
Ouarzazate, quand la lumière et les paysages deviennent cinéma
Bien avant les studios et les décors monumentaux, les cinéastes sont venus chercher à Ouarzazate autre chose : une lumière claire, des horizons immenses, des montagnes, des vallées minérales et une architecture de terre capable d’incarner des mondes très éloignés les uns des autres. À partir des années 1960, les tournages se multiplient puis font naître studios, ateliers et métiers spécialisés. Le cinéma a profondément transformé l’image de Ouarzazate sans jamais résumer à lui seul la ville. Aujourd’hui, entre décors vieillissants, patrimoine, nouveaux tournages et projets de relance, cette histoire continue de s’écrire.
Panorama
- Quand le Sud marocain devient un décor de cinéma.
- La lumière et les paysages, premiers atouts de Ouarzazate.
- Des décors naturels aux grands studios La fabrication de mondes imaginaires.
- Les métiers du cinéma deviennent aussi des métiers locaux.
- Aït Ben Haddou, entre patrimoine réel et imaginaire cinématographique.
- Quelques tournages qui ont façonné l’image de Ouarzazate.
- Visiter aujourd’hui les studios de cinéma.
- Une histoire terminée ?
Quand le Sud marocain devient un décor de cinéma
Ouarzazate n’a pas été créée par le cinéma.
Lorsque les premières grandes productions internationales commencent à regarder vers le Sud marocain, la ville existe déjà depuis plusieurs décennies et sert de centre administratif à un vaste territoire entre Haut Atlas, vallées présahariennes et routes du désert.
Ce que les cinéastes découvrent alors n’est pas une infrastructure mais un paysage.
Des plateaux presque nus, des massifs minéraux, des vallées verdoyantes, des étendues désertiques et des villages construits en terre forment, dans un rayon relativement restreint, une extraordinaire diversité de décors naturels.
Le tournage de Lawrence d’Arabie, réalisé par David Lean et sorti en 1962, constitue l’un des grands moments fondateurs de cette relation. Ouarzazate et ses environs acquièrent alors une visibilité nouvelle auprès des productions internationales.
Ce n’est pas encore une industrie locale.
Les équipes arrivent avec une grande partie de leur personnel et de leur matériel. Les paysages sont essentiellement utilisés comme de gigantesques plateaux en plein air.
Mais quelque chose commence à se mettre en place : un territoire jusque-là situé à l’écart des grands centres de production découvre qu’il peut, devant une caméra, devenir presque n’importe où ailleurs.
La lumière et les paysages, premiers atouts de Ouarzazate
Le succès cinématographique de Ouarzazate ne tient pas seulement à son désert.
La lumière constitue depuis longtemps l’un des arguments avancés par les professionnels venus y tourner. L’air sec descendant du Haut Atlas, le faible nombre de journées couvertes et la longue durée d’ensoleillement produisent des conditions particulièrement favorables aux prises de vue extérieures. Un reportage consacré à l’industrie locale décrivait déjà cette combinaison d’air clair, de faible nébulosité et de paysages ouverts comme l’une des raisons qui avaient attiré David Lean dans la région.
Mais cette lumière agit surtout sur une géographie exceptionnellement variée.
Autour de Ouarzazate, quelques dizaines de kilomètres suffisent pour passer des sommets de l’Atlas aux reliefs désertiques, des vallées cultivées aux plateaux de pierre, des palmeraies aux kasbahs et aux ksour.
Pour une production, cette diversité présente un avantage considérable : plusieurs mondes peuvent être fabriqués sans déplacer toute une équipe sur de très longues distances.
Les paysages du Sud marocain ont ainsi pu représenter l’Arabie, l’Égypte antique, la Palestine, l’Afghanistan, le Tibet ou des royaumes entièrement imaginaires.
La région possédait déjà ce qu’aucun décorateur ne pouvait véritablement construire : l’échelle du paysage et la profondeur de la lumière.
Des décors naturels aux grands studios
Pendant longtemps, le cinéma utilise donc Ouarzazate essentiellement comme un décor extérieur.
La création des Studios Atlas en 1983 change la nature de cette relation. Fondés par Mohamed Belghmi à quelques kilomètres de la ville, ils donnent aux productions un espace permanent où construire, stocker, transformer et réutiliser des décors. Le site couvre aujourd’hui environ vingt hectares.
Le premier grand tournage accueilli par ces studios est Le Diamant du Nil (The Jewel of the Nile) au milieu des années 1980. D’autres productions suivent rapidement.
Dans les années 1990, les Studios Atlas accueillent ainsi plusieurs volets de The Bible Collection, vaste série internationale initiée par la société italienne Lux Vide. Commencée à Ouarzazate avec Abraham en 1993, elle se poursuit notamment avec Joseph et Moses en 1995 puis Samson and Delilah en 1996. Une partie des décors bibliques construits pour ces productions a longtemps été conservée ou réutilisée dans les studios.

