
Un animal acheté à plusieurs, des parts de viande attribuées au sort et un paiement parfois différé sous la responsabilité d’un garant. Dans Mots et choses berbères, publié en 1920, Émile Laoust décrit la luzia dans un récit exceptionnellement précis. Derrière une manière collective de se procurer de la viande apparaît tout un système de confiance, d’équité et d’obligations entre les membres du groupe.
Une pratique ancienne qui n’a pas entièrement disparu
La luzia n’est pas une pratique exclusivement amazighe. Des formes comparables sont documentées ailleurs en Afrique du Nord. Mais elle est anciennement et abondamment attestée dans plusieurs sociétés berbères, auxquelles appartient le récit recueilli par Laoust.
Laoust ne dit ni quand ni où la luzia est apparue. Il n’en est d’ailleurs pas le premier témoin. Au Maroc, Edmond Doutté décrit dès le début du XXe siècle une ouzîa chez les Rehâmna : les habitants d’un même village achètent une bête à frais communs, chaque famille paie sa quote-part et les portions sont tirées au sort. La pratique est donc attestée avant la publication de Mots et choses berbères, sans que les sources permettent pour autant d’en dater l’origine.
La forme minutieusement codifiée décrite par Laoust appartient aujourd’hui largement au passé. Le principe du partage collectif de viande, lui, n’a pas disparu. En mars 2026 encore, des pratiques désignées comme ouzia ont été organisées dans le Rif, notamment chez les Igzennayen et dans la province d’Al Hoceima, dans un contexte désormais davantage lié à la solidarité et aux fêtes religieuses.
Dans le village du Sud-Est marocain, des achats collectifs de viande se pratiquent encore ponctuellement entre plusieurs personnes. Le cérémonial décrit par Laoust — tournée des maisons, bûchettes et tirage au sort — a disparu, mais l’organisation n’est pas devenue entièrement informelle. Un homme dirige encore le partage, joue un rôle de garant de l’opération et collecte ensuite l’argent auprès des participants. Il serait excessif d’affirmer qu’il s’agit de la luzia de 1920 demeurée intacte ; la continuité fonctionnelle est néanmoins frappante.
Elle ne l’a pourtant pas nécessairement encore payée.
Cette scène figure dans le chapitre de Mots et choses berbères consacré à la nourriture. Laoust y reproduit un texte en amazigh accompagné de sa traduction française et déroule presque toute l’opération qu’il nomme luzia, également transcrite ouzâ dans sa traduction : achat de la bête, participation des foyers, découpe, tirage au sort, vente de la peau et, enfin, règlement des sommes dues.
Tout commence par une question de confiance.

Un homme répond du paiement de tous
Les participants cherchent un propriétaire disposé à vendre un taureau ou une vache qui ne porte pas de petit. Mais le vendeur ne se contente pas de l’accord collectif. Il exige qu’un homme réponde personnellement du paiement.
« kfâl-i ma-ii-l-ëdman iqàridn-inu ! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« Procurez-moi un damen ! »
Le vendeur choisit parmi les acheteurs celui qui lui paraît offrir les meilleures garanties. L’homme accepte :
« d^meng-ak-in, aur-tisant hta iän gitsën, aur-tisant iqàridën-ënk gir gdäri »
« Je me porte garant pour eux du paiement de ce qui t’est dû ! »
Le damen occupe désormais une position centrale. Plusieurs personnes achètent ensemble, mais le vendeur sait vers qui se tourner si l’argent ne rentre pas.
Dans l’exemple rapporté par Laoust, le prix convenu est de vingt réaux — autrement dit vingt rials, l’ancienne unité monétaire marocaine alors en usage. Il ne s’agit pas d’un tarif de la luzia, mais simplement du montant de cette transaction particulière.
Le rial hassani était une monnaie d’argent marocaine créée sous Moulay Hassan Ier. Sa valeur de référence était de cinq francs français, avant les fortes perturbations monétaires de la Première Guerre mondiale et sa disparition en 1920.
Un émissaire part ensuite chercher l’animal au pâturage. Le berger le lui désigne au milieu du troupeau ; une corde est passée autour de ses cornes et la bête est conduite auprès des acheteurs.
L’accord est conclu. Mais le groupe des participants, lui, n’est pas encore définitivement constitué.
