Madani El Glaoui

Madani El Glaoui, le vizir à la place du caïd

Deuxième partie : L’ascension vers le sommet.

Le destin qui avait enseveli les rêves de puissance de Mohamed Ben Hammou El Glaoui, alors surnommé Ibibet, c’est-à-dire le petit moineau, s’était malgré tout montré généreux en lui donnant deux fils, l’aîné Madani et le benjamin Thami, tous deux d’une qualité telle qu’ils allaient, chacun à leur manière, déployer jusqu’à son sommet l’ambition de la petit tribu des Glaoua nichée aux pieds des hauts massifs de l’Atlas.

Madani El Mezouari El Glaoui naquit en 1860 dans le douar familial de Telouet. Sa mère était une éthiopienne concubine qui s’appelait Zora et sera plus tard renommée Oum El-Kheir, littéralement Mère du Bien. En tant que fils aîné, il prend la succession de son père à son décès en 1886 et devient ainsi le nouveau caïd au nom de la tribu des Glaoua, jouissant d’emblée d’une autorité bien établie et d’une fortune déjà considérable.

Madani El Glaoui
Madani El Glaoui

Madani était un homme d’apparence banale sans attrait particulier qui aurait pu attirer à lui les regards. En revanche, il jouissait d’un caracatère vigilant, d’un esprit fin et cultivé, d’une habileté manifeste à saisir et à traiter les affaires politiques. Il était aussi réputé pour avoir un fort attachement à la religion, ce qui le gratifia du surnom de Fqih, c’est-à-dire le connaisseur.

Il était aussi et surtout, dans le droit fil de son père, un homme de poudre qui passera beaucoup de temps à combattre les tribus rebelles à l’autorité du Makhzen, et donc à la sienne. L’écrivain anglais Gavin Maxwell (1914 – 1969) le décrit ainsi sous des termes qui laissent entrevoir l’aurorité qu’il devait inspirer.

« Le Caïd Madani El Glaoui était d’un calibre différent de celui des autres seigneurs de guerre, ses rivaux. C’était un jeune homme d’une grande intelligence et d’une ambition sans limites, un guerrier incroyablement courageux qui possédait en même temps un véritable flair pour l’intrigue. »

Gavin Maxwell

Le premier pas, consolider les fondations du pouvoir

Tout comme son père, Madani vivait sous la menace permanente de ses deux redoutables rivaux : le Caïd Abdelmalik Mtougui qui contrôlait le col de Test, Tizi N’ Test, à l’ouest du djebel Toubkal et donc en direction d’Agadir, ainsi que le Caïd Tayeb El-Goundafi qui lui contrôlait le Tizi N’ Baboun. Ces trois seigneurs de l’Atlas étaient ainsi en perpétuelle confrontation.

Dès le début de sa prise de fonction, le chef Glaoui alors à peine âgé de vingt-six ans se montre très entreprenant dans sa volonté d’assurer une véritable expansion territoriale pour le bénéfice direct de sa tribu. Il se lance pour commencer dans la consolidation de sa position stratégique en construisant l’imposante casbah de Tazart au nord de son fief de Telouet et sur la route qui mène à Marrakech.

Un autre de ses frères, Hammadi, s’établit sur Ouarzazate, à la casbah de Taourirte, et parvient à éliminer les chefs de la tribu des Aït Ben Ali. Grâce à la possession de cette casbah, les Glaoua acquiert le contrôle de l’accès vers le Sud et parmi tous les territoires présahariens.

Sur le plan économique,  l’influence de la tribu ne cesse de s’étendre grâce à la possession d’une mine de sel proche de Télouet, marchandise précieuse en cette époque, et surtout grâce au contrôle du passage de Tizi N’ Telouet, le Col de Telouet, encore appelé le Col des Glaoua, et par lequel devait passer toutes les les caravanes chamelières en provenance du Sahara ou des grandes cités du Maroc.

Sur les ailes de la providence, tout devient possible

Dans cette concurrence acharnée entre les seigneurs dominants du Haut Atlas, un incident providentiel fit basculer la providence en faveur de Madani. Cet événement allait provoquer un tournant décisif dans l’ascension politique et économique des Glaoua.

Losque Madani El Glaoui succéda à son père en 1886, le Maroc est sous l’autorité du sultan Moulay Hassan, connu plus tard sous l’appelation d’Hassan 1er. Ce dernier est confronté, tout comme l’était son père le sultan Mohammed ben Abderrahmane, à la nécessité permanente de maintenir la cohésion de son royaume face aux rebellions des tribus. Le médecin et explorateur français Fernand Linarès accompagna le sultan dans une de ses nombreuses expéditions militaires dans les contrées intérieures du pays. Son témoignage est éloquent sur l’ambiance troublée qui régnait en cette époque.