Dès lors, Ouarzazate n’est plus seulement un lieu où l’on vient filmer un paysage. On peut désormais y fabriquer le paysage dont le scénario a besoin. Des palais égyptiens apparaissent au milieu du désert. Des temples tibétains voisinent avec des rues supposées représenter Jérusalem ou une cité antique. Les mêmes structures peuvent être repeintes, modifiées puis utilisées quelques années plus tard pour un autre pays ou une autre époque.
En 2004, une nouvelle étape est franchie avec la création des CLA Studios. Le projet naît d’un partenariat entre le groupe marocain Sanam Holding, le producteur italien Dino De Laurentiis — l’une des grandes figures du cinéma international — et Cinecittà Studios, héritier du célèbre complexe cinématographique romain. Sur près de 160 hectares, CLA dispose de grands plateaux, d’ateliers et de vastes espaces extérieurs permettant d’accueillir plusieurs productions simultanément.
Cette filiation avec Cinecittà n’est pas anecdotique : elle montre que Ouarzazate ne cherchait plus seulement à exploiter ses paysages naturels, mais à se doter d’infrastructures capables de rivaliser avec les grands pôles internationaux de production.
La frontière entre paysage réel et paysage fabriqué devient alors l’une des particularités de Ouarzazate.

La fabrication de mondes imaginaires
Visiter les studios permet de comprendre l’une des choses les plus fascinantes du cinéma : un décor n’a pas besoin d’être vrai pour être crédible à l’écran.
Un mur monumental peut n’avoir que quelques dizaines de centimètres d’épaisseur. Une pierre peut être en mousse. Une porte de palais peut ne rien ouvrir du tout. Les structures sont faites pour être vues depuis certains angles, éclairées d’une certaine manière puis prolongées par le cadrage ou les effets numériques.
À Ouarzazate, ce jeu devient particulièrement visible parce qu’une partie des anciens décors reste sur place après les tournages. Certains sont conservés et réutilisés. D’autres sont transformés. D’autres encore se dégradent lentement sous le soleil, jusqu’à ressembler presque aux ruines qu’ils étaient censés représenter.
Les studios sont ainsi devenus une curieuse archéologie du cinéma : des vestiges de mondes qui n’ont jamais existé.
Atlas Studios montre encore aujourd’hui des ensembles évoquant notamment l’Égypte ancienne, le Tibet ou différentes architectures du Proche-Orient. Le site reste à la fois un espace de production et un lieu ouvert aux visiteurs.

