Le Sud Est du Maroc, terre d’aventure pour les explorateurs miniers

Le Maroc est depuis longtemps un pays à forte vocation minière comme en témoignent les traces d’extraction sur l’ensemble du territoire national. La région du Sud Est se distingue par la diversité de ses structures géologiques et ses richesses naturelles. Les potentialités des gisements contenus dans son sous-sol ont suscité de tout temps l’engouement des explorateurs, des géologues et des grands opérateurs miniers ; ce qui a favorisé l’essor de ce secteur dont les premières prospections remontent à plusieurs siècles. De fait, l’exploitation des mines a été et reste un important vecteur de développement pour la région Sud Est du Maroc. La région fut aussi et surtout le territoire d’aventure pour des hommes enflammés par l’impétueux désir de faire fortune comme celui plus vivace d’explorer l’inconnu.

Les mines, une histoire très ancienne.

Les débuts de l’activité minière dans la région Sud Est du Maroc datent des époques antiques. La région est en effet riche de produits miniers variés : or, cuivre, barytine, argent, manganèse, cobalt, l’oxyde de fer, marbre, talc, mica, plomb, zinc, antimoine, fluorine …

Les phéniciens seraient les premiers à s’être intéressés aux sous-sols de cette région grâce à leurs compétences reconnues dans le domaine minier. Les Carthaginois étaient eux aussi réputés pour leur quête de métaux précieux. Ils ont mené des expéditions de prospection jusqu’aux zones présahariennes. La tradition orale évoque également la présence des portugais dans la région au XVIème siècle. L’exploitation des mines à cette époque était alors purement artisanale. Les impressionnants vestiges des anciennes exploitations minières antiques et surtout l’étude des noms des localités en langue amazighe attestent la présence séculaire des travaux miniers dans le vaste territoire du Sud Est, comme les lieux dénommés « Adrar N’Ou Anas » (mont du cuivre) ou « Ifri N’Ou Anas » (grotte du cuivre).

Des vestiges sur le site minier d’Imiter, ou Imider, témoignent d’une présence probable des portugais connus localement sous le vocable de « Burtkiz ». Ces vieux temps d’exploitation sont également corroborés par la présence d’une « khettara » ou « Qanat » (galerie drainante) pour évacuer l’eau de la nappe. Cette technique est originaire de l’Iran qui est lui aussi un vieux pays de tradition minière.

Depuis le IXème siècle, les dynasties qui se sont succédé au Maroc avaient d’importants besoins financiers. C’est ainsi que rapidement l’exploitation des gisements d’argent a été initiée dans la région de Todgha considérée à l’époque comme l’une des plus grandes mines d’argent. Ce site minier a été mentionné par des auteurs orientaux au IXème siècle car sa réputation a rayonné dans toute l’Afrique et jusqu’en Orient. C’est dans cette mine de la ville de Todgha qu’ont été frappées les monnaies d’argent de certaines puissantes dynasties musulmanes notamment les Abbassides, les Idrissides, les Kharijite suffrit. Cette singularité a fait de Todgha un centre urbain riche brigué par tous les pouvoirs politiques de l’époque.

Une autre contrée était connue pour sa mine d’argent florissante entre le Xème et le XIème siècle. C’est la Tamdoulte, d’Aqqa à Tata, dont les gisements se trouvent dans le Jbel Addana. Des ruines et des débris confirment l’existence ancienne d’une activité minière importante près de cette ville riche et fortement peuplée du IXème au XIVème siècle alliant essor économique, rôle militaire et politique. Des monnaies carrées ont été trouvées sur le site, surtout des qirāt-s Almohades ou Mérinides.

Exemple de monnaie carré en argent du temps de la dynastie des Almohades

Les mines de l’époque médiévale se distinguent par l’essor de la production traditionnelle des métaux précieux et du plomb. Les Saâdiens ont ainsi exploité quelques mines de cuivre dans l’Anti-Atlas au XVIème siècle. Ce positionnement du Maroc au moyen-âge comme grand pays minier est le fruit de son hégémonie en Afrique et sur la péninsule ibérique grâce à son contrôle des voies du commerce transsaharien.

L’exploitation minière dans le Sud Est sous le Protectorat

Dès le XIXème siècle, les mines marocaines sont devenues un objet de convoitise pour les puissances européennes, essentiellement l’Allemagne, l’Espagne et la France. Ces forces rivales sont toutes attirées par les richesses naturelles du Maroc et organisent leur exploration et puis leur installation aux fins d’extraction.

