Troubadour, je me suis engagé sur le chemin de mon ancêtre

Feu Elhaj Mohamed ben Yahya ou Teznakhte, est une figure emblématique qui a marqué la poésie chantée amazighe. Poète, chanteur, danseur et compositeur, ses chansons sont écoutées particulièrement dans la région Sous Massa Draa. La mort de ce maestro fut un signe avant-coureur du déclin de toute une période où les récits héroïques de la communauté étaient transmis entièrement par la tradition orale.

Le relais est heureusement saisi par ses petits-fils. Ces derniers ont décidé de rester fidèles à cette tradition ancestrale. L’un d’eux, Abderrahmane, conduit par ses talents d’artiste à l’instar de ses frères, décida, comme le fit son aïeul, de parcourir le chemin des poètes troubadours appelés traditionnellement Raïs.

Il savait pourtant que son Ribab n’allait pas être un moyen efficace pour accumuler des richesses mais il choisit malgré tout d’en faire son gagne-pain. Le Raïs était l’hôte favori dans les villages mais leurs paroles se voient de plus en plus dépassées par les mutations incessantes de la société. Aux chemins poussiéreux des villages ont succédé les voies goudronnées et les édifices en béton. Le poète errant est appelé bon gré mal gré à s’adapter au nouveau contexte.

Chaque matin Abderrahmane se prépare à sa tournée quotidienne. Un turban doré enroulé sur sa tête, une djellaba et des babouches blanches. Le tout couronné par un Ribab, instrument monocorde de musique berbère.

Ce poète troubadour sillonne alors les rues et quartiers de Ouarzazate. Il s’arrête au hasard devant les terrasses des cafés et donne libre cours à son Ribab. Apostrophé parfois par quelques passionnés de Amarg (chants berbères), le trajet de Abderrahmane est ponctué spontanément par de multiples chants. Il fait vibrer son Ribab et son corps à la guise de ses fantaisies. Le flux de poésie suit aisément. Il module sa thématique au gré de son auditoire et aux besoins des circonstances. Tantôt louant la générosité de l’un. Tantôt réprouvant l’avarice de l’autre. La nostalgie ou le désir de faire vivre le bon vieux temps laisse Abderrahmane vocaliser des chants anachroniques. Des couplets qui émanent d’un héritage amazighe. Mais, ironie du sort, de nos jours ils paraissent exotiques aux non avertis, appartenant pourtant même à la même culture.

Cette tournée est souvent sanctionnée par une maigre récolte. Quelques pièces de monnaie font le butin de notre artiste. Le soir Abderrahmane rentre chez lui.

Une modeste demeure l’abrite lui et sa famille. Aucun signe de luxe sur ce logis hérité de son père. Tout indique la sobriété des lieux et de ses occupants. C’est dans cette maison qu’a grandi Abderrahmane âgé aujourd’hui d’environ 50 ans. Il se souvient de sa jeunesse, ce bon vieux temps où la convivialité et le partage régnaient dans le village. Où les sons du Ribab et du Benjou émis du haut de la colline voisine brisaient le silence des nuits d’été à Tigmi Lejdid. Où le Raïs (poète chanteur amazighe) animait en vedette chaque fête dans le douar. Ces brefs moments de fuite dans le passé laisse voir le regard nostalgique d’ Abderrahmane. Une évasion qui fut brusquement interrompue. La réalité l’arrache à ses gracieuses rêvasseries. Les traits de l’artiste s’éclipsent et ceux de l’homme prennent forme. Un père de famille soucieux. Pour lui le pain quotidien devient de plus en plus difficile à gagner. Il est contraint à vivoter au jour le jour. A essuyer même quelquefois les outrages des hommes et du temps. Mais il n’est plus temps de faire demi-tour. Il est né pour être poète troubadour. C’est son destin. Il lui faut persister à vivre péniblement d’un métier qu’il aime. C’est une équation difficile à résoudre mais elle incarne l’homme et l’artiste à la fois.

