La casbah de Taourirte, cœur historique d’Ouarzazate

Il était une fois la casbah de Taourirte

La casbah de Taourirte est l’un des principaux témoins de l’histoire d’Ouarzazate. Bien avant la création de la ville moderne, Taourirte constituait déjà un lieu d’habitat et de pouvoir établi sur la rive de l’oued. Son histoire mêle traditions orales, rivalités locales, ascension des Glaoua et profondes transformations politiques et sociales.

Mais Taourirte ne se résume pas à la silhouette monumentale de sa casbah. Derrière ses murailles et ses tours de terre se dessinent un ancien village, des maisons, des lieux de commandement et toute une organisation humaine. Comprendre Taourirte, c’est remonter vers le cœur ancien d’Ouarzazate et lire, dans son architecture comme dans la mémoire de ses habitants, une partie de l’histoire du Sud-Est marocain.

Panorama

  • Des jardins de Tassyart à la colline de Taourirte.
  • Avant les Glaoua, le pouvoir des amghars.
  • L’arrivée des Glaoua ouvre une nouvelle ère.
  • Une casbah devenue cité de pouvoir.
  • 1956 : la fin d’un pouvoir, le début d’un patrimoine.
  • Sauver une architecture de terre fragile.
  • Taourirte, le cœur historique d’Ouarzazate.

Des jardins de Tassyart à la colline de Taourirte

La tradition orale raconte qu’à l’origine, l’habitat se trouvait au milieu des jardins qui jouxtent la rive nord de l’oued Ouarzazate. Le lieu aurait alors porté le nom d’Ighrem n’Tassyart, le château de Tassyart.

Tassyart est un vocable resté présent dans le vocabulaire local lié à l’irrigation et aux séguias, ces canaux qui distribuaient l’eau entre les jardins. Les anciens pouvaient ainsi encore parler de la « séguia de Tassyart » pour désigner celle de Taourirte.

Selon la légende, des chorfa venus du Tafilalet ou de la zaouïa Naciria de Tamegroute auraient averti les habitants du danger représenté par les crues de l’oued. Certains anciens racontaient également qu’une voix avait retenti pendant la nuit, au moment où grondait la crue : « Taourirte, Taourirte… ! », « la colline, la colline… ! », appelant les habitants à chercher refuge sur la hauteur voisine.

Le récit appartient à la légende, mais il porte peut-être le souvenir d’un temps où les crues pouvaient sortir violemment de leur lit et atteindre les zones habitées au bord de l’oued. Les familles de Tassyart auraient alors gagné cette hauteur pour y établir une nouvelle Tighremt n’Tourirte, le château de la colline. Taourirte en conserverait le nom jusqu’à aujourd’hui.

Au fil du temps, d’autres familles vinrent grossir la communauté. Certaines arrivèrent notamment de Foum Zguid et du Moyen Drâa, poussées par les famines, les guerres ou les épidémies.

Avant les Glaoua, le pouvoir des amghars

Taourirte ne naît pas avec les Glaoua. Avant leur arrivée, elle appartient déjà à une géographie politique et tribale ancienne.

Elle relevait de la confédération des Aït Ouaouzguit et se trouvait sous l’autorité d’un amghar, chef séculier choisi au sein de la communauté. La mémoire locale a notamment conservé le nom d’Amghar Âabbou.

Les habitants lui auraient d’abord construit une maison relativement modeste à proximité de la porte dite tassendert, avant de lui aménager une résidence correspondant davantage à son rang à Tigmi n’Izrgan, littéralement la « maison des moulins en pierre ». Celle-ci deviendra par la suite Tigmi n’Oumghar, la maison du chef de la communauté.

Située à l’intérieur de l’ensemble de Taourirte, cette demeure se distinguait par une architecture relativement sobre et une décoration puisant dans les couleurs et les formes locales. Elle rappelle surtout qu’avant d’être la résidence emblématique des Glaoua, Taourirte possédait déjà ses propres lieux de pouvoir.

Les recherches consacrées à l’évolution architecturale du site confirment d’ailleurs une histoire ancienne et complexe : les parties les plus anciennes conservées de l’ensemble remontent au XVIIe siècle et plusieurs phases de construction précèdent l’installation des Glaoua à la fin du XIXe siècle.

La casbah de Taourirte autrefois
La casbah de Taourirte autrefois

L’arrivée des Glaoua ouvre une nouvelle ère

Dans les dernières décennies du XIXe siècle, l’équilibre politique de la région change profondément.

