Récolte d'un champ de blé

Le Roi de la moisson : rites et légendes du blé berbère

Un homme s’avance vers les derniers épis. Depuis le matin, il porte le titre de Roi — mais dans les champs de blé du Maroc central, être Roi, c’est déjà être promis à la mort. Autour de lui, ses moissonneurs retiennent leur souffle : dans un instant, ils vont le capturer.

Panorama

  • Le Roi et son fils.
  • La tresse du champ.
  • La capture du Roi.
  • Mut, mut, ia-feddan ! — la formule funéraire.
  • L’âme du champ.
  • La Fiancée du champ.
  • Le sacrifice de la moisson.
  • Le pont vers Anzar.
  • Le regard d’Emile Laoust.

Nous sommes au début du XXe siècle, dans les campagnes du Maroc central et du Sous. L’ethnographe Émile Laoust y observe, tribu après tribu, la fin des moissons — et note un geste que l’islam, qui l’habille en surface, ne suffit pas à expliquer. Chez les Mtougga de Bouâboud, chez les Aït Yousi, dans le Rif, un même principe revient : on ne coupe pas le blé, on tue le champ.

Ces pratiques, Laoust les recueille avant qu’elles ne s’effacent. Certaines ont depuis disparu ; d’autres se sont peut-être maintenues, atténuées, transformées. Ce que nous racontons ici est d’abord un témoignage daté : celui d’un chercheur qui a pris la peine d’écrire, tribu par tribu, formule par formule, ce que ses informateurs lui confiaient.

Le Roi et son fils

Chez lesMtougga, la moisson s’ouvre comme une petite cérémonie de cour. Avant tout travail, le fermier et ses serviteurs partagent, dans le champ, un repas de pain et de beurre. Puis, ceints de leur tablier de cuir, ils s’alignent, faucille à la main, à la lisière des blés.

Le premier de la rangée porte, pour la journée, le titre d’agellid — le Roi. Derrière lui se tient son fils, son khalifa, littéralement son suppléant, « successeur à la dignité de roi ». Puis viennent les ait tozzoml, les « gens du milieu », le gros de l’équipe.

Ferme la marche tikrut, « l’agnelle » : le moins habile des moissonneurs, celui qui peine à suivre. Cette hiérarchie n’a rien d’un folklore de façade. Elle recrée, pour la durée d’une journée, une royauté agraire promise à un destin bien précis.

Cette équipe n’est pas toujours celle, restreinte, de la seule maisonnée. Beaucoup de champs se moissonnent en tiwizi — l’entraide collective par laquelle un village ou un clan prête main-forte à qui ne peut accomplir seul ses travaux. À Tanant, la tiwizi de la moisson s’achève par une scène restée dans les mémoires : la femme et les filles du maître, en habits de fête, viennent saluer les travailleurs en agitant une bannière — un foulard fixé à un roseau — pour « sécher leur sueur ». Laoust y voit plutôt, à l’origine, un geste pour assister à la mort du champ et hâter la pluie qui doit le faire renaître.

La tresse du champ

Au Roi revient l’honneur de couper la première gerbe, aussitôt portée à la ferme. Il pénètre alors dans les blés et trace la nira, la section que ses hommes vont moissonner derrière lui.

Une consigne s’impose : laisser intacte, au centre du champ, une grosse touffe d’épis. Selon les tribus, on la nomme tagottit n-iger ou takiwt n-iger — la tresse du champ. Les Aït Yousi disent la queue, tabzzâl n-iger ; les Zemmour, la frisette, launza n-iger ; les Tlit, la crinière, izig n-iger.

Le nom change de vallée en vallée ; la fonction, jamais. Cette touffe n’est pas l’oubli d’un moissonneur pressé. C’est un réservoir volontaire, un lieu où l’on choisit, sciemment, de ne pas encore trancher.

Un champ labouré au Maroc
Un champ labouré au Maroc

La capture du Roi

Le travail avance ; à l’approche de la fin, une émulation gagne les moissonneurs, qui rivalisent soudain de vitesse. Il ne reste bientôt plus qu’une gerbe, à la lisière du champ.

Le Roi s’en approche pour la couper. Mais à peine a-t-il esquissé le geste que ses propres hommes se jettent sur lui, le ligotent avec un turban et l’entraînent vers la mosquée, où l’attendent les gens du village. Un silence impressionnant règne à son arrivée.

Laoust propose une lecture en trois temps. Pour avoir coupé la dernière gerbe, le maître du champ incarne l’esprit du grain qu’elle contient. Jadis, croit-on, ce meurtre rituel devait réellement s’accomplir pour permettre à la végétation de reprendre. La négociation à voix basse entre le Roi et le taleb, dans ce lieu sacré, en serait le lointain souvenir.

