Une abeille sur une fleur

Proverbes amazighs : du miel, des moutons et des cruches pour dire le monde

Une abeille sur une fleur
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Recueillis au début des années 1980 auprès des communautés Aït Ayyach de la Haute Moulouya, autour de Midelt, vingt proverbes amazighs parlent de prudence, d’effort, d’entraide ou de gaspillage. Derrière leurs quelques mots surgit un monde de troupeaux, de semences, d’abeilles, de tamis, de bendirs et de poteries : des images ancrées dans un territoire et capables de dire bien davantage que ce qu’elles semblent raconter.

Le proverbe, une expérience condensée en quelques mots

Proverbes berbères est un ouvrage collectif publié sous la direction de Fernand Bentolila, linguiste et professeur de linguistique générale à l’Université Paris-René Descartes, spécialiste notamment de la description des parlers amazighs du Maroc central. Le livre réunit plusieurs corpus régionaux de proverbes recueillis au Maroc, accompagnés de leur transcription, de leur traduction française et de commentaires.

Dans son introduction, Bentolila insiste sur un point essentiel : un proverbe ne vit pas seulement dans les pages d’un recueil. Sa place première est dans l’usage et dans l’échange.

En quelques mots seulement, il devient possible de conseiller, de critiquer, de mettre en garde ou de prendre position sans avpir besoin de développer une longue argumentation. Le proverbe puise son autorité dans une expérience transmise et partagée. Il permet d’appliquer à une situation nouvelle une parole qui semble venir de loin.

Sa force tient aussi à sa forme. Le proverbe peut jouer sur le rythme, la répétition, la métaphore, l’humour ou une image énigmatique. Bentolila le rapproche d’ailleurs de l’énigme : tous deux détournent volontiers les objets et les réalités du quotidien pour leur faire dire autre chose.

Une abeille parle alors de l’effort. Un troupeau enseigne la prudence. Un tamis rappelle que tout ne peut servir à tout. Une cruche cassée devient une leçon contre le gaspillage.

Mais certaines de ces images ne prennent tout leur sens que lorsque l’on connaît le monde dont elles sont issues.

Les Aït Ayyach, entre Midelt et la Haute Moulouya

Vingt proverbes liés aux communautés Aït Ayyach de la Haute Moulouya sont présentés dans le recueil et ont été recueillis en 1982 et 1983 par Najem-eddine Soughati et Youssef Aït Lemkadem. Les Aït Ayyach sont également désignés comme les Aït Ayyach de Midelt.

Il s’agit d’une population vivant principalement de l’agriculture et de l’élevage des ovins et des bovins. Leur territoire se situe dans la vallée de la Moulouya, autour de Midelt, entre Haut Atlas et Moyen Atlas.

Le parler des Aït Ayyach appartient au tamazight du Maroc central.

Ce corpus est le plus court des huit réunis dans Proverbes berbères. Il suffit pourtant à montrer combien le proverbe peut être lié au milieu dans lequel il circule. La terre, le gel, les animaux, la nourriture ou les objets domestiques ne sont pas de simples décors : ils fournissent les images à partir desquelles on pense les comportements humains.

Quelques proverbes des Aït Ayyach

« La tonte avant mai, c’est le massacre du troupeau. »

Talasa qbl mayyu, taṛuẓi n umuggu.

Proverbes berbères

Ici, le proverbe naît directement de l’expérience pastorale.

Dans la Haute Moulouya, le gel peut encore survenir tard dans l’année. Tondre les moutons trop tôt les expose donc au froid.

Mais l’avertissement déborde rapidement le troupeau : il faut savoir attendre avant d’agir et ne pas prendre trop vite une décision irréversible.

Le froid de la Haute Moulouya devient ainsi une leçon de prudence.

« À terre blanche, force semences. »

Asal aməllal, ifsan i ddan.

Proverbes berbères

La terre pauvre exige davantage de semences qu’une terre fertile. Toutes ne germeront pas ; il faut donc multiplier les chances de réussite.

Le proverbe transforme cette observation agricole en principe beaucoup plus large : lorsque les conditions sont difficiles, un seul effort peut ne pas suffire.

