Aneflous au temps des caravanes

L’aneflous, l’homme de confiance chez les Berbères

Aneflous au temps des caravanes
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Avant de prendre la route de Marrakech, les voyageurs attendaient qu’un homme charge ses bêtes le premier. Cet homme, appelé aneflous, donnait le signal des départs et des haltes. Son nom même renvoie à la confiance. Dans les témoignages recueillis par Émile Laoust au début du XXe siècle, on retrouve ce personnage au commencement des travaux agricoles et dans d’autres entreprises collectives, là où la réussite dépendait autant des gestes accomplis que de la confiance accordée à celui qui les inaugurait.

Une caravane s’organise pour rejoindre Marrakech par le Tizi n-Tlouat, à travers le Haut Atlas. Commerçants et voyageurs se rassemblent autour d’un homme dont ils attendent le signal. Avant que chacun ne charge ses animaux, celui-ci charge les siens. Au moment de la halte, il les décharge le premier, et les autres suivent son exemple.

Cet homme, Émile Laoust le nomme aneflous n-umuddu. Dans Mots et choses berbères, publié en 1920, le linguiste et ethnographe français le présente comme un guide et un porte-bonheur. Les voyageurs lui reconnaissent une baraka, une bénédiction qui doit leur permettre de traverser sans encombre des territoires où ils redoutent les brigands.

Le détail est remarquable : la caravane se met en mouvement par le geste d’un seul homme, auquel tous les autres accordent leur confiance.

Un mot qui dit la confiance

Le nom même de l’aneflous éclaire la fonction de ce personnage.

Laoust le rattache à la racine amazighe FLS, associée aux notions de foi et de confiance. Il cite notamment le verbe efles, « avoir foi en, avoir confiance en », ainsi que taflest, « foi, confiance ». Il écarte explicitement tout rapprochement avec le mot flus, « argent ».

Cette parenté linguistique se retrouve dans les travaux ultérieurs. Mohand Akli Haddadou, dans son Dictionnaire des racines berbères communes, répertorie la racine FLS avec les notions de foi et de confiance. Plus récemment, Miloud Taïfi, dans son Dictionnaire raisonné berbère-français. Parlers du Maroc (2016), donne pour aneflus le sens de « personne honnête, digne de confiance ».

Une autre acception mérite l’attention. Dans son Cours de berbère marocain, publié en 1921, Laoust traduit également aneflous par « arbitre », en le faisant dériver du verbe fles, avoir confiance.

Cette dernière définition ouvre une perspective supplémentaire. L’arbitre est en effet celui auquel des personnes acceptent de confier une décision ou la résolution d’un différend. Il ne tire pas nécessairement son autorité de la force ou d’un pouvoir imposé, mais de la confiance placée dans son jugement.

Cela ne signifie pas que l’aneflous des caravanes exerçait une fonction judiciaire. Les témoignages de Laoust ne permettent pas de l’affirmer. Mais la parenté de ces différents sens révèle un même champ de représentations : l’aneflous est d’abord un homme auquel on peut se fier.

Mots et choses berbères - Emile Laoust
Mots et choses berbères – Emile Laoust

Celui qui trace le premier sillon

Pour comprendre ce personnage, il faut quitter un instant la route des caravanes et rejoindre les champs.

Laoust rapporte qu’à Addar, chez les Ntifa, aucun cultivateur ne commence à ensemencer sa terre avant qu’un homme nommé Lehosain ait inauguré les travaux. Les villageois se rassemblent sur son champ, avec les enfants, pour assister à cette première mise en culture. Ce n’est qu’ensuite que chacun retourne labourer et semer sa propre parcelle.

On appelle cet homme amzwar, « le premier ».

Au Ras-el-Oued, le personnage chargé d’ouvrir les labours porte un autre nom : aneflous. Il s’agit d’un ancien, un aqdim, auquel les cultivateurs attribuent une baraka favorable aux récoltes et à la pluie. Là encore, personne ne veut commencer avant lui.

Laoust relève également la présence d’un aneflous inaugurant les labours à Timgissin, dans le pays des Tlit, entre le djebel Bani et la région de Foum Zguid.

