Hommes touaregs

Pourquoi les hommes touaregs se voilent-ils le visage, et pas les femmes ?

Hommes touaregs
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Chez les Touaregs, le voile du visage dénommé tagelmust appartient traditionnellement aux hommes. Les femmes, elles, gardent le visage découvert. Le climat saharien explique une partie de cette pratique, mais certainement pas l’essentiel. Le tagelmust est aussi un signe d’âge, de retenue, de respect et d’appartenance à une société amazighe dont les codes diffèrent sensiblement de ceux du Maghreb septentrional.

Qui sont les Touaregs, ces Amazighs du Sahara ?

Les Touaregs appartiennent au vaste ensemble amazigh, mais leur territoire historique se situe principalement à l’est et au sud du Maroc, dans le Sahara central et le Sahel. Ils ne forment pas une tribu unique, mais un ensemble de groupes et de confédérations établis notamment dans le Hoggar et le Tassili n’Ajjer, l’Aïr, l’Adrar des Ifoghas et les régions sahéliennes qui s’étendent aujourd’hui entre l’Algérie, la Libye, le Niger, le Mali et le Burkina Faso. Leur espace, longtemps structuré par les parcours pastoraux, les territoires confédéraux et les routes caravanières, a ensuite été traversé par les découpages coloniaux puis par les frontières des États contemporains.

Les Touaregs ont souvent été surnommés en Occident les « hommes bleus », en référence aux étoffes teintes à l’indigo dont la couleur pouvait marquer la peau. L’expression, largement popularisée par les récits de voyage et l’imagerie saharienne, ne leur est cependant pas exclusive : elle a également été appliquée à d’autres populations nomades du Sahara.

Occupation géographique du peuple Touareg
Occupation géographique du peuple Touareg

Leurs langues — tamasheq, tamajaq ou tamahaq selon les régions — appartiennent à la famille berbère. Les Touaregs ont également conservé l’usage du tifinagh sous des formes propres à leur culture. Pendant des siècles, leur mobilité pastorale et leur participation aux échanges transsahariens ont façonné une société adaptée à la circulation dans des territoires immenses.

Une autre particularité a souvent frappé les ethnologues : dans de nombreux groupes touaregs, la filiation traditionnelle est matrilinéaire. L’enfant appartient à la lignée de sa mère et la tente elle-même est traditionnellement un bien féminin, transmis dans la lignée maternelle. Cela ne signifie pas pour autant que la société touarègue soit un matriarcat : filiation, propriété, autorité familiale et exercice du pouvoir ne se confondent pas.

Et c’est dans cette société musulmane aux codes propres qu’apparaît une inversion qui surprend souvent l’observateur extérieur : ce sont les hommes qui dissimulent leur visage.

Approfondir : Tifinagh : de la pierre au numérique, l’alphabet vivant du monde amazigh

Le tagelmust, un voile qui marque l’entrée dans le monde des hommes

Le tagelmust est à la fois turban et voile facial. Enroulé autour de la tête, il peut ne laisser apparaître qu’une étroite ouverture autour des yeux. Dans les descriptions ethnographiques du Hoggar, le jeune homme commence traditionnellement à le porter à l’approche de l’âge adulte : sa première prise du voile constitue même un moment de passage vers le statut masculin. Les femmes peuvent porter un tissu sur la tête, mais leur visage reste découvert.

Cette importance est telle que certains Touaregs se sont désignés comme Kel Tagelmust, « ceux du voile ». Le vêtement est ainsi devenu bien davantage qu’une protection contre le désert : un signe de l’identité masculine touarègue elle-même.

Le mot lui-même appartient à une ancienne famille berbère. Tagelmust — ⵜⴳⵍⵎⵙⵜ est apparenté à agelmus, qui désigne dans plusieurs parlers de l’Atlas un capuchon : du Maroc au Sahara, la même racine GLMS renvoie ainsi à ce qui couvre ou enveloppe la tête.

Le sable et le soleil n’expliquent pas tout

L’explication la plus évidente paraît être celle du désert. Le tissu protège effectivement du soleil, du vent, du sable et du dessèchement. Mais les ethnologues ont depuis longtemps relevé la faiblesse d’une explication uniquement climatique : pourquoi les femmes vivant sous le même soleil ne se voileraient-elles pas elles aussi ?

L’anthropologue Jeremy Keenan, qui a étudié les Kel Ahaggar dans les années 1960 et 1970, rappelle que les hommes pouvaient conserver leur voile au campement, en présence d’autres personnes, voire dans des situations où la protection contre le sable n’avait guère de sens. L’origine exacte de la coutume demeure d’ailleurs incertaine malgré son ancienneté.

Il faut donc chercher ailleurs.

Se voiler pour montrer sa retenue

Chez les Touaregs, le voile masculin participe à un langage social de la pudeur, de la réserve et du respect.

Sa position elle-même peut changer selon la personne à laquelle on s’adresse. Le géographe Edmond Bernus observait qu’un jeune homme pouvait laisser davantage apparaître son visage parmi ses compagnons, puis remonter immédiatement son voile devant quelqu’un auquel il devait déférence. D’autres travaux signalent cette retenue particulière devant les aînés, les étrangers ou les parents par alliance, notamment la belle-mère.

Le visage couvert ne signifie donc pas seulement : « je me protège ». Il peut aussi dire : « je sais me tenir à la juste distance de l’autre ».

La Smithsonian Institution résume cette dimension en associant le voile masculin et les couvre-chefs féminins à une valeur touarègue plus générale de réserve, liée au statut de la personne et aux différentes étapes de son existence.

Alors pourquoi les femmes ne se voilent-elles pas ?

C’est probablement là que le sujet devient le plus intéressant.

La réponse n’est pas que les femmes touarègues seraient soumises à moins de règles de pudeur. Les règles ne portent simplement pas sur les mêmes signes. Dans le système traditionnel, le voile du visage est devenu un attribut de l’homme adulte : il marque sa retenue, son statut et sa manière d’entrer en relation avec autrui.

La place importante occupée par les femmes dans les systèmes de parenté touaregs et le caractère souvent matrilinéaire de ceux-ci rendent l’inversion particulièrement remarquable, mais il serait imprudent d’en faire directement la « cause » du voile masculin. Les ethnologues eux-mêmes n’ont jamais dégagé une origine unique et certaine à cette coutume.

Le tagelmust révèle finalement quelque chose de plus intéressant qu’une simple exception vestimentaire. Une même notion — la pudeur — peut s’inscrire très différemment dans les corps et les vêtements selon les sociétés. Chez les Touaregs, c’est traditionnellement le visage de l’homme adulte que le tissu invite à tenir en retrait.

Sources

  • Jeremy H. Keenan, « The Tuareg Veil », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1974.
  • Edmond Bernus, « Incongruités et mauvaises paroles touarègues », Journal de la Société des Africanistes, 1972.
  • Hélène Claudot-Hawad, « Nomadisme chez les Touaregs », Encyclopédie berbère, 2012.
  • Hélène Claudot-Hawad, « Peau (en touareg) », Encyclopédie berbère, 2015.
  • Corinne Cauvin-Verner, « Les Hommes bleus du Sahara, ou l’autochtonie globalisée », Civilisations, 2008.

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