Les Glaoua, établis à Telouet, étendent progressivement leur influence vers le Sud. Taourirte, située à un emplacement stratégique entre le Haut Atlas, le Dadès et le Haut Drâa, devient l’un de leurs principaux points d’appui.

Selon la tradition recueillie à Taourirte, la succession des anciens amghars fut marquée par de violents affrontements. Après Amghar Âabbou, son fils Amghar Ahmad puis Mohamed ou Hmad ou Âabbou exercèrent successivement le pouvoir. Le recul de ces anciennes autorités locales ouvrit progressivement la voie à l’installation des Glaoua.

Vers 1882, Si Hammadi El Glaoui, frère de Si El Madani El Glaoui, s’installe à Taourirte. Il y demeurera jusqu’à sa mort, en 1937. Le Getty Conservation Institute identifie également cette période comme une étape déterminante dans la transformation de l’ensemble architectural.

Mais cette implantation ne se fit pas sans résistance.

Après la mort du sultan Moulay Hassan Ier en 1894, plusieurs tribus de la région, dont les Aït Ouarzazate, se soulevèrent contre le pouvoir glaoui. La casbah et le village de Taourirte furent assiégés pendant près de deux ans avant que des renforts venus de Telouet ne permettent à Si Hammadi de reprendre le dessus.

La supériorité militaire croissante des Glaoua reposait notamment sur la possession d’armes modernes. En 1893, au retour d’une harka vers le Tafilalet, le sultan Moulay Hassan avait laissé à Si El Madani El Glaoui un canon Krupp, des obus et des fusils modernes, en reconnaissance de l’accueil reçu à Telouet. Cette pièce d’artillerie, devenue l’un des symboles de la montée en puissance des Glaoua, sera plus tard installée à Taourirte.

À quelques pas de la casbah se trouvait également Tameghzazte, autre foyer hostile au pouvoir glaoui, dont la disparition allait renforcer encore le contrôle de Taourirte sur son environnement immédiat.

A lire : La saga de la tribu des Glaoua

Un bazar de Taourirte
Un bazar de Taourirte

Une casbah devenue cité de pouvoir

L’arrivée des Glaoua ne signifie pas seulement un changement de dirigeants. Elle transforme profondément Taourirte elle-même.

Ce que l’on appelle aujourd’hui communément la casbah de Taourirte est en réalité un ensemble beaucoup plus complexe qu’un simple palais isolé. Le ksar formait un village de terre, tandis que la tighremt ou résidence fortifiée constituait le cœur du pouvoir caïdal.

Si Hammadi agrandit considérablement l’ensemble à partir de la fin du XIXe siècle. Les recherches conduites par le Getty Conservation Institute et le CERKAS montrent comment un ensemble de constructions anciennes fut progressivement transformé en une vaste résidence défensive et administrative.

Le palais regroupait des espaces destinés à la famille du caïd, mais également des logements pour les serviteurs, des écuries, des ateliers, des puits, des bains et des espaces liés aux activités économiques. La résidence caïdale elle-même s’organisait autour d’une cour centrale et intégrait un système défensif à double mur permettant de protéger l’intérieur de l’édifice.

À l’extérieur, l’architecture de terre garde souvent une grande sobriété : volumes massifs, tours, lignes géométriques et murs aux couleurs du sol. À l’intérieur, les espaces réservés au pouvoir deviennent beaucoup plus raffinés. Plafonds peints ou sculptés, décors géométriques, enduits, menuiseries et peintures murales témoignent d’un univers bien différent de celui des habitations les plus simples.

Cette juxtaposition entre espaces domestiques, militaires, économiques et résidentiels explique pourquoi Taourirte dépassa progressivement le statut d’une simple forteresse rurale. Elle devint un véritable centre de commandement dans la région d’Ouarzazate.

A lire : Telouet, le berceau des seigneurs de l’Atlas

Les Glaoua entre conflits, alliances et mariages

Les Glaoua ne construisirent cependant pas leur domination par les armes seules.

À leur puissance militaire s’ajoutait une diplomatie beaucoup plus souple. Pour asseoir leur autorité et limiter les risques de rébellion, les caïds cherchèrent également à tisser des liens avec les familles de Taourirte et les notables locaux.

Les alliances matrimoniales jouèrent dans cette politique un rôle essentiel.

Lalla Sfia Hmad, Lalla Ijja Hmad ou encore Lalla Ghanima, issues de familles locales importantes, furent ainsi unies à des membres de la famille glaouie. À la mort de Mohamed ou Hmad ou Âabbou, Si Hammadi épousa sa veuve Lalla Sfia Hmad, tandis qu’un autre membre de la famille Glaoua épousait Lalla Ijja Hmad, sœur de l’amghar. Les liens familiaux venaient ainsi prolonger et consolider la conquête politique.

