Quelque part entre le 12 et le 14 janvier, une vieille frileuse rôde encore dans la mémoire des campagnes amazighes. On l’appelle bayuza, la Vieille du froid — et sa nuit ne porte pas le même nom d’une vallée à l’autre du Sud-Est marocain.
Depuis le 14 janvier 2024, Yennayer est jour férié chômé et payé au Maroc, une reconnaissance que le mouvement amazigh réclamait depuis des décennies. Mais le rituel, lui, n’a pas attendu l’État : dès 1920, l’ethnographe Émile Laoust en recueillait la mémoire vive dans Mots et choses berbères, aujourd’hui l’une des sources les plus précises qui existent sur ces rites du seuil de l’année.
Panorama
- Ennayer ou Januarius : aux sources du nom.
- Le regard de Laoust : un chapitre oublié.
- La légende des jours d’emprunt.
- Un nom, mille visages.
- La table du seuil : tagulla, urkimen et couscous des sept légumes.
- Lire l’année à venir : présages et divination.
- Le dernier mercredi et les présages de pluie.
- Yennayer aujourd’hui.
- Ce qu’il faut retenir.
- Avis de la rédaction
Ennayer ou Januarius : aux sources du nom
Le Nouvel An amazigh marque le premier jour de l’année agricole, non celui de l’année civile. Il tombe le 14 janvier au Maroc — parfois le 12 ou le 13 dans d’autres régions du Maghreb — et compte, depuis janvier 2024, l’an 2974 du calendrier berbère. Le prochain seuil, en janvier 2027, ouvrira l’an 2977.
Une tradition, popularisée au XXe siècle, rattache cette datation à l’intronisation du roi amazigh Chachnak — le Sheshonq Ier des pharaons égyptiens — vers 950 avant notre ère. Aucune preuve archéologique ne l’établit formellement ; elle n’en reste pas moins un récit fondateur puissant, qui donne à Yennayer une origine propre, distincte des calendriers imposés depuis l’extérieur.
Le regard de Laoust : un chapitre oublié
Émile Laoust a passé une partie de sa carrière à parcourir le Maroc chleuh, notant au plus près de la parole des femmes et des anciens ce que la modernité allait bientôt recouvrir. Mots et choses berbères, publié en 1920, en reste l’un des relevés les plus minutieux.
Son chapitre VI, consacré au temps, à l’atmosphère et au ciel, réserve six pages précises — 195 à 201 — au premier jour de l’an. On y trouve une légende non traduite ailleurs, des noms de nuit qui changent de vallée en vallée, des présages domestiques que la presse généraliste sur Yennayer ne mentionne à peu près jamais.

La légende des jours d’emprunt
Avant Ennayer, disent les Amazighs du Souss, viennent les liali — une quarantaine de nuits redoutées, où le froid s’installe dans les montagnes et où l’on craint de perdre les troupeaux. C’est dans ce climat, tendu comme une corde, que se noue la légende que Laoust recueille en dialecte chleuh, sans en donner de traduction suivie.
Les anciens racontent qu’à l’approche de sa fin, Ennayer — le mois de janvier personnifié — jure qu’il n’a fait aucun mal à personne durant tout son règne. Une vieille femme, imprudente, s’en moque : elle a survécu à l’hiver, dit-elle, avec toutes ses bêtes. Vexé, Ennayer se tourne vers Brayer, février, et lui emprunte un jour.
Avec ce jour volé, il déchaîne grêle et vent glacé sur le troupeau de la vieille, jusqu’au sommet de la montagne. Brayer réclame son dû ; Ennayer ne le rend jamais. C’est ainsi, concluent les anciens, que février se retrouve chaque année à compter un jour de moins que les autres mois.
Ce motif d’un mois qui emprunte pour punir circule ailleurs au Maghreb sous d’autres formes — les jours de la vieille sont attestés du Sahara à la Méditerranée. La version qu’a fixée Laoust, elle, appartient en propre au pays chleuh : un seul jour, une seule dette, jamais soldée.
