La racine de la disette : un témoignage berbère d’autrefois

Certains étés, la terre donnait tout ce qu’elle avait, et ce n’était pas assez. Dans les greniers du Sud-Est marocain, les sacs de grain se vidaient avant la moisson suivante. Houe à la main, les femmes partaient alors chercher dans le sol ce que les greniers ne pouvaient plus leur donner.
L’ethnographe Émile Laoust recueille cette scène dans Mots et choses berbères (1920), à partir d’un témoignage amazigh qu’il transcrit et traduit lui-même. Les années de disette, précise-t-il, les femmes des Ida Oukensous — comme celles d’autres groupes du Sud marocain — se rendaient en été dans la campagne pour y déterrer une racine sauvage.
Une racine, plusieurs noms
On l’appelait wainrî chez les Ida Oukensous, ainrî plus au nord, agërni chez les Zemmour. D’une tribu à l’autre, le mot change ; la plante, elle, reste la même — un tubercule de la famille des arums, identifié aujourd’hui comme l’Arisarum vulgare. On la retrouvait jusque chez les Ida Gounidif et les Ntifa : la faim, apparemment, ignorait les frontières tribales.
Sa préparation demandait un vrai savoir-faire. Laver les racines, les sécher au soleil, les piler, puis les cuire longuement dans le couscoussier avant de les moudre en farine grossière. De cette farine naissait un pain, ou un couscous, que Laoust lui-même qualifie de « peu nutritif » — une nourriture de dernier recours, jamais de fête.

Le prix d’un mauvais dosage
Cette lenteur dans la préparation n’avait rien d’un hasard. Laoust rapporte une croyance transmise dans plusieurs tribus : consommée en trop grande quantité, la racine ferait noircir la peau peu à peu, jusqu’à la mort, sauf à changer de régime à temps. Une nourriture de survie, donc, mais jamais tout à fait sûre.
Se cacher plutôt que se montrer
La faim, dans ce témoignage, n’a pas qu’une cause climatique. Laoust note que certains foyers disposant encore de réserves de grain continuaient malgré tout à déterrer la racine — par crainte du Makhzen. Mieux valait, semble-t-il, paraître démuni que visible.
Des oreilles d’âne pour les enfants
La même plante, pourtant, n’appartenait pas qu’aux années noires. Quand ses feuilles perçaient la terre, repliées comme de petits cornets, les enfants s’en amusaient. Chez les Amanouz, on y voyait une « oreille de l’ogresse » ; chez les Ida Gounidif, des « oreilles d’âne » ; chez les Ida Oukensous, des « assiettes de chacal ». Trois tribus, trois regards, une même feuille — la disette n’empêchait pas tout à fait le jeu.
Ce que la terre offrait aux adultes comme nourriture de dernier recours devenait, entre les mains des enfants, oreilles d’âne, assiettes de chacal ou oreilles d’ogresse. La même plante disait ainsi deux mondes : celui de la faim, et celui du jeu.
Avis de la rédaction
Cet article s’appuie sur le chapitre « Le Temps, l’Atmosphère, le Ciel » de Mots et choses berbères d’Émile Laoust (1920).
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