Ces mariages racontent une histoire du pouvoir moins visible que les remparts et les canons, mais tout aussi déterminante : celle d’une famille conquérante cherchant progressivement à s’inscrire dans la société qu’elle dominait.

Lhaj Oulaid, un ancien de Taourirte, Ouarzazate par Amine Kasmi.
Lhaj Oulaid, un ancien de Taourirte, Ouarzazate par Amine Kasmi.

Une fois leur pouvoir solidement établi sur la région, Taourirte acquit une importance militaire, politique, économique, architecturale, culturelle et démographique telle qu’elle prit les caractères d’une petite cité, plus urbaine que rurale.

1956 : la fin d’un pouvoir, le début d’un patrimoine

Si Hammadi El Glaoui meurt en 1937. Mohamed ben Hammadi lui succède, puis Boubker ben El Madani et enfin Mohamed El Mahdi ben Hammadi, qui dirige Taourirte jusqu’à l’indépendance du Maroc en 1956.

Entre-temps, un autre Ouarzazate est apparu.

À partir de la fin des années 1920, les autorités du Protectorat ont développé à proximité un nouveau centre militaire et administratif. La redoute, les services administratifs, les équipements puis les quartiers de la ville moderne se sont progressivement installés en dehors de l’ancien noyau de Taourirte.

En 1956, la disparition du pouvoir des Glaoua fait perdre à la casbah sa fonction politique. Le vaste ensemble entre alors dans une autre période de son histoire, tandis qu’Ouarzazate continue de s’étendre autour du centre créé au XXe siècle.

Classée au patrimoine national dès 1954, Taourirte ne disparaît pourtant pas avec le monde qui l’avait fait prospérer. Son palais, son ksar, ses maisons de terre et la mémoire de ses habitants deviennent peu à peu les témoins d’un Ouarzazate plus ancien que la ville moderne.

Sauver une architecture de terre fragile

Construire en terre permet aux bâtiments de s’inscrire presque naturellement dans le paysage du Sud marocain. Mais cette architecture reste vulnérable à l’eau, au manque d’entretien, aux transformations inadaptées et à l’abandon.

À Taourirte, la disparition progressive des fonctions anciennes s’accompagna d’une dégradation importante de nombreuses constructions. Certaines parties furent profondément modifiées au cours de la seconde moitié du XXe siècle, tandis que le quartier de Stara connaissait une forte densification de l’habitat.

Créé en 1989 à Ouarzazate, le CERKAS — Centre de conservation et de réhabilitation du patrimoine architectural des zones atlasiques et subatlasiques — s’engagea dans la sauvegarde de cet ensemble. En 1992, il réalisa notamment un recensement des habitants de Stara, première étape d’un long travail sur ce quartier qui représentait près de 40 % de la superficie de Taourirte.

À partir de 2011, cette démarche prit une nouvelle dimension grâce à un partenariat entre le CERKAS et le Getty Conservation Institute. Pendant cinq ans, jusqu’en 2016, les deux institutions étudièrent l’ensemble de la casbah afin d’élaborer une méthode globale de conservation et de réhabilitation susceptible de servir de modèle à d’autres sites construits en terre au Maroc et en Afrique du Nord.

Le projet ne consistait pas seulement à restaurer des murs. Il fallait documenter les différentes phases de construction, identifier les parties anciennes et les transformations ultérieures, stabiliser les secteurs les plus fragiles, analyser les matériaux, préserver les peintures murales, maintenir les savoir-faire locaux et réfléchir à de nouveaux usages.

La démarche prenait également en compte le ksar voisin, l’environnement naturel de Taourirte et son insertion dans la ville contemporaine. C’était là l’un des enjeux majeurs du projet : comment conserver un monument sans l’isoler du territoire qui l’a produit ?

Parallèlement, le chantier de réhabilitation de Stara fut lancé en 2013. Après le relogement de plus de cinquante familles, des mâalems expérimentés, notamment originaires des Aït Atta, travaillèrent à restituer les volumes et les techniques de l’architecture traditionnelle en terre : briques séchées, argile, roseaux, bois et couvertures traditionnelles.

Le projet Getty–CERKAS aboutit à un important Plan de conservation et de réhabilitation pour la Tighermt — ou casbah — de Taourirt. Les travaux de recherche et de terrain furent conduits entre 2011 et 2016 ; la version française du plan fut publiée en 2018.

