Le Glaoui de Marrakech par J. Majorelle

Les Glaoua, la fabuleuse histoire d’une petite tribu berbère de l’Atlas

Première partie : L’envol du petit moineau

Le nom Glaoua a longtemps résonné au travers les montagnes et vallées de la région sud-est du Maroc. Si aujourd’hui son écho s’est largement estompé, il demeure gravé dans la mémoire collective de ces territoires et inscrit à jamais dans l’histoire du pays.

Glaoua, c’est le nom d’une petite famille berbère établie au pied des montages du Haut Atlas dans le village de Telouet au sein d’une modeste kasbah surnommée le nid de petit moineau en raison d’une aura de providence qui planait sur cette famille – le moineau étant dans la tradition amazighe un oiseau de bonne augure. Ce petit nid d’oiseau allait cependant se transformer en un véritable nid d’aigle.

En effet, et dès la seconde moitié du 19ème siècle, la famille Glaoua allait parcourir une longue et éprouvante marche qui la menera vers la puissance et la richesse. De génération en génération, les Glaoua s’imposeront comme l’un des symboles du Makhzen, ce système de gouvernance propre au Maroc et structuré autour de délégations d’autorité faites par le pouvoir central auprès de caïds. Dans le cas du clan Glaoua, cette délégation d’autorité ira à son apogée puisqu’au fil des années ses représentants seront connus comme les Seigneurs de l’Atlas : dans la paix comme dans la guerre, les caïds de la tribu des Glaoua, à l’instar d’autres grandes familles de caïd, se seront ainsi érigés en puissants maîtres, exerçant leur pouvoir sur leurs terres comme sur leurs populations.

Le caïd entre agent du Makhzen et chef de tribu

Le makhzen est un terme vague qui décrit selon les époques autant le gouvernement du sultan que le système de gouvernance territoriale d’un pays longtemps morcelé entre des tribus rivales et fières de leur autonomie. Le terme makhzen provient de l’arabe مخزن d’où ressort le verbe emmagasiner خزن qui est à l’origine du mot français magasin.

L’appellation servait autrefois à désigner l’endroit où une communauté villageoise stockait ses provisions alimentaires. A partir du 17ème siècle, le mot est utilisé pour désigner le Trésor, c’est-à-dire le lieu de collecte des impôts, et par extension tous ceux qui avaient la charge de sa gestion. Avec le temps, c’est l’ensemble de l’administration gouvernementale au service du sultan qui fut assimilé à cette dénomination.

Autour du sultan, considéré comme amîr al-mu’minîn, c’est-à-dire le Commandeur des croyants, le makhzen s’organisait avec un gouvernement central composé de vizirs (ministres) et d’une myriade d’agents recrutés parmi les familles de Chorfas, c’est-à-dire en lien de descendance avec le Prophète, les familles de lettrés, de marchands ou de guerriers, tous en charge de maintenir l’ordre, de prélever l’impôt et d’exercer une fonction d’arbitrage, notamment en matière foncière pour réguler la propriété.

Les territoires ruraux du pays étaient eux sous l’autorité d’un caïd nommé par le sultan, assisté d’un khalifat et de cheikhs. Ces caïds avaient une large délégation d’autorité au service du pouvoir central mais dans les faits, et jusqu’au Protectorat français qui organisa l’unification du pays, le Maroc était divisé entre une petite partie pleinement liée au pouvoir du sultan, le Bled Makhzen, le pays du Markhzen, et tout le reste des territoires dit Bled Es-Siba, le pays de l’anarchie, sous l’autorité des différentes tribus. Cette situation a ainsi souvent amené les sultans à nommer les caïds en accord avec la population de tel territoire, en l’occurence le chef de la tribu régnante.

Certains de ces caïds eurent dans l’histoire du pays un pouvoir imposant, beaucoup se firent la guerre entre eux, et un plus grand nombre encore eurent comme préoccupation première l’accumulation de richesses.

Le Caïd : le mot provient de l’arabe قائد qāʾid (commandant) et représente en Afrique du Nord un notable qui cumulait au sein des administrations des pays sous occupation ottomane des fonctions judiciaires, financières et réglementairs, et parfois de chef de tribu. (Source : Wikipédia)

La kasbah de Telouet aujourd’hui – Image A. Azizi

Telouet, lieu de brassage et point stratégique de commerce

Autrefois la région du Haut Atlas faisait partie du Maroc dissident. La gigantesque chaine montagneuse de l’Atlas constituait une véritable muraille naturelle entre les villes impériales du Nord et ce Maroc présaharien composé de montagnes, vallées, plateaux rocailleux, oasis et dunes de sables. Ces vastes territoires, tel un refuge, étaient peuplés par des communautés berbères depuis la nuit des temps.

