Le patrimoine rupestre du Sud Est Maroc

Le patrimoine rupestre du Sud Est Maroc

Sur les falaises et les dalles de pierre du Drâa, du Saghro et du Tafilalet, des milliers de figures témoignent de populations qui ont parcouru ces territoires bien avant l’apparition des villes, des ksour et des casbahs. Animaux sauvages, troupeaux, cavaliers, armes, chars, signes géométriques et inscriptions composent un immense patrimoine à ciel ouvert. De Foum Chenna à Aït Ouazik et Taouz, plusieurs de ces sites peuvent aujourd’hui être découverts par les voyageurs, à condition de mesurer leur fragilité.

Qu’est-ce que l’art rupestre ?

L’art rupestre désigne les représentations réalisées directement sur la roche, le plus souvent en plein air. Au Maroc, il s’agit essentiellement de gravures obtenues par incision, piquetage ou polissage, même si quelques sites comportent également des peintures.

Plusieurs centaines de sites rupestres ont été recensés dans le pays. Deux grands ensembles concentrent une part importante de ce patrimoine : les plateaux du Haut Atlas et les régions présahariennes du Sud marocain. Le Centre national du patrimoine rupestre faisait état dès 2020 de plus de 500 sites connus à travers le royaume.

Le Sud-Est marocain en conserve certains des ensembles les plus riches. Ils sont particulièrement nombreux le long de la vallée du Drâa, dans le secteur de Tazzarine, sur les contreforts du Jbel Saghro et jusque dans le Tafilalet.

Ces gravures ne doivent pourtant pas être considérées comme les pages d’un récit que nous pourrions aujourd’hui lire avec certitude. Elles nous renseignent sur les animaux présents, certaines activités humaines, les armes ou les moyens de déplacement. En revanche, la signification d’une scène, d’un symbole ou d’un motif géométrique reste souvent difficile à établir.

Éléphants, rhinocéros, girafes, antilopes, autruches ou bovidés rappellent également que les paysages du Sud marocain ont connu des conditions climatiques très différentes de celles d’aujourd’hui. L’ensemble de ces représentations témoigne de longues transformations environnementales et humaines qui se sont succédé sur plusieurs millénaires.

Comment dater les gravures rupestres ?

Donner un âge précis à une gravure réalisée sur une roche exposée à l’air libre est particulièrement difficile.

Contrairement à un objet découvert dans une couche archéologique, la pierre gravée ne peut généralement pas être datée directement. Les chercheurs établissent donc des chronologies relatives en comparant les styles, les techniques de gravure, les superpositions, les animaux représentés ou encore certains objets dont l’époque d’utilisation est mieux connue.

La patine qui recouvre progressivement la surface d’une gravure constitue elle aussi un indice. Une gravure très sombre peut être plus ancienne qu’une figure claire qui la recouvre, mais la couleur de la roche ne suffit jamais à elle seule pour attribuer une date.

Les chercheurs distinguent ainsi plusieurs grands ensembles stylistiques. Certaines gravures anciennes représentent essentiellement une faune sauvage. D’autres témoignent de sociétés pastorales dans lesquelles les bovidés deviennent omniprésents. Plus tard apparaissent chevaux, cavaliers, armes, chars et inscriptions libyco-berbères, puis les représentations du dromadaire.

Ces catégories permettent de construire une chronologie, mais celle-ci reste discutée. Pour l’art rupestre marocain, il n’existe toujours pas de consensus absolu sur la date des manifestations les plus anciennes.

Il est donc plus juste de parler de plusieurs millénaires d’art rupestre que d’attribuer l’ensemble des gravures à une période unique.

Pourquoi la vallée du Drâa est-elle un territoire majeur de l’art rupestre ?

Bien avant les palmeraies, les villages de terre et les grandes kasbahs qui caractérisent aujourd’hui la vallée du Drâa, des groupes humains circulaient déjà dans cette région.

Plus d’une centaine de sites rupestres ont été documentés le long du Drâa et dans les territoires qui l’entourent. Les gravures sont dispersées sur les falaises, les affleurements de grès et les reliefs qui bordent la vallée.