Ces témoignages présentent des variantes locales, mais un même principe semble les rapprocher : le commencement de certaines entreprises est confié à une personne dont l’intervention inspire confiance et dont on attend qu’elle favorise la réussite.

Le premier sillon n’est donc pas seulement une opération agricole. Il marque aussi le moment où une activité commune peut s’engager.

La confiance devant l’incertitude

Ce que les cultivateurs attendent d’une bonne récolte, les voyageurs l’espèrent d’un trajet sans danger.

Dans les deux situations, l’avenir demeure incertain. La pluie peut manquer, les semences ne pas lever, les voyageurs rencontrer des difficultés sur leur route. La compétence pratique ne suffit pas toujours, aux yeux de ceux qui doivent affronter ces risques, à assurer le succès de leur entreprise.

L’aneflous intervient à cette frontière entre l’action humaine et l’incertitude.

Sa baraka n’est pas nécessairement celle d’un saint. Laoust rapporte que certains personnages passent pour avoir reçu de Dieu un don particulier de réussite. Leur présence rassure ceux qui entreprennent une activité dont l’issue n’est pas garantie.

Cette confiance possède aussi une dimension très concrète. Sur la route de Marrakech, l’aneflous règle le mouvement collectif. Il donne le signal de partir et celui de s’arrêter. Les autres voyageurs suivent son exemple dans les opérations de chargement et de déchargement.

La croyance et l’organisation pratique se rejoignent ainsi dans un même personnage, sans que l’on puisse déterminer, à partir du seul témoignage de Laoust, l’étendue exacte de son autorité.

La confiance ne dispense pas d’agir. Elle permet au contraire à l’action de commencer, en donnant à chacun l’assurance que les autres suivront.

Celui qui commence pour les autres

La note de Laoust livre encore deux autres exemples.

Lors d’une expédition guerrière, un aneflous marche à la tête des combattants. Il porte l’étendard et tire les premiers coups de fusil. On lui attribue une baraka capable de le protéger et de favoriser la victoire.

Dans les grandes réunions de chants entre tribus amies, un autre aneflous donne le signal des chants avec son tambourin.

Le geste inaugural change selon les circonstances. Ici un sillon, là une bête chargée pour le voyage, ailleurs un coup de fusil ou le premier battement d’un tambourin. Dans chacun de ces exemples, un individu accomplit une action que les autres attendent pour engager la leur.

Laoust va plus loin dans son interprétation. Il imagine que ces personnages pourraient être les héritiers d’anciens officiants religieux, voire de « rois agraires » dont les rites auraient autrefois assuré la prospérité des communautés. Mais cette généalogie demeure une conjecture. Rien, dans les témoignages présentés, ne permet de démontrer une telle continuité historique.

Il n’est pas davantage possible de conclure que toutes les communautés amazighes connaissaient une institution identique, ni que les différentes fonctions décrites étaient exercées par un même type de personnage partout et à toutes les époques.

Ce que Laoust nous laisse entrevoir est à la fois plus modeste et plus concret : dans certains contextes, une entreprise collective ne débutait pas simplement lorsque chacun était prêt. Elle attendait l’intervention d’un homme auquel on reconnaissait la capacité d’en ouvrir le chemin.

Et l’étymologie du mot apporte à ces scènes une profondeur particulière. Ce n’est peut-être pas parce qu’il commence que les autres lui font confiance, mais parce qu’ils lui font confiance qu’ils le laissent commencer.

Sources

  • Émile Laoust, Mots et choses berbères. Notes de linguistique et d’ethnographie, dialectes du Maroc, Paris, Augustin Challamel, 1920, chap. VII, p. 313–315, notamment la note de la p. 314. Édition numérisée sur Gallica.
  • Émile Laoust, Cours de berbère marocain. Dialectes du Sous, du Haut et de l’Anti-Atlas, 1921, section sur les noms d’agents, forme anX, entrée aneflous.
  • Mohand Akli Haddadou, Dictionnaire des racines berbères communes, entrée FLS, p. 56. Consulter le dictionnaire.
  • Miloud Taïfi, Dictionnaire raisonné berbère-français. Parlers du Maroc, Rabat, IRCAM, 2016, entrée FLS1. Présentation de l’ouvrage par l’IRCAM.

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