Les idoles de Taliza

Les idoles de Taliza, deux divinités oubliées de l’Achoura

Les idoles de Taliza
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Dans un petit temple fermé à clé, à Taliza, deux idoles de bois dorment toute l’année. Une seule fête les en fait sortir : celle de l’Achoura. Émile Laoust en donne en 1920 une description saisissante — un sacrifice, un homme étrangement dénudé sous les huées, un grand bûcher, et deux divinités dont lui-même cherche encore à comprendre l’identité.

Un sacrifice, un bûcher, une nuit à part

Tout commence la veille de l’Achoura par le sacrifice d’une vache, égorgée à la porte de la mosquée. Le sang est répandu hors du village, à l’endroit précis où se dressera bientôt le grand bûcher annuel. La viande se partage à raison d’une part par foyer ; la tête, les pieds, la queue et la peau, mis aux enchères, atteignent parfois un prix très élevé — on les dit chargés de la baraka de la victime.

Emile Laoust relève d’ailleurs plusieurs indices d’une origine agraire du sacrifice : la vache est achetée avec le produit des grains recueillis sur les aires à battre, au moment des dépiquages, et une cérémonie comparable s’observe encore, chez des voisins des Aït Isaffen, à la fin des moissons.

Daoud Ou Brahim, l’étrange grand-prêtre

Le lendemain soir apparaît un homme nommé Daoud Ou Brahim, que Laoust compare à « quelque grand-prêtre d’un culte perdu ». Il jouit d’un privilège singulier : celui d’allumer, chaque année, le bûcher de l’Achoura avec un tison d’olivier qu’il a préparé lui-même plusieurs jours à l’avance.

Ses fonctions l’obligent à se montrer cette nuit-là largement dénudé, jusqu’au-dessus du nombril ; on dit même qu’il lui est interdit de s’épiler, contrairement aux usages musulmans. Accueilli par des cris et des huées, il traverse pourtant, impassible, la double haie d’hommes et de femmes, tison allumé à la main.

Il met d’abord le feu aux herbes sèches amoncelées sur la place. Les flammes éclairent son corps ; les « premières » femmes du village — celles dont un fils porte le nom du Prophète — bondissent alors trois fois par-dessus le brasier en poussant chaque fois un cri sauvage.

Laoust l’avoue lui-même : le sens de cette première partie de la cérémonie lui échappe en grande partie.

La première idole, celle du feu

Daoud Ou Brahim rentre ensuite chez lui pour revêtir ses plus beaux habits. Pendant son absence, un servant reçoit la clé du petit temple où sont enfermées les deux idoles de bois que l’on ne présente au village qu’à l’occasion de ces fêtes.

La première est un simple morceau de bois de figuier, cylindrique, d’environ quatre-vingts centimètres, muni à une extrémité d’un petit bâtonnet fixé de biais. Les habitants l’appellent « le doigt ». La légende attribue une origine sacrée au bois dont elle est faite : un pieux pèlerin l’aurait jadis rapporté de La Mecque.

Le servant retire l’idole de sa niche et la frotte avec de l’orge verte — ou, selon la saison, avec une herbe poussant dans les rigoles d’arrosage. Pour Laoust, cette couleur verte pourrait rappeler le caractère agraire de la divinité, la vigueur retrouvée de la végétation ou les forces fécondantes du printemps.

Une petite lampe est allumée, puis un nouveau cortège se forme. Le servant porte l’idole sur son épaule ; derrière lui vient Daoud Ou Brahim, désormais vêtu de blanc, tenant toujours son tison d’olivier. Tambourins et chants accompagnent la marche jusqu’au grand bûcher.

Seul, celui que Laoust appelle désormais le grand-prêtre s’en approche et y met le feu avec son tison sacré. Il répète alors trois fois :

« Il n’y a de divinité qu’Allah. »

L’idole est ensuite dressée face aux flammes, dans un tas de pierres, sa petite lampe allumée posée sur elle.