Un nom, mille visages
La nuit de Yennayer ne s’appelle pas de la même façon selon la vallée où l’on se trouve — et c’est peut-être ce qui frappe le plus, à lire Laoust vallée après vallée. Chez les Aït Yousi, on dit asuggwas ujdid, « l’an neuf ». Chez les Aït Seghrouchen, les Izayane, les Ichqern, on dit id n-bayuza, la nuit de la Vieille : un démon sous les traits d’une aïeule y traverserait, cette nuit-là, toutes les maisons et toutes les tentes. Chez les Aït Ouarain enfin, on dit biannou — un mot qui resurgit, ailleurs, dans la toponymie : Tabennaiut, la montagne qui domine aujourd’hui Khénifra, en garde la trace.
Ce feu de joie qu’on nomme bennaiu ou tabennaiut selon les tribus n’est pas propre à Ennayer seul. La fête musulmane de l’Achoura, qui marque elle aussi un commencement d’année, en a capté une partie du rituel — au point que le même terme désigne, à Ouargla, la fête de l’Achoura elle-même. Les deux célébrations se sont mêlées avec le temps, sans qu’on sache toujours, chez les Chleuhs qui emploient encore ces mots dans leurs chants, ce qu’ils signifiaient à l’origine.
Le soir venu, chez les Aït Isaffen, les enfants passent de maison en maison en chantant :
« Bennayo ! Bennayo ! Qui ne me donnera ma boulette et mon os, traira la chienne et battra son beurre dans un bât ! »
Mots et choses Berbères – Emile Laoust
Plus au sud, dans le Dadès, on chante Bayanno, kerkano ; à Demnat, chez les Infedouaq, on réclame les os de Baino. Trois vallées, trois refrains — le même seuil de l’année, à chaque fois traversé en musique.
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La table du seuil : tagulla, urkimen et couscous des sept légumes
Le rituel de Yennayer, note Laoust, se résume en pays chleuh à un repas copieux suivi de pronostics pour l’année qui vient. On y mange de la tagulla — la bouillie épaisse qu’on retrouve aujourd’hui encore sous le nom de Tagoula, réputée fortifiante — ou du couscous à gros grains, le berkuks.
Les sept légumes verts qui accompagnent le repas, parmi lesquels l’artichaut, l’asperge sauvage et le cresson, donnent son nom à sb’a lehodrat. L’urkimen, ce mélange de grains cuits avec les pieds de l’animal sacrifié à l’Aïd el-Kebir, referme symboliquement le cycle rituel de l’année écoulée. Chez les Aït Tamemt, l’usage veut qu’on mange deux poulets — « autant qu’on a d’oreilles », précise malicieusement le texte.
Manger à satiété, ce soir-là, n’est pas un détail :
« Qui n’est pas rassasié ce jour, ne le sera pas de l’année »
Mots et choses Berbères – Emile Laoust
dit un dicton relevé par Laoust chez les Ida Oukensous. La deuxième nuit se célèbre aux œufs et à la volaille ; chacun en garde les coquilles nouées dans un pan de vêtement, pour ne pas manquer d’argent dans l’année.


Lire l’année à venir : présages et divination
Après le repas, chez les Ntifa, une femme de la maison présente à chacun une poignée de couscous roulée en boulette. Elle la dépose ensuite sur le montant de la porte ; au matin, elle l’examine et tire des présages du poil, du crin ou de la plume que le vent y a déposés dans la nuit — la talkimt n-djiuneg, la « boulette de je-n’ai-plus-faim ».
D’autres présages se lisent dans la nourriture elle-même. Chez les Aït Mzal, on glisse dans la marmite une petite pièce, un noyau de datte et un morceau d’écorce d’arganier : trouver la pièce annonce la richesse, l’écorce la pauvreté, le noyau de nombreux troupeaux. Laoust lui-même rapproche cette coutume du gâteau des Rois — une fève cachée, un présage tiré au sort, deux mondes qui se répondent sans s’être jamais rencontrés.
Ennayer est aussi la nuit où l’on renouvelle le foyer. La maîtresse de maison jette les pierres usées sur le fumier en disant :
« Je vous change, ô pierres… et en apporte de nouvelles dans la paix et la prospérité ! »
Mots et choses Berbères – Emile Laoust
Hommes et femmes vont ensuite écouter aux portes des voisins, cherchant dans les conversations surprises un augure pour l’année — à Timgissin, la jeune fille qui veut se marier lèche même la cuiller qui a servi à remuer la bouillie.