Les premières mentions scientifiques de cet art rupestre apparaissent à la fin du XIXe siècle. Les recherches deviennent ensuite plus systématiques au cours du XXe siècle, notamment grâce aux travaux menés à partir des années 1960 et 1970.

Les sites révèlent des périodes et des modes de vie très différents : chasseurs, pasteurs, cavaliers ou populations utilisant déjà l’écriture ont successivement laissé leurs traces sur les mêmes reliefs.

Les superpositions sont parfois particulièrement éloquentes. Une figure peut avoir été gravée sur une représentation beaucoup plus ancienne, transformant certaines parois en véritables palimpsestes de pierre.

Gravure rupestre dans le sud-est marocain.
Gravure rupestre dans le sud-est marocain.

Où voir des gravures rupestres dans le Sud-Est marocain ?

Plusieurs ensembles importants peuvent être découverts par les voyageurs. Leur degré d’accessibilité varie cependant fortement. Il s’agit rarement de sites touristiques aménagés au sens classique du terme : pistes, absence de signalisation et dispersion des gravures rendent souvent l’accompagnement d’un guide local préférable.

Foum Chenna, la grande station rupestre du Drâa

À l’ouest de Tinzouline, entre Ouarzazate et Zagora, le vallon de Foum Chenna abrite l’un des ensembles rupestres les plus impressionnants de la vallée du Drâa.

Son ouverture se trouve à environ sept kilomètres de Tinzouline. Les gravures sont réparties sur les deux côtés de la vallée, principalement sur les parois rocheuses qui dominent l’oued.

Lors d’un premier inventaire réalisé au début des années 1950, les chercheurs avaient compté environ 3 000 figures réparties sur près d’un kilomètre.

Cavaliers, chevaux, dromadaires, autruches, antilopes, chiens, scènes de chasse ou d’affrontement composent l’essentiel du décor. Mais Foum Chenna est également remarquable par ses nombreuses inscriptions libyco-berbères.

Ces caractères appartiennent aux formes anciennes de l’écriture amazighe, apparentées aux systèmes dont dérive le tifinagh encore utilisé aujourd’hui.

La présence de gravures présentant des patines différentes et les nombreuses superpositions montrent que le lieu a été fréquenté et gravé à plusieurs périodes.

Pour la visite : Foum Chenna se rejoint par plusieurs kilomètres de piste depuis le secteur de Tinzouline. Le site continue d’être intégré à des excursions locales. L’état des pistes pouvant varier, il est préférable de se renseigner sur place et l’accompagnement d’un guide permet surtout de repérer les principaux ensembles sans parcourir inutilement le site.

Site rupestre de Foum Chenna près de Zagora
Site rupestre de Foum Chenna près de Zagora

Aït Ouazik, entre Tazzarine et le Jbel Saghro

Au sud-ouest de Tazzarine, Aït Ouazik est l’un des sites rupestres les plus spectaculaires et les plus accessibles du Sud-Est marocain.

Dans un paysage aujourd’hui minéral apparaissent éléphants, rhinocéros, girafes, antilopes, autruches et autres animaux dont la présence semble presque irréelle dans l’environnement actuel.

Une partie des gravures appartient au style dit de Tazina, reconnaissable notamment à la finesse et à l’élégance de certaines représentations animales. D’autres figures, plus récentes, traduisent des changements dans les populations et leurs modes de vie.

Le site comporte également de nombreuses formes géométriques. Certaines ont été interprétées comme des pièges ou des dispositifs liés à la chasse, mais leur fonction précise continue de faire débat.

Les gravures d’Aït Ouazik constituent ainsi un témoignage exceptionnel de la longue histoire humaine et environnementale de la région de Tazzarine.

Pour la visite : l’accès se fait depuis le village par une piste traversant un paysage de canyon et de plateaux rocheux. Le site est toujours visité et un accompagnement local y est proposé. Comme pour tous les sites rupestres, l’état de la piste doit être vérifié localement avant le départ.

Taouz, les gravures du Tafilalet

À l’autre extrémité du Sud-Est marocain, au-delà de Merzouga, la région de Taouz possède elle aussi un patrimoine rupestre remarquable.