« Aussi le nouveau monarque se préoccupa-t-il immédiatement de contenir dans une paix relative les tribus arabes et berbères soumises à son autorité, qui, pour être différentes de race, n’en sont pas moins pareillement turbulentes, surtout à chaque changement de maître. Pour arriver à cette fin, Moulay Hassan se créa une existence nomade, pénible, mais obligatoire, consistant à se mettre en campagne tous les ans, du printemps à la fin de l’automne, pour parcourir successivement, à la tête de son armée, les diverses régions de l’Empire et recouvrer ainsi, de gré ou de force, les impôts arriérés et pour surveiller les grands seigneurs terriens, vassaux de nom plus que de fait, toujours enclins à éluder les obligations et les redevances du vasselage, en manifestant des velléités d’indépendance sur leur prétendu territoire. Durant l’hiver, la cour chérifienne reste cantonnée dans une des trois capitales du royaume, Fès, Meknès, Marrakech. »

Fernand Linarès – 1893
Croquis de Moulay Hassan 1er

En automne 1893, la Harka du sultan Moulay Hassan, c’est-à-dire l’expédition punitive contre des insurgés, revient des territoires du Tafilalet où il est parvenu avec force à prélever ses impôts, imposant par ce geste son autorité auprès de certaines tribus jadis insoumises comme les Aït Azdig, les Aït Merghad ou les Aït Hiddou . Cette pénible mission avait duré trois mois. Le sultan est épuisé par cette campagne dans le désert. Il souffre d’hépatite. Il conduit son cortège militaire d’environ trois mille hommes harassés en direction de Marrakech. En s’approchant des montagnes de l’Atlas et du périlleux passage du Col de Telouet, une effroyable tempête de neige les assaille et, sous la merci des vents glaciaux, de la famine et de la fatigue, les risques de perdition sont majeurs.

Une karka au Maroc en 1916 - Source : Mulder William
Campement d’une Harka au Mqaroc en 1916 – Source : Pinterest Mulder William

Informé des périls auxquels est confronté le sultan, Madani El Glaoui dépêcha ses émissaires pour le réconforter et lui annoncer sa disposition à le secourir.

« Des messagers sont envoyés à Moulay Hassan pour l’informer qu’on vole à son secours. Toute la tribu est mobilisée et envoyée sur la piste pour la dégager et l’aménager. Madani et Thami se mettent à la tête de leurs gens avec cent chevaux et cent mulets chargés de matériel et de ravitaillement. »

Jacques  Le Prévost – El Glaoui

Le chef Glaoui mobilisa ainsi tous ses hommes et ses moyens pour accueillir le sultan et son cortège dans un confort digne du rang dévolu au monarque Alaouite. Pendant vingt-cinq jours, l’accueil est un mélange de prévenance, d’hospitalité, de fête et de luxe.

« Nous arrivons à l’endroit du campement, c’est-à-dire la jolie citadelle du Caïd el Madani Glaoui. C’est un vrai château du Moyen âge, élégant au possible. Le sultan est déjà au campement, mais les tentes et les bagages chérifiens n’arrivent qu’à la nuit, ainsi que ces dames du harem qui paraissent bien fatiguées. La plupart des domestiques, voyant qu’il est impossible d’arriver à Dar el Glaouï, couchent en route. »

Fernand Linarès – 1893

Un canon et sa poudre, la recette d’une autorité durable

En stratège avisé, Madani profita surtout de cette opportunité pour nouer de fortes relations avec les hommes influents dans l’entourage du sultan avec à leur tête le chambellan Ahmed Ben Moussa El-Cherqi El-Boukhari.

En signe de gratitude, Moulay Hassan nomme Madani El Glaoui au titre de khalifa, grade le plus élevé, sur toute la région depuis le sud de Telouet au Haut Atlas jusqu’à M’hamid El Ghizlane, aux confins du désert, en incluant les vallées du Drâa, du Dadés, du Todgha et du Tafilalet. Le rêve d’Amghar Mohamed El Glaoui enfin se réalise.

Au niveau militaire, le sultan fait à Madani un don précieux qui lui permettra d’asseoir sa nouvelle autorité et d’écraser sans merci tous ses adversaires. Il s’agissait d’un canon de marque Krupp 77mm accompagné de ses obus et d’autres armes modernes.

Le canon de la casbah de Taourirte
Le canon de Madani El Glaoua tel que présenté à la Casbah de Taourirte – Ouarzazate

L’élargissement fulgurant et brutal de son fief

Ainsi pourvu d’une supériorité militaire incontestable, Madani se lance à la conquête des tribus insoumises. Il commença par mater les tribus les plus voisines en commençant par celle de Tamdakhte, située entre Télouet et le ksar d’Aït Ben Haddou. En 1898, le chef Glaoui y pilonne la casbah avec son canon Krupp et finit par décapiter Amghar Ali, le cheikh de la casbah.

Quant aux tribus puissantes des Aït Zineb, Madani les soumet à son autorité en recourant à des moyens plus diplomatiques : une parenté par alliance avec leur cheikh, Ali Ben Mohamed N’Aït Ben Haddou. Les tribus insoumises se dispersent les unes après les autres devant la puissance irrépressible des Glaoua.

La voie est grande ouverte pour étendre son autorité sur les autres territoires jusqu’aux confins du désert, déclinant méthodiquement le nouveau pouvoir que le sultan venait de lui conférer. De l’autre côté de l’Atlas, le pouvoir de son nom s’étend enfin aux terres fertiles, longtemps convoitées, d’El Haouz à Marrakech.

