Dessin de coiffure de femme berbere

L’art des coiffures féminines chez les Aït Atta du Sud marocain

Dessin de coiffure de femme berbere

Les coiffures traditionnelles des femmes du sud marocain racontent bien plus qu’un souci d’élégance. Dans l’agencement d’une tresse, l’épaisseur d’une mèche enrichie de laine, la ligne d’une frange ou le placement d’un bijou d’argent, se lisent des marqueurs d’identité, d’appartenance et de mémoire. À travers trois portraits anciens de femmes des tribus Aït Atta, ce billet propose d’entrer dans un art du corps aujourd’hui largement disparu, mais dont les photographies conservent encore toute la force expressive.

Dans le sud marocain traditionnel, la coiffure féminine n’a jamais été un simple choix esthétique. Elle relevait d’un véritable langage visuel. La manière de couper la frange, de tresser les cheveux, d’ajouter de la laine ou de fixer des parures en argent révélait bien davantage qu’un goût personnel : elle disait l’origine tribale, l’âge, parfois le statut matrimonial, et participait pleinement à l’affirmation de l’identité.

Chez les femmes amazighes des régions présahariennes — Dadès, Todgha, Saghro, Drâa ou Tafilalt — les cheveux étaient ainsi travaillés avec une sophistication remarquable. Volume, symétrie, densité des tresses, lignes du front, tatouages faciaux et bijoux formaient un ensemble cohérent où le corps devenait support d’expression culturelle.

Les photographies anciennes constituent aujourd’hui des témoignages précieux de cet art capillaire largement transformé par le temps.

Qui sont les Aït Atta ?

Les Aït Atta comptent parmi les plus grandes confédérations tribales amazighes du Maroc. Leur territoire historique s’étendait sur un immense espace allant du Jbel Saghro aux confins du désert, en passant par les vallées du Dadès, du Todgha, du Drâa et certaines zones du Tafilalt.

Traditionnellement organisés en multiples fractions et groupes tribaux, les Aït Atta sont souvent distingués en grands ensembles géographiques, notamment les groupes de l’ouest, du centre et de l’est. Cette vaste dispersion territoriale explique l’existence de variantes culturelles parfois très marquées, y compris dans les parures féminines.

Si la langue, les structures sociales et certains codes symboliques relient l’ensemble des Aït Atta, chaque groupe local a développé ses propres signatures vestimentaires et esthétiques. Les coiffures féminines en offrent une illustration particulièrement parlante.

Une femme des Aït Bou Iknifen (Bas-Dadès / Bas-Todgha)
Une femme des Aït Bou Iknifen (Bas-Dadès / Bas-Todgha)

Une femme des Aït Bou Iknifen (Bas-Dadès / Bas-Todgha)

Cette jeune femme issue des Aït Bou Iknifen, établis dans la région de Ouaklim, présente une coiffure particulièrement raffinée, caractéristique des groupes Aït Atta du Bas-Dadès et du Bas-Todgha.

Sa frange, coupée très courte, dessine une ligne nette sur le front. Ce contour est souligné par une rangée de tatouages en pointillés noirs, interrompue au centre par un petit motif évoquant un pendentif suspendu. Sous les yeux et le long de l’arête nasale apparaissent d’autres marques tatouées, appelées tiqifit, qui participent à l’ornementation du visage.

La coiffure elle-même est enrichie de deux imposantes parures d’argent. On distingue notamment de longs pendentifs en forme de fuseaux terminés par des glands, connus localement sous le nom de tiqulalin — littéralement « petites cruches ». Ces bijoux ne relèvent pas seulement du décor : ils affirment aussi le rang, l’appartenance et le prestige.

Ici, cheveux, tatouage et métal précieux composent un ensemble d’une grande cohérence esthétique.

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Coiffure des femmes des Aït Atta
Une femme des Aït Yazza (Aït Atta de l’Est)

Une femme des Aït Yazza (Aït Atta de l’Est)

Cette femme appartient aux Aït Yazza, un groupe des Aït Atta de l’Est.

Ce qui frappe immédiatement est le volume de sa coiffure. Pour épaissir les tresses naturelles, une grande quantité de laine a été intégrée aux cheveux sur toute leur longueur. Cette technique permet d’obtenir une structure plus ample, plus dense et plus stable.

Le résultat donne à l’ensemble une silhouette presque sculpturale. La chevelure ne tombe pas simplement : elle est construite, modelée, architecturée.