Plusieurs stations sont dispersées autour du Jbel Ouafilal et dans la vallée de l’oued Ziz. Elles étaient déjà étudiées dans la première moitié du XXe siècle.

On y observe notamment des animaux, des figures humaines, des motifs géométriques, des inscriptions libyco-berbères et plusieurs représentations schématiques de chars à deux roues.

Ces chars constituent l’un des motifs les plus singuliers du secteur. Leur présence rappelle que le Tafilalet s’inscrivait dès la protohistoire dans de vastes espaces de circulation reliant le Sahara et l’Afrique du Nord.

Le patrimoine rupestre ne se limite d’ailleurs pas aux environs immédiats de Taouz. À Jdaïd, plus au sud, d’autres gravures apparaissent à proximité de vestiges d’un ancien établissement et de monuments funéraires.

Pour la visite : les stations de Taouz sont beaucoup plus dispersées que celles d’Aït Ouazik ou de Foum Chenna et leur signalisation reste limitée. Une partie des excursions proposées depuis Merzouga permet de les rejoindre, mais la présence d’un guide connaissant précisément les emplacements est fortement recommandée.

Msemrir et la mystérieuse « paroi aux disques »

Plus au nord, dans la haute vallée du Dadès, les environs de Msemrir abritent un ensemble rupestre très différent.

Une grande paroi rocheuse du secteur d’Oussikis porte plusieurs dizaines de motifs circulaires, parfois appelés « disques », ainsi que des inscriptions libyco-berbères.

Cette station est beaucoup moins connue des voyageurs que Foum Chenna ou Aït Ouazik. Elle rappelle cependant que l’art rupestre du Sud-Est ne se limite pas aux zones désertiques du Drâa et du Tafilalet mais remonte jusque dans les vallées du Haut Atlas oriental.

Il s’agit davantage d’un site de recherche et de découverte spécialisée que d’un lieu touristique aménagé. Avant de chercher à le rejoindre, mieux vaut se renseigner localement sur son accès et son état.

Que racontent les gravures rupestres ?

La première richesse de l’art rupestre est son extraordinaire bestiaire.

Éléphants, rhinocéros, girafes, antilopes, félins, autruches ou bovins apparaissent sur les roches du Sud marocain. Ces animaux n’ont pas nécessairement vécu tous à la même époque, mais leur présence révèle les profondes variations climatiques et écologiques qu’a connues le Sahara au cours de l’Holocène.

L’évolution des représentations accompagne également celle des sociétés.

La faune sauvage domine certains ensembles anciens. Les troupeaux de bovins deviennent ensuite particulièrement importants. Plus tard apparaissent chevaux et cavaliers, chiens, armes, chars, scènes d’affrontement et finalement dromadaires.

Les figures humaines sont parfois extrêmement schématiques. Ailleurs, elles portent boucliers, lances ou autres armes qui permettent d’établir des comparaisons avec des objets archéologiques connus.

Enfin, les inscriptions libyco-berbères constituent un changement majeur : l’image n’est plus seule. Des signes d’écriture commencent à accompagner les personnages et les animaux.

Ces gravures sont ainsi moins le témoignage d’une civilisation unique que celui de populations différentes qui ont parcouru les mêmes territoires durant des millénaires.

Gravures rupestres sur le site d’Inaoun dans la vallée d’Akka
Source : www.prehistoire-du-maroc.com
Gravures rupestres sur le site d’Inaoun dans la vallée d’Akka
Source : www.prehistoire-du-maroc.com

Comment les gravures étaient-elles réalisées ?

Plusieurs techniques pouvaient être utilisées, parfois sur une même figure.

Le piquetage consiste à frapper la surface de la roche de manière répétée afin de créer une succession de petites cavités. Le trait ainsi obtenu reste généralement irrégulier.

L’incision permet au contraire de tracer directement une ligne dans la surface de la roche.

Le polissage consiste à frotter longuement le tracé afin de l’approfondir et de l’adoucir. Certaines gravures présentent ainsi des sillons particulièrement nets et réguliers.