Le Roi ne recouvre sa liberté que contre rançon : miel, beurre, moutons égorgés, servis en festin à tout le village. La moisson s’achève ainsi par un banquet dont Laoust note, sans détour, « le caractère sacré ».

Mut, mut, ia-feddan ! — la formule funéraire

Le vocabulaire du deuil accompagne, presque partout dans les communautés amazighes au Maroc, la coupe des derniers épis. À Tanant, un moissonneur s’écrie :

« Récitez la chahada, le champ va mourir ! »

Chez les Imeghran, on dit en abattant la dernière gerbe :

« mut, mut a-feddân-nnag ! gâder mulâna ihaik ! » « Meurs, meurs, ô notre champ ! Notre Maître peut te ressusciter ! »

Les Aït Tatla reprennent presque mot pour mot cette formule. Dans le Rif, elle se transforme légèrement :

« mut, mut ai-feddân ! asegg’as-iïd id ig’an athaiil ! » « Meurs, meurs ô Champ, l’an prochain tu reviendras ! »

Chez les Izenaguen, les moissonneurs, bras croisés dans le dos, disent en chœur : « À l’an prochain, la pareille ! » Les Aït Yousi se répondent en deux voix : l’une annonce la mort du champ, l’autre réplique : « Gloire à Celui qui ne meurt pas ! »

Chaque tribu a sa formule ; toutes disent, au fond, la même chose. La mort du champ n’est jamais qu’une étape.

L’âme du champ

Un peu plus tôt dans son livre, au chapitre consacré aux labours, Laoust avait déjà glissé une phrase capitale :

« le Berbère prête une âme à son champ. »

Emile Laoust – Mots et choses berbères

et cette âme est

« … cette force mystérieuse grâce à laquelle les récoltes surgissent des profondeurs du sol ».

Emile Laoust – Mots et choses berbères

Il ajoutait, en une sorte d’avertissement au lecteur, qu’il y reviendrait — au chapitre suivant, celui de la moisson. Le fil est donc tissé par l’auteur lui-même, un chapitre à l’avance.

Ce lien se voit déjà à l’œuvre au moment des semailles. Chez les mêmes Mtougga, un bouc est alors égorgé dans le champ ; son sang, selon Laoust, peut « incarner la baraka du champ ou l’esprit du grain », restitué à la terre pour que la vie du champ se perpétue.

Laoust va jusqu’à formuler une hypothèse plus troublante encore : et si le maître du champ, avant d’être seulement ligoté pour rire, avait jadis été la victime réelle d’un tel sacrifice ? La question reste ouverte. Mais elle situe le Roi de la Moisson dans une famille bien connue des mythologues : celle des rois dont on simule, ou dont on accomplissait autrefois, la mise à mort rituelle.

La Fiancée du champ

Dans certaines régions, la touffe centrale change de genre. On ne la nomme plus tresse mais laslit n-iger, la Fiancée du champ — ou ‘arost n-iferddan chez les Hiaina.

C’est là que la maîtresse du champ elle-même, en habits de fête, moissonne cette dernière touffe. Elle en jette les épis en l’air, sur les travailleurs, en disant : « Pour l’amour de Dieu ! » Les femmes autour d’elle répondent par des you-yous et un chant à la mémoire de Sidi Ali.

Ailleurs, ce sont les femmes pauvres du village, les limldrin, qui viennent arracher la Fiancée à la main, épi par épi, jamais à la faucille — le fer ne devant pas toucher ce corps sacré.

L’esprit du grain se conçoit donc, selon les lieux, sous deux visages : celui d’un animal — crinière, queue — ou celui d’une jeune fiancée, promise, comme le Roi, à une mort suivie de noces avec la récolte prochaine.

La récolte à la main d'un champ de blé au Maroc
La récolte à la main d’un champ de blé au Maroc

Le sacrifice de la moisson

L’esprit du blé prend parfois un corps tout autre : celui d’une bête qu’on immole. Laoust nomme cette cérémonie tigersi n-lmgra, le Sacrifice de la Moisson.

À Douzrou, chez les Ida Oukensous, le fermier fait entrer dans son champ une jeune génisse blanche, le dos recouvert d’une étoffe claire. Il la fait tourner trois fois autour de la tresse, avant de l’égorger sur un espace dégagé au milieu des derniers épis.

Le sang coule dans un trou qu’on recouvre de cendres du feu de l’Achoura, puis de terre — afin qu’aucun chien, dit-on, ne vienne souiller un sang devenu divin. Chaque participant repart avec un fragment de l’étoffe blanche, gardé comme remède en cas de maladie.