Les métiers du cinéma deviennent aussi des métiers locaux
Une autre transformation, moins spectaculaire mais probablement plus profonde, se produit progressivement autour des tournages.
Au début, de nombreuses productions internationales arrivaient avec une grande partie de leurs équipes. Mais à mesure que les films se succèdent, les habitants acquièrent des compétences.
Des maçons et artisans apprennent à construire des décors. D’autres deviennent menuisiers de plateau, peintres, accessoiristes, costumiers, chauffeurs, régisseurs, techniciens ou cascadeurs. Des milliers d’habitants de la région ont également travaillé ponctuellement comme figurants.
Un reportage réalisé à Ouarzazate en 2017 décrivait ainsi des ferronniers fabriquant armes et boucliers, des couturières réalisant costumes et tuniques et des habitants alternant leur profession habituelle avec des emplois sur les tournages. Il estimait alors, d’après les responsables locaux des studios, qu’une part très importante des équipes employées était devenue marocaine.
Le cinéma a donc créé quelque chose que les paysages seuls ne pouvaient fournir : une mémoire professionnelle. Ainsi à chaque nouveau tournage, les savoir-faire accumulés lors des productions précédentes peuvent être réutilisés et transmis.
Cette transmission s’est également institutionnalisée. En 2006, l’Institut Spécialisé dans les Métiers du Cinéma de Ouarzazate (ISMC) est créé dans le cadre d’un partenariat entre la Fondation Mohammed V pour la Solidarité et l’Office de la Formation Professionnelle et de la Promotion du Travail (OFPPT). L’établissement forme des techniciens et techniciens spécialisés aux métiers techniques et artistiques du cinéma et de l’audiovisuel.
Près de vingt ans plus tard, l’institut reste actif. En 2024, ses étudiants présentaient encore leurs films dans la compétition « Film d’école » du Festival national du film de Tanger, tandis qu’un autre de ses lauréats remportait le premier Festival national du cinéma des jeunes organisé à Ouarzazate.
L’existence même de cet institut constitue sans doute l’un des héritages les plus tangibles de plusieurs décennies de tournages : Ouarzazate n’a pas seulement accueilli des films, elle a progressivement appris à former ceux qui les fabriquent.
Aït Ben Haddou, entre patrimoine réel et imaginaire cinématographique
À une trentaine de kilomètres de Ouarzazate, le ksar d’Aït Ben Haddou illustre mieux que tout autre lieu l’ambiguïté de cette relation entre patrimoine et cinéma.
Le ksar n’est pas simplement un décor. C’est un ensemble architectural ancien, construit en terre, habité et transformé au fil des siècles, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987.
Pourtant, des millions de spectateurs l’ont probablement découvert sans connaître son nom. À l’écran, ses murailles et ses tours ont cessé d’être celles d’un ksar du Sud marocain pour devenir des villes antiques, des cités orientales ou les décors d’univers imaginaires. Le cinéma a ainsi participé à sa notoriété internationale, mais il a également créé autour du site une seconde identité faite d’images de fiction.
Cette histoire continue.
Pour The Odyssey de Christopher Nolan, sorti en juillet 2026, Aït Ben Haddou a notamment servi à représenter la ville antique de Troie.
Le paradoxe est remarquable : une architecture réelle, issue d’une histoire locale particulière, devient à l’écran le support d’histoires qui n’ont parfois aucun rapport avec le Maroc.
C’est aussi ce qui fait d’Aït Ben Haddou un lieu singulier : on peut y regarder simultanément le patrimoine qui existe et les mondes que le cinéma y a projetés.
Approfondir : Découvrir Aït Ben Haddou.

Quelques tournages qui ont façonné l’image de Ouarzazate
De nombreux films et séries ont été tournés dans la région. Quelques productions ont cependant marqué différentes étapes de cette histoire.
Lawrence d’Arabie, en 1962, révèle au cinéma international la puissance des paysages du Sud marocain.
Dans les années 1980, Le Diamant du Nil accompagne les débuts des Studios Atlas et symbolise le passage du simple lieu de tournage à une infrastructure permanente.
À la fin des années 1990, Kundun de Martin Scorsese montre jusqu’où peut aller cette capacité de substitution : le Sud marocain devient alors le Tibet.
Puis viennent les grandes productions historiques du tournant du siècle. Gladiator, La Momie, Kingdom of Heaven ou encore Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre laissent derrière eux certains des décors les plus immédiatement reconnaissables aujourd’hui dans les studios.






Les séries télévisées prolongent ensuite cette histoire, notamment avec Game of Thrones et Prison Break, qui utilisent à leeur tour les infrastructures et certains sites de la région.
Et en 2026, The Odyssey montre que les paysages de Ouarzazate et d’Aït Ben Haddou peuvent encore entrer dans la géographie imaginaire des grandes productions internationales.
Ce qui importe finalement moins que la longueur de cette filmographie, c’est sa diversité : le même territoire a servi à raconter des histoires situées sur plusieurs continents et à plusieurs milliers d’années de distance.