Les expéditions européennes vers le Sud Est du Maroc ont ainsi été organisées dans l’objectif premier d’établir la géographie du pays et ensuite sa géologie. Il s’agit précisément de géographes espagnoles, anglais, allemands, belges et Français. Ces explorateurs ont parcouru le côté nord de l’Atlas sans s’aventurer sur le côté sud qui était un territoire dangereux encore sous contrôle des tribus insoumises au pouvoir central (pouvoir du Sultan). Grâce à ces voyages, une vision de plus en plus exacte de la géographie de la région a été établie notamment par la production de cartes à petites échelles.

Des explorateurs français visitèrent le Maroc dans la deuxième moitié du XIXème siècle, dont le grand voyageur Charles de Foucauld (1858-1916) qui a ainsi parcouru le Sud Est lors de son voyage au Maroc de 1883 à 1884. Dans son journal de route « Reconnaissance au Maroc », il a pu noter ses observations géographiques, ses croquis et ses relevés topographiques ce qui a contribué à l’établissement des premières cartes de la région et du Maroc en général à l’échelle du 1/200 000.

Croquis issu du carnet de voyage de Charles de Foucauld (Source: www.rol-benzaken.centerblog.net)

À partir de 1888, certains géologues ont réussi à franchir l’Atlas et à parvenir à Tizi N’Telouet connue actuellement sous le nom de Tizi n’Tichka. D’autres ont atteint le flanc sud du Haut-Atlas comme Abel Brives (1901 à 1907), suivi par Paul Lemoine (1904) qui a remarquablement enrichi la connaissance scientifique de l’Atlas. Puis, c’est Louis Gentil qui restera connu pour avoir consacré ses recherches à l’étude de la géologie des vallées du Sud notamment la vallée d’Imini, Demnate, Tassaoute, Jebel Siroua …

Au début du protectorat français mis en place à partir de 1912, les géologues sont donc les premiers à explorer les territoires du Sud Est à la suite des expéditions militaires. Le général Hubert Lyautey (premier résident général du protectorat français au Maroc) encourageait les missions d’exploration géographique ou géologique des territoires nouvellement conquis. Dans ce cadre, le chef du Service des Mines et de la Géologie du Maroc, Pierre Despujols a chargé Louis Neltner de tracer des itinéraires géologiques dans l’Atlas et l’Anti-Atlas.

Jean Epinat reste la figure emblématique de cette époque qui a vu à la fois la mise en œuvre de la modernisation du Maroc et l’exploitation radicale de ses ressources. Né en 1877 dans un hameau en France, il est un véritable self-made man qui a connu une fulgurante ascension sociale. Sa connaissance profonde du secteur minier, son expérience, son influent réseau de relation et surtout son ambition personnelle le conduisent rapidement au Maroc au début des années 1920, là où tout est à faire. C’est tout naturellement qu’il s’investit dans la prospection et l’exploitation minière.

A la demande du Maréchal Lyautey qui avait urgemment besoin qu’un système de transport en commun se mette en place au Maroc pour soutenir son développement et donc la pacification de tous ses territoires, Jean Epinat a tout d’abord fondé en 1919 la Compagnie des Transports et Tourisme Marocain, l’ancêtre de la compagnie de bus CTM, société qui deviendra en 1934 l’Omnium Nord-Africain (ONA). Cette nouvelle société investit sans attendre dans plusieurs entreprises et crée plusieurs filiales dont la Société Minière de Bou Azzer et du Graara (SMAG) et la compagnie de Tifnout-Tiranimine (O.T.T.) qui exploitent le gisement de manganèse de Tiouine dans l’Anti-Atlas, la Société des Mines de Bou Skour et la Société métallurgique d’Imiter. Ce grand groupe industriel qui aura été le principal acteur minier de la région Sud Est au temps du Protectorat français passera sous les couleurs du Maroc en 1980 et développera ses activités dans divers domaines autres que le secteur minier comme l’agroalimentaire, la grande distribution, la téléphonie ou le secteur bancaire.

Grâce à ses relations étroites avec les personnalités politiques et économiques éminentes du Maroc à l’époque notamment Thami El Mezouari El Glaoui et Hubert Lyautey, Jean Epinat s’est donc imposé comme l’un des hommes les plus influents du Protectorat.