Après chaque victoire, Madani soumet les vaincus sans pitié. Il décapite les chefs révoltés ou les destitue en nommant de nouveaux Amghar à sa solde, ébranlant ainsi la transmission traditionnelle de l’autorité au sein des tribus conquises.

Il instaure des impôts supplémentaires et prélève des parts importantes sur le bétail, la récolte, le beurre et le miel … Enfin, il impose une corvée dite lkoulfte obligeant les hommes comme les bêtes à participer à la construction de ses nouvelles casbahs et aux travaux agricoles. 

En 1901, Madani confie à son jeune frère Thami, âgé de 21 ans, la tâche de diriger leurs troupes pour abattre les derniers résistants au Sud de leur fief.

D’un sultan à l’autre

Il faut dire que Madani El Glaoui n’a plus le temps de s’occuper des affaires de son fief. Sa proximité avec le coeur du Makhzen n’a cessé de s’accroître depuis l’événement providentiel de Telouet et en ce début du 20ème siècle, le Maroc est sous la pression de plus en plus affirmée des puissances européennes en vue de leur implantation. La signature du traité d’Algésiras en 1906 acte en effet la main mise directe de la communauté internationale sur le Maroc, ce qui a pour effet immédiat de renforcer les rébellions internes.

Tous ces troubles sont le terreau favori pour l’épanouissement des talents de Madani El Glaoui. D’une part, il endosse ses habits de guerrier pour aller casser la révolte mené par Bou Hmara contre le jeune sultan Moulay Abdelaziz. D’autre part, il développe son art de la négociation pour recueillir les faveurs de son frère Moulay Abdelhafid, alors Khalifa de Marrakech, afin de le presser de devenir sultan lui-même sous l’argument de défendre l’intégrité du Maroc alors sur le point d’être vassalisé par l’Espagne, la France et l’Angleterre.

C’est ainsi qu’en novembre 1907, Madani El Glaoui marche sur Fès à la tête d’une armée de 40 000 guerriers et oblige le sultan Moulay Abdelaziz à se démettre au profit de son frère Moulay Abdelhafid.

Le pic du sommet et tout autour, le pouvoir

En 1909, le nouveau sultan nomme Madani El Glaoui ministre de la guerre et puis Grand Vizir, le plus haut poste dans la hiérarchie administrative du Makhzen. Le but final était atteint. Le nom des Glaoua flirte avec les sommets du pouvoir, aussi fragile fut-il en ces périodes mouvementées.

Et sans doute Madani avait pleinement conscience de l’extrème faiblesse du pouvoir autour d’un sultan. Sans perdre de temps, il nomma les siens à tous les postes possibles. Son frère Thami devint le pacha de Marrakech, fonction centrale et stratégique. Son gendre Si Hammou pris la charge de caïd sur tous les territoires de son fief d’origine, de Telouet jusqu’à Ouarzazate, Zagora et Tinghir. Il nomma ministre de la guerre son propre fils, un adolescent de dix-huit ans. Enfin son autre frère Hassi El Glaoui devint le pacha de la kasbah de Marrakech, alors en charge de l’arsenal, des prisons et de toutes les troupes couvrant le sud du pays. Le pouvoir de la famille Glaoui s’étendait désormais sur un tiers du Maroc.

De nombreux soubresauts viendront bouleverser cet ordonnancement familial puisqu’en 1911, soit à peine deux années après la nomination de Madani El Glaoui au poste de Grand Vizir, tout le clan se verra destituer par le sultan Moulay Abdelhafid devenu méfiant, ou jaloux, de la puissance et de la richesse des Glaoua. Mais une fois son abdication, juste après avoir signé les accords instaurant le Proctorat français au Maroc, les deux frères Madani et Thami sauront faire ce qu’il faut faire, être là où il faut être, pour s’attirer définitivement les meilleures des faveurs de la part des autorités françaises désormais durablement installées au Maroc.

La pacification du pays menée par Lyautey dès sa prise de fonction au Maroc repose sur une politique dite des caïds pour conquérir les territoires encore en dissidence. Les deux frères Glaoui, figures par excellence du caïd makhzénien, s’avèrent ainsi incontournables, au point qu’ils recevront des mains du Résident général la croix de la Légion d’honneur.

Désormais, les petits moineaux de Telouet volent glorieusement en aigles loin de leur berceau confiné de Telouet. Madani aura véritablement inauguré l’ère des grands seigneurs Glaoua. Ces hobereaux de la montagne siègeront désormais dans les palais somptueux du Maroc.

Après sa mort en 1918, Madani El Mezouari El-Glaoui, le véritable fondateur de la puissance du clan des Glaoua, légue à son frère Thami de vastes territoires et des biens considérables. Ce dernier écrira à sa façon un nouvel épisode, le plus marquant, de l’histoire des Glaoua où il s’arrachera, héroïquement mais dans une chute dramatique, le titre du dernier seigneur de l’Atlas.

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