Visiter aujourd’hui les studios de cinéma
Le cinéma est devenu lui-même une attraction touristique.
Les Studios Atlas, situés à environ cinq kilomètres de Ouarzazate sur la route de Marrakech, sont ouverts aux visiteurs lorsqu’aucun impératif de tournage ne l’empêche. On y découvre différents décors conservés ou transformés au fil des productions. Le complexe reste parallèlement utilisé par des équipes professionnelles.
Cette visite a surtout de l’intérêt si on la considère comme une découverte de la fabrication de l’image, plutôt que comme une collection de souvenirs de films.
On voit comment une façade devient une ville, comment les matériaux donnent l’illusion de la pierre ou comment un même espace peut changer d’époque avec quelques transformations.
Les studios permettent également de mesurer ce qui distingue Ouarzazate d’un simple lieu de tournage naturel : plusieurs décennies de décors, d’ateliers et de savoir-faire se sont progressivement accumulées autour de la ville.
Approfondir : Découvrir Ouarzazate : visites, histoire et environs.

Une histoire terminée ?
Il serait tentant de raconter le cinéma à Ouarzazate comme une sorte d’âge d’or révolu.
Ce serait probablement aussi excessif que d’en faire encore aujourd’hui l’activité qui définit entièrement la ville.
Les grandes productions internationales tournent désormais dans de nombreuses régions du Maroc et l’activité de Ouarzazate a connu des périodes de forte intensité comme des ralentissements. Les statistiques nationales du Centre cinématographique marocain montrent une activité étrangère importante au Maroc, mais ne permettent pas à elles seules d’en attribuer la majeure partie à Ouarzazate.
Les infrastructures, les compétences et la mémoire accumulées localement restent cependant présentes.
En juin 2026, les travaux de la Cité internationale du cinéma de Ouarzazate ont été lancés sur un terrain de 10,49 hectares, pour un investissement annoncé de 240 millions de dirhams. Le projet prévoit notamment un studio de 3 000 m², des espaces de postproduction, de formation, d’innovation et un pôle consacré au tourisme cinématographique.
Le fait qu’un espace de postproduction soit prévu est significatif : les autorités reconnaissent elles-mêmes qu’une partie de la chaîne de fabrication des films tournés localement était jusqu’ici réalisée ailleurs.
Il faut donc probablement regarder le cinéma de Ouarzazate autrement.
Ce n’est plus seulement l’histoire d’une ville soudain devenue « Hollywood du désert », selon une formule répétée pendant des décennies. C’est celle d’un territoire découvert pour sa lumière et ses paysages, qui a ensuite construit des studios, formé des métiers, fabriqué des décors et laissé derrière lui une étrange collection de lieux réels et imaginaires.
Et lorsque le soleil descend sur les plateaux autour de Ouarzazate, la raison première de toute cette histoire reste encore visible.
La lumière est toujours là.
Point à retenir
- Les paysages du Sud marocain et la qualité de la lumière ont d’abord attiré les grandes productions internationales à Ouarzazate.
- Lawrence d’Arabie en 1962 constitue l’un des tournants majeurs de cette histoire cinématographique.
- La création des Studios Atlas en 1983 transforme Ouarzazate d’un simple lieu de tournage en un véritable espace de production.
- Les tournages ont progressivement fait naître des savoir-faire locaux dans les décors, les costumes, la régie, la technique ou la figuration.
- Le ksar d’Aït Ben Haddou possède une double image : patrimoine architectural réel et décor associé à de nombreuses fictions internationales.
- Les studios de tournage permettent aujourd’hui de découvrir l’envers du décor et la manière dont des mondes imaginaires sont fabriqués.
- Le cinéma reste présent à Ouarzazate, mais il ne suffit pas à résumer l’identité ou l’économie contemporaine de la ville.
- Le lancement en 2026 de la Cité internationale du cinéma témoigne d’une volonté de renouveler les infrastructures et d’élargir localement la chaîne de production audiovisuelle.
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