Dès 2014, les responsables du projet insistaient cependant sur une difficulté qui dépassait largement la restauration : sauver Taourirte exigeait aussi de lui trouver une fonction et de parvenir à l’intégrer au développement de la ville. La question de sa gestion, de son appropriation par les habitants et de sa place dans le parcours des visiteurs était déjà au cœur des réflexions.

Le séisme du 8 septembre 2023 est venu rappeler brutalement la vulnérabilité de cette architecture. De nouvelles interventions de consolidation et de restauration ont suivi. En 2026, de nouveaux projets d’aménagement touristique et culturel ont encore été engagés autour de la kasbah de Taourirte : plus d’une décennie après les premières réflexions du Getty et du CERKAS, la question du devenir de ce cœur historique reste donc pleinement ouverte.

Taourirte, le cœur historique d’Ouarzazate

Aujourd’hui, la casbah apparaît presque absorbée par la ville. L’avenue Mohammed V passe devant ses murailles, les quartiers modernes l’entourent et le développement urbain a profondément transformé le paysage dans lequel elle avait été construite.

Pourtant, Taourirte reste une clé essentielle pour comprendre Ouarzazate.

La ville actuelle ne possède pas une ancienne médina autour de laquelle elle se serait progressivement développée. Elle est née au XXe siècle à proximité de plusieurs noyaux d’habitat plus anciens. Taourirte est l’un de ces noyaux et sans doute le plus important témoin encore visible de cet Ouarzazate d’avant Ouarzazate.

C’est pourquoi sa découverte ne devrait pas s’arrêter aux quelques salles décorées de l’ancienne résidence caïdale.

Il faut aussi regarder les maisons du ksar, emprunter ses ruelles, observer le rapport de la casbah avec l’oued et imaginer les jardins qui occupaient autrefois ses rives. Alors seulement les murailles reprennent leur sens : elles ne sont plus le décor spectaculaire d’un monument isolé, mais le centre d’un territoire autrefois habité, cultivé, traversé, gouverné et défendu.

C’est peut-être ainsi que Taourirte se révèle le mieux : non comme une survivance posée au milieu de la ville moderne, mais comme le cœur historique à partir duquel une partie de l’histoire d’Ouarzazate peut encore être racontée et parcourue.

Pour approfondir

Notre reportage réalisé en 2014 dans le chantier de Stara avec Mohamed Boussalh, alors directeur du CERKAS.

Les enjeux de conservation, de gestion et d’intégration de Taourirte dans la ville.

Préparer votre visite

Voir notre guide pour Découvrir Ouarzazate

Ce qu’il faut retenir

  • Taourirte existait avant la ville moderne d’Ouarzazate : les parties les plus anciennes conservées de l’ensemble remontent au XVIIe siècle.
  • La tradition orale fait remonter son origine à Ighrem n’Tassyart, un habitat établi près des jardins et de l’oued avant le déplacement des habitants vers la colline de Taourirte.
  • Les Glaoua s’y installent à la fin du XIXe siècle et Si Hammadi El Glaoui transforme progressivement Taourirte en un important centre de pouvoir régional.
  • La casbah était beaucoup plus qu’un palais : résidences, espaces de service, ateliers, écuries, puits, bains et fonctions économiques formaient un ensemble complexe au cœur du ksar.
  • La domination glaouie reposait autant sur la force que sur les alliances, notamment matrimoniales avec les familles locales.
  • Après 1956, Taourirte perd sa fonction politique, tandis que la ville moderne d’Ouarzazate poursuit son développement à proximité.
  • Le CERKAS et le Getty Conservation Institute ont mené de 2011 à 2016 un vaste programme de conservation, conçu également comme modèle pour d’autres architectures de terre.
  • Taourirte reste aujourd’hui le principal cœur historique d’Ouarzazate : sa compréhension passe autant par le palais que par le ksar, l’oued et l’ancien paysage qui l’entoure.
1 commentaire
  1. Sans trop vouloir polémiquer sur les vérités historiques ou sur la vérité de l’histoire de la conquête de Ouarzazate par les Glouas, et après avoir passé en revue les faits historiques – d’après votre article – qui ont préside à la naissance et à la fondation de la cité moderne de Taourirte.. qui doit en concluant s’accommoder avec des visions de développement … Je trouve que votre article est doublement intéressant, l’histoire coïncide et s’entremêle au géo-marketing. Et où le vœu dénonce le Titre — il était une fois … demain —

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