Le dernier mercredi et les présages de pluie
Chez les Ida Gounidif, le dernier mercredi du mois se célèbre par un urkimen rituel où chaque ingrédient — lentilles, navets, écorce de caroubier — porte un sens précis, dans une cérémonie que Laoust détaille sur plusieurs pages et qu’un billet à part mériterait de raconter en entier.
Chez les Ihahan, trois boulettes de tagulla représentant janvier, février et mars sont posées sur la terrasse et saupoudrées de sel. Celle où le sel se sera dissous durant la nuit désigne, au matin, le mois le plus pluvieux à venir — une météorologie domestique, tenue chaque année, sans instrument ni almanach.
Yennayer aujourd’hui
Depuis mai 2023, sur décision royale, le Nouvel An amazigh est un jour férié national payé — une consécration institutionnelle réclamée de longue date par les militants du mouvement amazigh, et saluée comme la reconnaissance d’un pilier de l’identité marocaine, aux côtés des calendriers hégirien et grégorien. L’Algérie et la Libye avaient précédé le Maroc dans cette reconnaissance officielle.
Mais Laoust le pressentait déjà en 1920 : les pratiques d’Ennayer s’effacent à mesure que les campagnes se vident. L’Institut royal de la culture amazighe organise aujourd’hui colloques et concerts pour perpétuer la mémoire de ces rites — un geste institutionnel qui ne remplace pas tout à fait la boulette suspendue à la porte d’une maison chleuhe, lue au petit matin par une femme qui n’a jamais entendu parler de Laoust.
A lire : Nos ancêtres les berbères …
Ce qu’il faut retenir
- Yennayer, jour férié chômé et payé au Maroc depuis le 14 janvier 2024, marque le début de l’année agricole amazighe — l’an 2977 s’ouvrira en janvier 2027.
- Le nom vient du latin Januarius ; son rattachement au roi Chachnak (Sheshonq Ier, vers 950 av. J.-C.) reste une tradition non prouvée archéologiquement.
- Émile Laoust consacre six pages précises de Mots et choses berbères (1920, chap. VI, p. 195-201) au rituel, avec une légende inédite des « jours d’emprunt ».
- La nuit de Yennayer change de nom selon les tribus — asuggwas ujdid, id n-bayuza, biannou — et se mêle par endroits au rituel de l’Achoura.
- Les présages du repas (boulette suspendue, pièce cachée, écoute aux portes) visent tous le même but : lire, dans les premiers gestes de l’année, ce qu’elle réserve.
Avis de la rédaction
Pour beaucoup Yennayer se résumait à un plat et une date. Le chapitre de Laoust dit autre chose : une vieille qui nargue l’hiver, un jour volé jamais rendu, une boulette qu’on interroge au petit matin comme on interrogerait un oracle.
Ce qui frappe, en refermant le livre, c’est la précision du geste plus que la grandeur du mythe. Renouveler les pierres du foyer, écouter aux portes, compter les coquilles d’œufs dans un pan de vêtement : rien de spectaculaire, tout un art de commencer l’année avec ce qu’on a sous la main.
Cent ans après Laoust, une partie de ce savoir tient encore dans la mémoire de quelques anciens du Sud-Est marocain. Le reste, faute d’avoir été noté, s’est perdu avec eux — sans jamais rendre, lui non plus, le jour qu’on lui avait emprunté.
Sources
- Émile Laoust, Mots et choses berbères. Notes de linguistique et d’ethnographie, dialectes du Maroc, Challamel, 1920, chapitre VI « Le temps, l’atmosphère, le ciel », p. 181-201.
- Le360, Officiel : elle comprend désormais le Nouvel An amazigh, novembre 2023.
- Jeune Afrique, Au Maroc, Yennayer célébré pour la première fois lors d’un jour férié, janvier 2024.
- Middle East Eye, Maroc : le Nouvel An amazigh désormais jour férié officiel, 2023.