Ailleurs, c’est un mouton qu’on égorge (Achtouken, Ida Ou Zekri), une vache (Imejjat), ou une chamelle qu’on poursuit à cheval jusqu’à l’épuisement avant de l’immoler (Ida Ou Brahim). Dans tous les cas, un même principe : rendre à la terre, sous forme de sang et de chair partagée, la force qu’on vient de lui prélever en grain.

Le pont vers Anzar

Une fois le champ mort, il faut qu’il renaisse. Laoust referme ce chapitre sur ce constat :

« c’est donc vers Anzar, personnification de la Pluie […] et mari de Tigonja, personnification de la Terre jeune et vierge, que vont désormais monter les prières des fidèles. »

Emile Laoust – Mots et choses berbères

Le mythe du blé mourant rejoint ainsi le mythe de la pluie. Les deux chapitres de Laoust se répondent : la moisson appelle la pluie, comme l’hiver appelle le printemps.

Le regard d’Emile Laoust

Laoust ne cache pas ses sources d’interprétation. En note, il écrit s’être inspiré « des idées de Mannhardt et de celles de Frazer dans son Rameau d’Or », et cite également Westermarck, dont il salue « la belle étude » sur les cérémonies agraires marocaines.

Il va jusqu’à rapprocher ces rites du Sud marocain d’« un mythe cher à l’Orient classique : mort et résurrection d’une divinité qui préside aux phénomènes de croissance ». Il pense, sans détour, à Déméter et Proserpine — la Mère et la Fille, déesses grecques du blé.

Dans la mythologie grecque, Déméter est la déesse de l’agriculture, des moissons et de la terre fertile. Elle a appris aux humains à cultiver le blé. Sa fille, Perséphone est enlevé par Hadès, le dieu des Enfers, pour en faire sa reine. Folle de douleur, Déméter abandonne l’Olympe et laisse la terre stérile, provoquant une grande famine. Finalement, un accord est trouvé. Perséphone passe la moitié de l’année sur Terre avec sa mère et l’autre moitié aux Enfers avec Hadès. Ce mythe est une façon d’expliquer les saisons : lorsque Perséphone est avec sa mère, c’est le printemps et l’été (la terre fleurit).Quand elle est aux Enfers, c’est l’automne et l’hiver (la nature « dort »).

Il remonte même plus loin, jusqu’à l’Égypte antique. Diodore de Sicile racontait déjà que les moissonneurs égyptiens, en coupant leur première gerbe, poussaient des lamentations autour d’elle en invoquant Isis — persuadés, par ce geste, d’avoir tué le champ.

C’est sur ce parallèle que Laoust referme lui-même son chapitre, en une phrase qui vaut mieux que toute glose :

« Le paysan du Nil se lamentait autour de la première gerbe coupée en invoquant Isis, le Berbère perpétue sa plainte en invoquant Allah. Un nom seul a changé. »

Emile Laoust – Mots et choses berbères

C’est un chercheur de son temps, avec les limites de son temps. Mais son geste comparatiste, situé au cœur même du texte, ouvre une porte que nous n’avons eu qu’à pousser.

A lire : Tifinagh : de la pierre au numérique, l’alphabet vivant du monde amazigh

A lire : Nos ancêtres les berbères …

Ce qu’il faut retenir

  • Chez les Mtougga et plusieurs tribus du Maroc central, la moisson s’organise en hiérarchie rituelle : le Roi (agellid), son fils (khalifa), les moissonneurs, l’« agnelle » (tikrut).
  • Certaines moissons se font en tiwizi, l’entraide collective villageoise — dont Laoust documente aussi bien la solidarité que les dérives féodales.
  • La dernière touffe d’épis, laissée debout au centre du champ, porte selon les régions le nom de tresse, crinière, queue ou Fiancée du champ.
  • Les moissonneurs capturent rituellement le Roi ; sa libération s’obtient contre rançon et scelle la moisson par un banquet sacré.
  • Des formules funéraires (« Meurs, meurs, ô champ ! ») accompagnent la coupe des derniers épis dans toute la Berbérie marocaine.
  • L’esprit du grain peut aussi prendre forme animale — mouton, génisse blanche ou chamelle — sacrifiée dans le cadre du tigersi n-lmgra.
  • Emile Laoust relie lui-même ce mythe à ceux de Déméter et Proserpine, citant Mannhardt et Frazer comme grille de lecture.

Sources

  • Emile Laoust, Mots et choses berbères, chapitre VIII, « Rites de Moisson », p. 370-386 environ, complété par le chapitre VII, p. 318-328 pour l’âme du champ et la tiwizi.
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