Passer de maison en maison
Après le déjeuner, l’un des hommes va chercher ceux qui doivent prendre part à l’opération. Les absents sont prévenus et chacun doit pouvoir répondre clairement.
Certains acceptent :
« kasbâl-ag ula nukni g-luzi’al ! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« Comptez-nous parmi vous. »
D’autres déclinent :
« la la, ur-nri fat ! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« Non, pas pour cette fois ! »
La participation n’est donc pas automatique.
L’émissaire passe par les maisons et Laoust rapporte un détail remarquable : les veuves sont elles aussi explicitement consultées.
« /an iran aikse/n g-lu zi’al, tini-t; /an ur-irin Zini-t; aur-tqimam/, ar-d-nuuz r a ar-tiniml: mah allig ur-ag-tnnim a-didaun-nuz’a ! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« Celle qui veut participer à l’ouzà, qu’elle le dise ! Celle qui ne le veut pas qu’elle le dise aussi ! Ne venez pas ensuite vous plaindre et crier : Pourquoi ne pas nous avoir averties, nous aurions fait comme les autres ! »
Les veuves sont ainsi pleinement consultées comme participantes possibles à l’achat. Avant de partager, il faut savoir qui s’engage.
Cette tournée de maison en maison remplit une fonction essentielle : rendre la participation connue de tous et éviter qu’un foyer puisse ensuite dire qu’il a été oublié.
Compter les personnes avant de préparer les parts
Une fois les participants connus, l’animal est conduit sous un figuier, égorgé et préparé.
Laoust s’attarde sur le travail du boucher : dépouillement, dépeçage, vidage puis constitution des portions. Il décrit même la manière de décoller la peau en insufflant de l’air par une entaille pratiquée à une patte.
Mais l’essentiel vient au moment du partage.
Les foyers ne sont pas considérés comme des unités identiques. Certaines maisons abritent huit ou dix personnes ; d’autres seulement un couple. Laoust précise que l’on compte « par foyers, ou mieux par têtes ».
Le nombre de personnes à nourrir intervient donc dans la constitution des parts.
Les morceaux sont disposés sur une natte. Les tripes sont préparées séparément. Laoust ne donne pas le détail du calcul des quantités ; il insiste en revanche sur le soin apporté à constituer les lots avant leur attribution.
Lorsque son travail est terminé, le boucher annonce :
« ha Ihir-àd ikemmël! skrât ilan-nnun ! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« Voilà, c’est fait ! Préparez vos bûchettes pour le tirage au sort ! »
Une bûchette pour que personne ne choisisse sa part
Chaque participant possède une marque qu’il pourra reconnaître : morceau de bois plus ou moins long, petite ou grosse pierre.
Un homme s’est tenu à l’écart. Il revient les yeux fermés, reçoit les marques et les mélange dans sa main.
Puis commence le tirage.
Une marque sur la première part. Une autre sur la suivante. Ainsi jusqu’à ce que chaque lot ait reçu son signe.
« ha-fnrnbarkî ! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« Voici le gagnant ! »
Chacun reconnaît alors sa bûchette ou sa pierre et emporte la portion qui lui est échue. La même opération est répétée pour les tripes.
Laoust donne lui-même la raison du procédé : « toute contestation est évitée ».
Le boucher prépare les parts, mais personne ne choisit directement le morceau qu’il recevra. Le hasard intervient là où le choix personnel pourrait faire naître le soupçon.
La part n’est pas choisie. Elle est attribuée.
La peau échappe au tirage au sort
Une fois la viande et les abats répartis, il reste ce qui ne peut être partagé de la même manière : la peau.
Elle est vendue aux enchères.
Le dellal se tient au milieu du groupe et appelle les offres. Dans le récit, quelqu’un propose trois réaux, un autre quatre. Les enchères montent jusqu’à ce que personne ne surenchérisse. Le marché est alors clos.
La formule rapportée par Laoust restitue admirablement l’atmosphère :
« Igaib, ma du sirar ! ha{i z^nzig, haii kfig-as; irait ik’smën, igeinz-ii! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« L’absent ne peut pas être entendu ! C’est vendu ! je la lui donne ! Allons ! que celui qui a honte me fasse un signe de l’œil ! »
Le dernier enchérisseur reçoit la peau avec un souhait :
« hdk a flan ! allait irni-k ! »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« Tiens ! Que Dieu veuille que tu aies fait une bonne affaire ! »
Laoust ne précise pas ce que devient ensuite le produit de l’enchère.
