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Les enfants de Taourirte

Les enfants oubliés des rues étroites de Taourirte

Les enfants de la casbah de Taourirte à Ouarzazate grandissent et poussent comme des “petites plantes errantes”. J’avais croisé puis côtoyé nombreux d’entre eux : Tarik, Abdoul, Mohssine, Soufiane, Aziz, les jumeaux Hussein et Lahcen … C’était en 2000. Ils étaient différents mais se ressemblaient car ils sont tous “des enfants aimants et mal aimés”. À priori, ils sont fuis, méprisés, stigmatisés par une société locale arrogante et hypocrite qui s’entête à s’engouffrer dans un embourgeoisement de façade. Par conséquent, ils sont condamnés injustement.

Et pour quel motif ? à cause de leur appartenance à cette casbah que le passé a auréolée de splendeur et que le présent dénigre en méconnaissance de toute une histoire collective.

Leur seul crime est d’être le fruit amer de la précarité socio-économique.

C’est une enfance rebelle qui refuse de pourrir dans l’ombre des ruelles de Taourirte. Elle s’obstine à survivre bruyante quoique marginalisée. Ces petits ne ressemblaient en rien aux enfants choyés qui grandissent chaque jour sous le regard attentif de leurs parents. Grouillants, la journée les accueille très tôt et les met, après, entre les bras d’une nuit berçante, toujours impétueux. La casbah les confie sans peur à tous les coins de la ville de Ouarzazate ; d’une rue à l’autre, ils se laissent égarer dans le centre ville, capricieux, curieux, audacieux … Ils volent sur les ailes de l’aventure quotidienne et s’arrachent un sourire mérité défiants les regards avilissants des petits bourgeois.

Les enfants de Taourirte

Des regards qui stigmatisent et ces enfants et leur milieu de vie ; car Taourirte est vue par certain(e)s ouarzazi comme un unique terreau de prostitution et de délinquance. Par conséquent, ces ouarzazi ont et véhiculent des clichés d’infériorité voir de rejet sur cette population et notamment ses enfants.

L’école marocaine les a très tôt haïs tandis qu’eux-mêmes l’ont répudiée comme des fruits qui tombent avant maturité. Ils campent à l’entrée de la casbah guettant un touriste de passage, lui proposant une visite guidée avec un français, un anglais ou un espagnol tordu mais assaisonné de spontanéité propre à ses “enfants des rues étroites”.

Faire vivre la naissance de l’épanouissement en eux

L’ouverture d’un espace d’insertion au sein de la casbah de Taourirte en cette période, 1999, avait ouvert une brèche d’espoir aussi bien dans l’esprit que dans le cœur de ces petits déshérités ; et le rêve enfanta le talent et le berça sur le chemin de la grandeur. Ils s’initiaient à la peinture, au break danse, au théâtre, et même à l’informatique en se connectant à Internet qui était un rêve inaccessible pour eux. Ils bénéficiaient également de quelques colonies de vacances, de classes vertes, de visites d’échange … Un programme d’éducation non formelle ciblait une catégorie de jeunes garçons et filles, heureux de se voir retrouver par miracle sur la voie d’une éventuelle réintégration scolaire.

C’était si agréable, si merveilleux pour ces enfants oubliés, de vivre la naissance de l’épanouissement en eux comme le bourgeon d’une fleur de rosier qui émerge au petit matin.

Et l’enfance à Taourirte fleurissait petit à petit par la culture, l’art, le divertissement et surtout la confiance qui se semait en elle comme un grain providentiel.

D’un coup tout bascule. L’espace a fermé ses portes et la monotonie d’antan ressurgit.

Les premières lueurs d’espoir disparurent et le ciel de Taourirte redevint gris. Ses enfants et ses jeunes replongèrent à contre cœur dans leur vie terne de toujours. Aujourd’hui encore, les temps lugubres sont loin de disparaître comme si la fatalité avait tragiquement tout scellé d’avance.

L’enfance dans la casbah s’est érodée derrière ses murs

Quatorze ans après, que sont-ils devenus ces mômes d’autrefois ? Je les croise de nouveau, certains d’entre eux toujours cloués à l’entrée de la casbah. On dirait qu’entre 2000 et 2014, l’espace d’une nuit, aujourd’hui est comme hier. Sauf que ces enfants ont pris de l’âge, des enfants trop tôt adolescents.

Entre hier et aujourd’hui, tout un temps de peine, d’oubli, de mésaventures dramatiques. H. s’est suicidé, T. a fait un an de prison ferme et récidive, M. est victime d’une toxicomanie, phase aigue de rechute, dont il s’est remis miraculeusement mais il en garde encore les séquelles, A. sniffe la colle et présente les symptômes d’un malade mentale… et les fillettes d’autrefois ? M., H., Z. des “prolétaires de l’amour” pour les ouarzazi ou des prisonnières de la jouissance ? La crudité du vécu de ces pauvres filles dispense d’en dire plus.

De ces garçons comme de ces filles la vie n’a gardé que les initiales de leurs noms. Quant à leur avenir, il s’est éparpillé par ci, par là, réduit en poussière. Rares sont ceux et celles qui ont échappé, par chance, aux tentacules de la délinquance, de la prostitution, du chômage …

L’enfance de la casbah s’est donc érodée derrière les murs, les rêves étouffés et la jeunesse condamnée d’avance. Ces enfants en veulent à la vie peut être, pointent du doigt la démission voir la complicité suspecte de la société ouarzazie.

Mais, au-delà de tout préjugé, de toute tendance pessimiste, ces enfants venus de Taourirte, seraient-ils un jour aimés ?

Les enfants de Taourirte

Crédit photographie : Hicham Serrar

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