Thami El Glaoui (Source : Wikipedia)

Thami El Glaoui, Pacha de Marrakech est quant à lui à cette époque le plus puissant caïd dans le Sud du Maroc. Il s’est lui aussi imposé comme un acteur minier omnipotent dans la région en établissant des alliances avec les autorités françaises et en prenant sous sa protection les prospecteurs miniers dès les premières années de son commandement. Au fil des années, El Glaoui est devenu l’ami et l’associé de Jean Epinat qui lui a confié la présidence de la Société minière de Bou’Azzer pour l’exploitation de l’amiante et du cobalt. Jean Epinat de son côté a eu toute liberté pour mener des expéditions de prospection dans les territoires du Haut Atlas, ce qui l’a conduit à la découverte d’un important gisement de cobalt. Il a également trouvé des gisements importants de manganèse, de nickel et d’argent.

En tant que véritable industriel pionnier, Jean Epinat a certes développé la prospection et l’exploitation des mines au Maroc mais il a rencontré de rudes épreuves. De fortes attaques ont été menées contre son entreprise et sa personne. Jean Epinat a ainsi été accusé en 1940 de collaboration commerciale avec l’Allemagne Nazie. Thami El Glaoui sera alors un de ses ardents défenseurs. Le Pacha de Marrakech ira jusqu’à adresser une lettre secrète à Winston Churchill le 7 janvier 1944 pour solliciter son aide en faveur d’Epinat, lettre dans laquelle il déclare : « Cette accusation est son fondement et elle n’émane que de jaloux. Il s’agit d’une véritable machination montée contre mon ami et dont il résulte en outre que mon entreprise est paralysée ». Il a usé de son influence auprès des autorités françaises dans le même but. El Glaoui a aussi envoyé des lettres au Général de Gaulle pour plaider la cause d’Epinat comme celle du 15 février 1944 : « Permettez-moi de venir exprimer mon opinion à l’égard d’un ami que je ne puis sans amertume laisser accuser d’avoir manqué à son devoir envers la France libre. Je suis en relation avec Epinat depuis 23 ans. J’ai suivi la plupart de ses entreprises et j’ai pu me rendre compte qu’elles ont toujours été menées avec un sens précis aussi bien de l’intérêt français que de l’intérêt marocain »

L’exploitation minière comme levier de développement du Maroc

Sous le protectorat, l’exploitation des substances minérales nationales répondaient principalement aux besoins de la France. L’enjeu majeur revenait donc à exporter la quasi-totalité de la production minière vers la métropole, ce qui a rendu indispensable la mise en place des infrastructures nécessaires à l’exploitation et à l’écoulement de ces produits depuis les territoires qui abritent les mines.

L’activité minière sous le protectorat a ainsi été marquée par l’émergence au Maroc d’institutions et d’entreprises dont les noms résonnent jusqu’à aujourd’hui. Au niveau institutionnel, l’Institut des Recherches scientifiques fut créé en 1914 et sera réorganisé en 1920 en Institut Scientifique Chérifien, placé sous la direction du Dr Jacques Liouville. Cette même année 1920, l’Office chérifien des Phosphates (OCP) fut créé sous forme d’un organisme d’État à caractère industriel et commercial dont la direction est confiée à Alfred Beaugé, ingénieur du Génie militaire. Honoré Lantenois, ingénieur des mines et conseiller du général Lyautey pour les mines, fut à l’origine de la création du Service des Mines et de la Carte Géologique en 1921.

Ensuite, une importante étape est franchie avec la création du Bureau de Recherches et de Participations Minières (BRPM) par le dahir du 15 décembre 1928 sous l’initiative d’Eirik Labonne, secrétaire général du Protectorat, dans l’objectif de mettre en valeur les autres substances minières et énergétiques du sous-sol marocain. Plus concrètement, le BRPM dote le Maroc du Protectorat français d’une structure juridique, technique et financière apte à faire vivre durablement une économie minière pleine de promesse.

La stratégie française était alors de relier le nouvel eldorado marocain aux acteurs miniers déjà expérimentés qui avaient fait leur preuve sur les territoires miniers de l’Algérie voisine, sous emprise française depuis 1834. La première passerelle sera la mise en place d’une association entre le BRPM et la Société de minerais de fer magnétique Mokta El Hadid (ce qui signifie « la coupure de fer »). Cette compagnie a été fondée en Algérie en 1865 par Paulin Talabot, un brillant polytechnicien déjà connu en tant que constructeur et exploitant de lignes de chemin de fer. Cette association entre les deux sociétés aboutit plus tard en 1929 à la création de la Société Chérifienne d’Études Minières (SACEM) qui se chargera de l’exploitation de l’important gisement de manganèse dans la vallée d’Imini près d’Ouarzazate.