Emporter la viande ne signifie pas avoir payé
C’est peut-être ici que la luzia décrite par Laoust devient la plus intéressante.
La viande est déjà dans les maisons. Pourtant l’argent n’a pas nécessairement été versé. Un délai a été convenu. Lorsqu’il arrive à échéance, c’est le damen qui reprend sa tournée pour recueillir les contributions.
Celui qui possède la somme paie. Celui qui traverse une difficulté peut demander d’attendre le prochain marché :
« … ar-d-ilkem ssûq, ai’urig kra n-tgausa, z~nzcg-t, aînrig-ak iqàridën-nk … »
Mots et choses berbères – Emile Laoust
« J’irai y vendre quelque chose et t’en rapporterai l’argent ! »
Laoust distingue ainsi la gêne momentanée du refus de payer. Dans le premier cas, un délai supplémentaire peut être consenti. Dans le second, le débiteur risque d’être appelé devant la justice de l’amghar, l’autorité locale.
Le partage n’efface donc pas la dette.
La confiance a rendu possible l’achat avant le paiement complet ; mais cette confiance repose sur un engagement dont quelqu’un — le damen — a accepté de répondre.

Acheter de la viande, mais aussi organiser la confiance
Réduite à son principe, la luzia paraît très simple : plusieurs personnes achètent une bête qu’aucune d’elles ne souhaite ou ne peut nécessairement acheter seule et se répartissent sa viande.
Le récit conservé par Laoust montre un mécanisme beaucoup plus élaboré.
Il faut qu’un vendeur accepte l’opération et qu’un garant engage sa parole. Il faut avertir les foyers et savoir qui participe. Il faut tenir compte du nombre de personnes à nourrir, constituer des portions jugées équitables et faire intervenir le hasard pour empêcher que chacun choisisse son morceau. Il faut vendre ce qui ne peut être partagé. Puis il faut encore récupérer l’argent.
- La confiance permet l’achat.
- La consultation détermine qui participe.
- Le calcul établit les parts.
- Le hasard les attribue.
- L’enchère règle le sort de la peau.
- Le garant porte la dette jusqu’au paiement.
Chaque étape répond ainsi à un risque différent : le vendeur pourrait ne pas être payé, certains foyers pourraient être oubliés, les parts jugées inégales ou le choix des morceaux contesté. La luzia ne supprime pas ces risques : elle leur donne, successivement, une règle.
C’est sans doute ce qui rend le texte de Laoust si précieux. Il ne conserve pas seulement le souvenir d’une ancienne manière de se procurer de la viande. À travers quelques heures de la vie d’un groupe, il donne à voir une économie où la parole donnée, la réputation personnelle et la responsabilité envers les autres comptent presque autant que l’argent.
Lorsque les plats ont quitté la natte, la luzia n’est pas terminée.
Le garant a encore sa tournée à accomplir.
À retenir
- La luzia décrite par Laoust est un achat collectif d’un bovin suivi du partage de sa viande.
- Le vendeur exige un damen, garant choisi pour la confiance qu’il inspire et chargé ensuite de recueillir les paiements.
- Les foyers sont consultés, y compris les veuves, et chacun peut accepter ou refuser de participer.
- La constitution des portions tient compte du nombre de personnes composant les foyers.
- Les lots de viande et de tripes sont attribués au hasard grâce à des bûchettes ou des pierres reconnaissables, afin d’éviter les contestations.
- La peau est vendue aux enchères ; Laoust ne précise pas ce que devient ensuite le produit de la vente.
- Le paiement peut intervenir après le partage. Une difficulté momentanée peut justifier un délai ; un refus de payer peut conduire devant l’amghar.
- Cette forme très codifiée appartient à un contexte historique, mais différentes pratiques d’achat ou de partage collectif de viande subsistent encore au Maroc.
Sources
Source principale : Émile Laoust, Mots et choses berbères, 1920, chapitre III, « La nourriture », p. 100-104.
Pour le contexte historique : Edmond Doutté, Merrâkech, début du XXe siècle, passage consacré à l’alimentation chez les Rehâmna.



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