La parole noue le réel. À l’auditeur de le défaire.
Sources
- Azdoud, Driss & Peyron, Michaël, « Devinettes », Encyclopédie berbère, vol. XV, 1995.
- Bounfour, Abdellah, Introduction à la littérature berbère. I. La poésie, Peeters, Paris-Louvain, 1999.
- Skounti, Ahmed, « Tineẓẓra. Devinettes des Ayt Merghad (Tamazight, Sud-Est marocain) », Études et Documents Berbères, n° 10, 1993, pp. 129-134.
- Azdoud, Driss, Choix d’énigmes amazighes, IRCAM, Rabat, 2023, 262 p.
- Bentolila, Fernand (dir.), Devinettes berbères, vol. 1-3, CILF, Paris, 1986.
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