L’acheminement des minerais était assuré par de gros camions jusqu’à Marrakech, puis par chemin de fer jusqu’au port de Casablanca. Jean Epinat, toujours en recherche de performance, était soucieux de trouver un moyen de transport plus rapide. Il a alors entrepris la construction d’une télébenne pour franchir l’Atlas sur une distance d’environ 28 km puis l’installation d’un téléphérique.

En deçà de ces enjeux économiques, l’aventure minière aura été pour la région et ses communautés humaines un formidable levier de développement humain. Les sites miniers ont en effet été le principal fournisseur d’emplois pour les habitants des territoires, organisant leurs activités par la mise en place de villages pour la vie des familles de mineurs, d’écoles pour leurs enfants, de structures de santé, de vie culturelle … Encore aujourd’hui, les mémoires des uns glorifient la présence de tel ou tel instituteur français, médecin ou intendant, et la fermeture récente de sites, en raison de l’appauvrissement du gisement, est source de déclin pour le territoire et de nostalgie pour certains habitants.

Une salle de classe sur le site d’Imini en 1954 (Source : www.timkkit2008.canalblog.com)

Les mines après l’indépendance du Maroc

Dès l’indépendance, les dirigeants du Maroc sont pleinement conscients du rôle stratégique des mines dans l’économie du pays. L’Etat s’est ainsi fortement impliqué dans ce secteur et n’a eu de cesse d’investir dans l’exploitation et la valorisation minières.

En 1996, un nouvel acteur minier est créé, le Groupe Managem qui réunit les participations minières du Groupe ONA qui terminera sa mutation en devenant en 2018 un fonds d’investissement sous le nom d’Al Mada.

Managem incarne aujourd’hui la consécration d’une histoire minière dynamique et foisonnante au Maroc. Ouverte sur le monde, cette entreprise se positionne comme leader en Afrique et s’implique dans tous les niveaux de la société marocaine pour mettre en œuvre sa responsabilité sociétale et écologique en tant que grand acteur économique. En cela, Managem est l’emblème du Maroc moderne.

L’engouement que la région Sud Est du Maroc a provoqué auprès des explorateurs et des opérateurs miniers s’est aussi manifesté sous une autre forme qui aura fortement marqué l’histoire des communautés humaines de cette région. C’est en effet dans les années soixante-dix qu’arrivent sur Ouarzazate des agents de recrutement mandatés par les industries houillères de France. Une vague d’hommes destinés à l’extraction du charbon est ainsi acheminée depuis la région jusqu’aux mines du Nord de la France. Cette épisode minier est ancré dans la mémoire collective régionale puisqu’à la fois il aura bouleversé des destins humains en créant une diaspora propice au développement économique des familles et donc des territoires mais aussi en séparant des familles.

Ainsi s’est déroulée l’histoire des mines dans le Sud Est du Maroc, une épopée toujours vivante et dynamique qui, comme toute affaire humaine aura eu sa face obscure, celle de l’exploitation acharnée d’un territoire, comme son versant lumineux, celui qui aura vu le Maroc se construire et grandir en se servant de l’alliage de tous les talents de ceux qui l’auront rejoint, quelles qu’en soient les motivations premières. Le Maroc, et la région Sud Est en particulier, ont su utiliser le charme envoûtant qui émane de leurs territoires et de leurs communautés humaines, charme qui a enchanté et enchantera encore longtemps les rêveurs comme les ambitieux en quête d’aventure, de succès ou plus essentiellement de réalisation de soi.

Sources :
– Activités humaines et milieu naturel au Maroc, Bernard Rosenberger
– Essai de biographie historique de Jean Epinat. Riwan Alami Badissi
– Le ralliement : Le Glaoui, mon père. Abdessadek El Glaoui
– Ressources minérales, Amina Benkhadra Ahmed El Abbaoui
– www.ouarzazate-1928-1956.fr

1 commentaire
  1. L’article sur les mines à Ouarzazate est enrichissant, détaillé, mais à dire qu’il contribue au développement de la région est à mon avis dénué de toute réalité. Et puis les Portugais n’ont jamais été présent à Ouarzazate et c’est une réalité historique. Je suis un lecteur assidu de almaouja depuis son existence malgré une brève interruption dont j’ignore les causes. Continuez car vous faites un travail formidable et colossale.

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