L’ajout de laine n’avait rien d’anecdotique. Dans de nombreuses sociétés amazighes, elle participait à une recherche de présence visuelle, de puissance formelle et d’élégance. La coiffure devenait ainsi un prolongement du vêtement et du corps.

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Deux femmes Aït Atta de la vallée du Drâa

Ce troisième portrait montre deux femmes des tribus Aït Atta de la vallée du Drâa, dans la région du Ternata. Leurs coiffures sont proches dans leur structure générale, mais révèlent, à y regarder de plus près, des choix personnels ou statutaires bien distincts.

Toutes deux portent un mouchoir posé sur la tête, dont l’un est sobre et l’autre richement orné — signe probable d’un statut différent, ou d’une occasion particulière. Sous le tissu, des bandeaux de cheveux encadrent les tempes et une frange arrondie dessine le contour du front, intégrée à la composition générale du visage avec la même précision que dans les coiffures des groupes de l’ouest.

Ce qui distingue ce portrait des deux précédents, c’est la manière dont la coiffure s’efface partiellement derrière l’ensemble de la parure. Les bijoux d’argent — pendentifs, colliers — et les rangs d’ambre occupent ici une place centrale, tandis que les tracés noirs qui redessinaient les sourcils et soulignent certains traits du visage participent à une ornementation globale où cheveux et bijoux ne se hiérarchisent plus, mais se répondent.

Le groupe des Aït Atta du Drâa, établi dans les palmeraies et les ksour du Ternata, avait en effet développé une esthétique féminine davantage tournée vers la parure que vers la seule architecture capillaire. La proximité avec les grandes routes caravanières — et donc avec les circuits du commerce de l’argent et de l’ambre — explique en partie cette abondance de matières précieuses. La coiffure n’en reste pas moins structurée, lisible, porteuse de sens : elle dialogue avec les bijoux plutôt que de s’y soumettre.

Ici encore, l’ensemble forme une esthétique complète, où cheveux, bijoux, textile et signes corporels expriment à la fois l’élégance, l’appartenance et une certaine aisance sociale

Coiffure femme Ait Atta Draa
Coiffure femme Ait Atta Draa

Un patrimoine visuel à redécouvrir

Ces trois portraits ne représentent qu’un infime aperçu de la richesse des traditions esthétiques du sud marocain.

Les ouvrages ethnographiques anciens regorgent de photographies aujourd’hui fascinantes : femmes amazighes du Dadès ou du Saghro, parures de mariage, bijoux tribaux, tatouages faciaux… mais aussi portraits de femmes issues des anciennes communautés juives du Sud, dont les codes vestimentaires dialoguaient parfois avec ceux de leurs voisines amazighes.

Autant de fragments de mémoire qui méritent d’être documentés, non par nostalgie d’un monde disparu, mais pour mieux comprendre la profondeur culturelle de ces territoires.

Le regard de sudestmaroc.com

Ces portraits nous arrêtent — non par nostalgie, mais parce qu’ils révèlent une sophistication que les représentations convenues du monde rural berbère n’ont pas toujours su voir. Une frange calculée, des tresses architecturées, des bijoux placés avec précision : tout cela suppose un savoir, une transmission, et surtout une joie — le plaisir pris collectivement par les femmes dans ce geste de parure, dans ce temps partagé où l’on se coiffe, où l’on s’embellit, où l’on se regarde.

Ce qui a disparu, ce n’est pas seulement un style. C’est un droit. Celui de se montrer dans ses signes d’appartenance — de rendre visible, par la coiffure, le bijou ou le tatouage, son origine, son rang, sa tribu. Ce droit-là n’a pas été emporté par le temps : il a été confisqué par un rigorisme idéologique venu d’ailleurs, qui a imposé à la femme berbère de s’effacer, de rentrer dans un moule uniforme où les identités locales n’avaient plus leur place.

La photographie ethnographique a conservé quelques fragments de ce monde. C’est à Mireille Morin-Barde, autrice de l’ouvrage de référence Coiffures féminines du Maroc (Edisud), que l’on doit d’en avoir préservé une part essentielle — un travail patient, rigoureux, accompli au plus près des femmes et des territoires. Elle n’a pas saisi la totalité de ce monde. Personne ne le fera plus. Ce que ces images montrent, c’est aussi ce que l’on a perdu le droit de voir.

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