Fumée, présages et mal qu’on chasse

Autour du feu, tous observent la première fumée. Sa direction annonce l’année à venir : poussée vers l’est, elle promet une bonne année ; vers l’ouest ou le nord, une mauvaise.

Lorsque les flammes montent dans la nuit, jeunes et vieux, hommes et femmes courent trois fois autour du bûcher, toujours vers la droite, en prononçant une formule dont les premiers mots échappaient déjà aux habitants de Taliza au temps de Laoust :

« Ater Oumater ! Tout gravite autour du monde ! »

Laoust lui-même s’interroge sur ces mots devenus obscurs et avance, avec beaucoup de prudence, l’hypothèse d’un très ancien rite solaire.

C’est aussi le moment que choisissent les épouses qui n’ont pas encore connu la maternité pour glisser leur bague sur le « doigt » de l’idole. Elles l’y laissent un instant avant de la reprendre, dans l’espoir de rompre le charme supposé les maintenir stériles.

Puis, lorsque le brasier s’éteint, vient un dernier geste : chacun jette sur les tisons une poignée des escargots ramassés dans la journée par les enfants, en disant :

« Partez avec votre mal ! »

La foule regagne alors le village dans une attitude de tristesse et de recueillement qui contraste avec les cris, les chants et les huées de l’aller.

La seconde idole, la Fiancée de l’eau

Les fêtes reprennent le lendemain à l’aurore. Les jeunes gens gagnent la rivière pour s’y baigner et s’asperger rituellement : aux fêtes du feu succèdent celles de l’eau.

Une femme nommée Aïcha Laser pénètre alors dans le petit temple et en retire la seconde idole. Elle porte le nom de Taslit, la « Fiancée ». Plus nettement anthropomorphe que la première, elle est constituée d’un bâton d’amandier terminé par deux petits bâtonnets figurant des jambes.

Aïcha Laser la lave avec l’eau de la rivière dans laquelle les jeunes gens viennent de se baigner, puis la revêt de riches étoffes. L’idole est portée sur la place publique, où elle préside jusqu’au soir aux danses et aux chants des femmes.

Son rôle s’arrête là. À la fin de la journée, elle retrouve sa niche et n’en sortira plus avant l’Achoura suivante.

Deux figures, une même énigme

Laoust propose de voir dans ces deux idoles deux figures complémentaires. La première serait une divinité masculine associée aux rites du feu ; la seconde, la Taslit, présiderait aux rites de l’eau, autre élément de fécondité. Mais il ne présente jamais cette identification comme une certitude.

Il rapproche avec prudence les deux figures de Taliza du couple formé ailleurs par Tlgonja et Anzar, la Pluie : dans certains rites, les deux effigies forment un couple uni et sont invoquées ensemble ; à Taliza, au contraire, les deux idoles apparaissent séparément et reçoivent chacune leurs propres hommages.

Pour Laoust, les rites de pluie, les rites de fécondité et ceux du renouvellement de la végétation semblent ainsi appartenir à un même univers symbolique, dont il ne retrouve déjà, au début du XXe siècle, que des fragments dispersés.

Et c’est peut-être ce qui rend la cérémonie de Taliza si fascinante : lorsqu’Emile Laoust la décrit en 1920, les gestes sont encore accomplis, les deux idoles sortent toujours de leur temple, les chants sont encore prononcés — mais une partie de leur sens s’est déjà perdue.

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Avis de la rédaction

Cet article s’appuie sur le chapitre « Le Temps, l’Atmosphère, le Ciel » de Mots et choses berbères d’Émile Laoust (1920).

Ce que Laoust a surpris à Taliza n’est pas un simple folklore local : c’est un système à deux figures, feu et eau, qui répond point par point à celui d’Anzar et Taghonja. Le rapprocher des autres billets de cette série, c’est voir se dessiner, derrière des noms et des villages différents, une seule et même cosmologie amazighe.

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