Près de Tikirt, dans la commune d’Aït Zineb, les ruines de Tasgedlt semblent presque effacées du paysage. Quelques murailles, des tours abîmées, une crête rocheuse, des cavernes ouvertes dans la falaise : il reste peu de chose, mais assez pour que le lieu continue de parler.
Charles de Foucauld se déplace donc sous une identité juive, accompagné du rabbin marocain Mardochée Aby Serour, guide et interprète, dont la connaissance du terrain et des communautés locales rendit possible cette expédition.
Son carnet de voyage, publié en 1888 sous le titre Reconnaissance au Maroc, marque une étape importante dans la connaissance du Maroc profond. Un récit qui mêle observations géographiques, notes sur les tribus, croquis de terrain et fragments de traditions orales.
Lors d’un séjour à Tikirt, un douar de la commune d’Aït Zineb (province d’Ouarzazate), il découvre les ruines d’une mystérieuse citadelle dont les habitants racontent d’étranges légendes.
Voici son récit :
« Je profite de mon séjour à Tikirt pour aller visiter les ruines de Tasgedlt, célèbres dans le pays et objet de mille légendes. Elles se composent d’une enceinte presque carrée, jadis garnie de tours sur tout son développement. Les murailles, épaisses, ont dû être en maçonnerie à la base, en pisé dans le haut. Il en reste peu de chose.
Charles de Foucauld – Reconnaissance au Maroc
La partie sud est la mieux conservée ; on y voit 7 ou 8 tours ayant encore 3 à 4 mètres.. (…). La forteresse est construite en amphithéâtre sur une côte rocheuse, et se transforme brutalement en muraille verticale où s’ouvrent les bouches de plusieurs cavernes.
Une ancienne citadelle, des cavernes, voilà plus qu’il n’en faut aux habitants pour voir ici une trace du passage des Chrétiens. »


Une forteresse entre mythe et histoire
Les vestiges deTasgedlt, bien que partiellement détruits aujourd’hui, laissent entrevoir l’ampleur de cette ancienne fortification. Ses murailles épaisses, faites d’un mélange de maçonnerie et de pisé, témoignent d’un savoir-faire architectural adapté au climat aride de la région. Son emplacement, dominant le paysage, évoque une fonction défensive. Il permettait de surveiller les alentours, les passages, les terres cultivées et les abords de l’oued Imini. Les cavernes situées sous la citadelle auraient pu servir de refuges ou de caches pour les vivres, même si leur fonction exacte demeure difficile à établir.
Les habitants de la région évoquent une légende qui entoure ces ruines :
« Il y a bien des siècles, trois princesses, filles d’un roi chrétien, régnaient sur ces contrées. L’une, Doula Bent Ouâd, résidait dans la forteresse de Tasgedlt ; une autre, Zelfa Bent Ouâd, en habitait une semblable près de l’Asif Marren, à Teççaiout ; la troisième, Stouka Bent Ouâd, habitait une forteresse semblable à Taskoukt, sur l’oued Imini. En ces trois lieux, il subsiste encore des ruines similaires. »
Charles de Foucauld – Reconnaissance au Maroc


Selon cette tradition orale, les musulmans menèrent de longues guerres contre ces princesses avant de les chasser.
Charles de Foucauld reste toutefois prudent. Il note lui-même qu’il est plus probable que les trois kasbahs aient été l’œuvre d’un même sultan, peut-être celui qui fit construire le pont de l’oued Rdat. Cette remarque est importante. Elle ne détruit pas la légende, mais elle distingue deux niveaux : d’un côté la mémoire orale, qui donne un visage au lieu ; de l’autre l’hypothèse historique, qui rattache les ruines à un pouvoir politique et à une organisation du territoire.
Mémoire collective et vestiges d’un passé oublié
Les légendes autour de la citadelle se transmettent de génération en génération. Dans une culture où l’histoire s’écrit avant tout à l’oral, ces récits jouent un rôle fondamental dans la transmission du patrimoine. Les anciens du village racontent encore que des bruits étranges se font entendre la nuit aux abords des ruines, comme si l’esprit des trois princesses continuait de hanter ces lieux. Certains voient dans ces légendes une manière de préserver le souvenir d’un passé lointain, mêlant mythe et réalité.
La forteresse de Tasgedlt n’est pas un cas isolé. Dans tout le Sud marocain, on retrouve des ruines de citadelles ayant servi à la défense des routes commerciales. Des sites comme Tamnougalt ou Tazenakht témoignent de l’organisation de ces territoires, où chaque fortification jouait un rôle de bastion face aux invasions ou aux rivalités tribales.
Aujourd’hui, le douar Tadoula, où se trouvent les vestiges de cette ancienne citadelle, pourrait conserver dans son nom l’écho de Doula Bent Ouâd la princesse associée à Tasgedlt. Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, mais cette proximité entre le nom du lieu et le récit transmis donne à la ruine une profondeur particulière. Entre architecture, mémoire orale et croquis anciens, Tasgedlt demeure l’un des sites les plus mystérieux de la région d’Ouarzazate.
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