Il est d’ailleurs …

Mohamed provient des cimes de l’Atlas. Il a pour point de départ son village Amougal dans la bourgade d’Imilchil. Cet homme d’environ 70 ans mène une vie libre de gitan. Conduit par la soif de la poésie il parcourt les régions à l’instar des anciens caravaniers enfants des routes sillonnées. Sauf que sa motivation n’a rien de commerciale. Elle est purement artistique. Et son art est intrinsèque à un mode d’existence bien précis dédiée entièrement au témoignage de tous les instants de vie d’une communauté. Il en est l’ambassadeur. Il est le poète qui brosse merveilleusement la physionomie des territoires et des hommes reculés quelque part. .

Un tambourin et un violon sont son unique équipement. Cet homme a tout de particulier. Tarmigte lui est un endroit habituel. Pour lui, tous les endroits se ressemblent. « Je trouve un bon accueil partout. Je ne dis jamais du mal d’un endroit ni de ses habitants. Il est du devoir des hôtes de reconnaître haut et fort l’hospitalité de ceux qui les honorent » fait-il remarquer.

Il vit souvent loin des siens. Pourtant il garde la sérénité d’un homme formé par les périples. Ses propos évoquent spontanément des incidents vécus par ci et par là. Marrakech, Agadir, Rabat, Zagora et d’autres, tant de villes parcourues par ce voyageur sans bagage. Bien que de caractère singulier, Mohamed reste ancré dans son milieu d’origine. Il incarne les espoirs et les malheurs des habitant d’ Imilchil. « Il m’arrive parfois en plein chants de me rappeler les orphelins de mon douar, les femmes veuves, le froid, l’avarice des terres…. », ponctue Mohamed. A ce moment, le profil de l’homme se dessine nettement : Mohamed est ce modeste berbère de la région d’Imilchil. Mohamed le père et le grand-père. Un vieil homme épuisé par le fardeau des temps. Pour trouver un exutoire à ses tourments, il fait vibrer son violon et des mélodies agrémentées par le rythme propre à la musique du haut Atlas coulent abondamment comme ses ruisseaux. Ces chants laissent déferler en lui une mélancolie longtemps refoulée dans ses tréfonds : « Même si je marche, je te hais, Ô terre ! Toi qui m’as conduit loin des miens, il n’y a pas de pays où on mange et on boit gratis, celui qui ne travaille pas est un escroc… ».

La gratitude est caractère des poètes

Il énumère en détail les avantages du voyage. « Je n’ai ni fonds, ni connaissances. Je me laisse conduire par le destin. A chaque halte, je compte sur l’hospitalité des gens. Je ne me suis jamais déçu ». C’est le secret qui pousse Mohamed vers des contrées lointaines. Il a le courage de faire le chemin sans se soucier d’une quelconque adversité. Ce nomade en voyage permanent vit au jour le jour. Mais avec la conviction qu’il lui appartient de vivre sa vie en se déplaçant d’un lieu à un autre.

L’assurance rayonne en ce poète chevronné. « Partout je me considère hôte de Dieu. Je ne mourrai pas de faim ni de froid sur une terre habitée par les hommes. Je suis poète troubadour depuis trente ans. Rien n’a changé sinon la surface des choses. Je veux dire l’apparence des choses. Le bien anime les gens qui y croient. La gratitude est caractère des poètes comme moi » souligne-t-il. Un signe de remerciement conclut le discours solennel de Mohamed. L’homme se penche pour saisir ses objets, tache de saluer tous les présents en sollicitant la bénédiction de Dieu sur eux. D’un pas sûr, il entame une nouvelle étape d’un voyage commencé depuis des années. D’autres endroits l’appellent. C’est un homme qui vit la liberté au quotidien sur le chemin des troubadours.

Loin de mendier, Abderrahmane, Mohamed et d’autres poètes troubadours n’en ont jamais tout leur soûl de cette tradition. Animés par une passion jusqu’à l’ivresse, ils sont à la fois maîtres et prisonniers de cette ardeur. Ce n’est pas un simple trajet, mais un voyage au fil des mots, des chants, des vibrations des cordes et des temps. Ils savent trouver les bons mots et la belle musique. Leur histoire est écrite sur les chemins parcourus. Ils marcheront encore le temps de leur vivant vers d’autres lieux. Tant que le feu de la poésie chantée les enflamme, ces troubadours marcheront loin, très loin …

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