La formule est brève, mais derrière elle apparaissent la terre, les semailles et toute une connaissance empirique du milieu.

« Celui qui veut du miel n’a qu’à endurer les piqûres des abeilles. »

Wnna yran tamnt isbṛ i-tuqqas n tẓizwa.

Proverbes berbères

Le sens de l’image est presque immédiat : ce qui est désirable peut avoir un prix.

Dans le commentaire du recueil, le miel représente ce que l’on cherche à obtenir ; les piqûres, les difficultés qu’il faut accepter pour y parvenir.

La force du proverbe vient précisément de cette économie : nul besoin d’expliquer longuement que la réussite suppose parfois un effort. L’abeille et le miel suffisent.

« Les jambes ne portent pas un ventre vide. »

Ur da ttasin iḍaṛ adis ixwan.

Proverbes berbères

Le ventre nourrit les jambes ; les jambes portent le ventre.

Les auteurs voient dans cette relation une image de la réciprocité : lorsque l’un des éléments cesse d’assurer sa fonction, l’ensemble se déséquilibre.

Une simple observation du corps permet donc de parler des relations entre les hommes : on ne peut durablement recevoir sans donner, ni demander sans rendre quelque chose en retour.

« La peau d’âne ne sert pas de membrane au bendir. »

Ur da tgəṛṛaf tallunt s ubəṭṭan uɣyul.

Proverbes berbères

Le bendir est un tambour dont la membrane doit être suffisamment fine et souple pour produire le son recherché. La peau d’âne ne convient pas à cet usage.

Le proverbe rappelle ainsi qu’il ne suffit pas d’occuper une place pour être capable d’en remplir la fonction. Les auteurs l’appliquent notamment à ceux qui ne peuvent assurer la renommée d’un groupe ou d’une famille.

Derrière le jugement social demeure une image concrète : un instrument ne sonne bien que si sa matière lui convient.

« Le tamis ne sert pas à puiser de l’eau. »

Ur da ttagm tbuṣyyart aman.

Proverbes berbères

L’image paraît presque absurde — et c’est justement ce qui lui donne sa force.

Un tamis est percé parce qu’il est destiné à séparer la farine. Lui demander de retenir de l’eau reviendrait à ignorer sa nature et son usage.

Le commentaire du recueil étend cette évidence aux rôles humains : chaque tâche suppose certaines aptitudes.

L’objet le plus ordinaire devient ainsi une petite leçon sur l’adéquation entre une fonction et celui qui doit l’exercer.

« Ce n’est pas parce que ton père est potier qu’il faut casser les cruches. »

Ur idd ġas iga ybbaš aqddar at ṭraẓt iqdah.

Proverbes berbères

Celui qui dispose d’un bien en abondance pourrait être tenté de ne plus lui reconnaître aucune valeur. Le fils du potier pourrait casser les cruches puisqu’il sera facile d’en fabriquer d’autres.

Le proverbe dit exactement le contraire : l’abondance n’autorise pas le gaspillage.

Et là encore, aucune abstraction n’est nécessaire. Un métier, un père et quelques cruches suffisent à faire comprendre la leçon.

Un territoire transformé en langage

Ces proverbes montrent la manière dont une langue transforme un environnement familier en images capables de circuler d’une situation à l’autre.

La tonte des moutons finit par parler de précipitation. Une terre pauvre parle de persévérance. Le miel et les abeilles parlent de l’effort. Le tamis parle des capacités de chacun. La poterie parle du gaspillage.

C’est peut-être là que réside une part de la force du proverbe : partir d’une réalité extrêmement locale pour exprimer une expérience que peuvent comprendre des hommes vivant très loin du lieu où la formule est née.

Sources

  • Fernand Bentolila (dir.), Proverbes berbères. Bilingue français-berbère, L’Harmattan-Awal. Corpus VII : Najem-eddine Soughati et Youssef Aït Lemkadem, « Proverbes Ayt Ayyach de la Haute Moulouya ». Proverbes recueillis au cours des étés 1982 et 1983.

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