Avec le temps, la surface de la roche se transforme. Une patine ou un vernis naturel peut progressivement recouvrir les parties gravées. L’étude de ces transformations, associée aux techniques employées, aux superpositions et aux thèmes représentés, aide les chercheurs à établir l’ordre relatif dans lequel les différentes figures ont été réalisées.

Quels sont les autres grands foyers rupestres du Maroc ?

Le Sud-Est n’est qu’une partie d’un patrimoine réparti dans une grande partie du Maroc.

Dans le Haut Atlas, l’Oukaïmeden et le plateau du Yagour constituent deux ensembles majeurs. À l’Oukaïmeden, les gravures sont réparties sur plusieurs stations. Celle d’Igountar, également appelée Tifina, située à environ trois kilomètres de la station actuelle, est considérée comme la plus riche du secteur. On y observe notamment des armes, des personnages, des bovidés et des motifs géométriques.

Le Yagour possède lui aussi des ensembles particulièrement denses, associés aux hauts pâturages du massif.

Plus au sud-ouest, la province de Tata concentre elle aussi un nombre exceptionnel de sites rupestres. Imaoun, Tiggane, Oum La Leg, Adrar Metgourine ou Assif Tadakoust témoignent de cette richesse.

À Assif Tadakoust, près d’Aït Ouabelli, plus de deux cents dalles gravées voisinent avec des monuments funéraires. Le site est aujourd’hui intégré aux projets de mise en valeur du patrimoine rupestre développés dans la province de Tata.

Cette diversité montre qu’il n’existe pas un art rupestre marocain homogène mais une multitude de traditions, de périodes et de territoires reliés entre eux par de longues circulations humaines.

Comment protéger un patrimoine aussi fragile ?

Une gravure rupestre ne peut pas être restaurée comme un bâtiment.

Une fois le trait martelé, rayé ou recouvert, une partie de l’information archéologique est définitivement perdue. L’érosion naturelle agit lentement sur les surfaces, mais la fréquentation humaine peut accélérer leur dégradation en quelques instants.

Au Maroc, les sites, inscriptions et antiquités sont protégés notamment par la loi n° 22-80 relative à la conservation des monuments historiques, des sites, des inscriptions, des objets d’art et d’antiquité.

Le Centre national du patrimoine rupestre, créé à Agadir en 1994, participe à l’inventaire, à l’étude et à la protection de ce patrimoine.

La préservation dépend également du comportement de chaque visiteur. Il ne faut jamais repasser une gravure à la craie, la mouiller pour renforcer son contraste, la frotter, effectuer un moulage, déplacer une pierre gravée ou ajouter un nouveau tracé.

Photographier et observer suffit.

La fragilité de ces œuvres fait aussi leur singularité. Contrairement aux objets placés derrière les vitrines d’un musée, elles demeurent dans les paysages où elles ont été réalisées, parfois plusieurs millénaires auparavant.

Dans le silence d’un vallon du Drâa ou sur un plateau du Tafilalet, cette relation directe entre la pierre, le paysage et le temps constitue sans doute la meilleure manière de comprendre la valeur du patrimoine rupestre du Sud-Est marocain.

Point à retenir

  • Le Maroc possède plusieurs centaines de sites d’art rupestre, principalement concentrés dans le Haut Atlas et les régions présahariennes.
  • Le Sud-Est marocain conserve des ensembles majeurs dans la vallée du Drâa, autour de Tazzarine, dans le Saghro et le Tafilalet.
  • Foum Chenna, Aït Ouazik et Taouz comptent parmi les principaux sites pouvant être découverts par les voyageurs ; leur accessibilité et leur signalisation restent variables.
  • Les gravures ont été réalisées à des périodes très différentes. Leur datation repose sur plusieurs indices — styles, techniques, superpositions, animaux, objets représentés et patine — et certaines chronologies restent discutées.
  • Animaux sauvages, troupeaux, cavaliers, chars et inscriptions libyco-berbères témoignent des transformations du climat, des populations et des modes de vie sur plusieurs millénaires.
  • Ce patrimoine à ciel ouvert est extrêmement fragile : aucune gravure ne doit être touchée, mouillée, repassée ou modifiée.

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