Sur le versant sud du Haut Atlas, à 1.870 m d’altitude, se situe le petit village de Telouet, de tout temps un point stratégique en sa qualité de lieu de passage des nombreuses caravanes commerciales trans-sahariennes qui traversaient alors les massifs montagneux au niveau du Col de Telouet, le Tizi N’Telouet ou Tizi N’ Glaoua, situé à environ 2.400 m d’altitude.

A l’époque phénicienne et punique le Col de Telouet représentait un carrefour de grande importance. Il était connu des commerçants, géographes et voyageurs sous le nom de Porte de Deren ou Porte de l’Atlas. Ce col était une voie incontournable pour relier le Nord du Maroc aux territoires du Drâa, du Tafilalet, du Dadès, du Todgha et jusqu’au lointain Bilad Al-Sudan, le Pays des Noirs, au-delà du Sahara.

Punique : l’adjectif qualifie ce qui a trait aux Carthaginois de l’Antiquité. Il vient du latin punicus ou poenicus, dérivé du nom Poenus (« Carthaginois »), lui-même issu du grec Φοῖνιξ / Phoînix qui signifiait à la fois « Phénicien » et « Carthaginois ». (Source : Wikipédia)

Les premiers pas d’une petite tribu parmi d’autres

La famille Glaoua, Iglioua en langue amazighe, est ainsi le nom d’une tribu berbère sédentaire qui descend des Imesmuden ou Masmouda et des Sanhadja, deux grandes confédérations berbères. Les Glaoua seront également connus sous le nom d’Imzouaren ou Mezouari en arabe, un titre qui désigne au sein de la communauté berbère celui qui est le premier dans une fonction déterminée, un chef ou le délégué d’une communauté.

Les Glaoua ont toujours été une famille dite makhzénienne, c’est-à-dire au service de la dynastie alaouite et ce dès l’époque du sultan Moulay Ismaïl qui a régné sur le Maroc de 1672 à 1727. Leur plus lointain ancêtre cité dans les annales historiques fut un dénommé Abdessadek. Cependant, en ces temps là, la famille ne jouissait ni d’une grande notoriété ni même de puissance.

Sultan Moulay Ismaïl ben Chérif

Il faudra attendre la première moitié du 19ème siècle pour voir s’entamer l’ascension de la famille vers le pouvoir. Le premier pas fut posé par le dénommé Hammou Amezouar El Glaoui, plus connu alors sous le prénom arabe d’Ahmed. Il fut désigné par les siens Amghar ou cheikh, c’est-à-dire chef de la tribu de Telouet. A cette époque, Telouet était encore soumis à l’autorité du puissant caïd El-Hachemi Zemrani de Demnate, localité située à une trentaine de kilomètres.

Le caïd El-Hachemi Zemrani descend de la tribu arabe des Banu Mā’qīl et est originaire du douar de Zemrane à environ 50 kilomètres au nord-est de Marrakech. Il jouissait en tant que caïd makhzanien d’un droit historique sur des tribus du Haut Atlas comme celles des Glaoua, des Ghoujdama, des Fetouaka. Son autorité s’étendait jusque dans la vallée du Dadès.

Les Banu Mā’qīl : (en Arabe : بَنُو مَعقَل ) est une tribu d’origine arabe yéménite qui pénètre le Maghreb au 11ème siècle, s’infiltrant jusqu’au sud de l’Algérie, en Mauritanie, au Sahara occidental et au Maroc. (Source : Wikipédia)

Le modeste cheikh Ahmed épousa la fille d’un autre cheikh, Ahmed Ben El Hadj Mohamed du village voisin de Taghennouste. Ce mariage rehaussa quelque peu son rang social mais c’est surtout la position stratégique de son village qui lui permit d’accroitre son influence. En effet, il était en mesure de proposer accueil et sécurité à toutes les caravanes chamelières de passage. En échange de cette protection bienvenue, il imposait aux commerçants de s’acquitter de taxes ce qui lui assurait une source régulière de revenus. Il eut en plus la bonne providence de pouvoir exploiter une mine de sel découverte à Adouz, tout près de Telouet.

Les activités florissantes du chef Ahmed suscita rapidement les inquiétudes de son beau-père Ahmed Ben El-Hadj et servit de prétexte à ses ennemis au sein même de son clan pour le chasser de Telouet. Il se réfugia auprès de la tribu des Aït Ounila, une tribu voisine ennemie de sa tribu. Amghar Ahmed mourut dans son exil forcé en 1855.

Les montagnes de l’Atlat près de Telouet

La fierté conquérante du chef de Telouet

C’est lors de cet exil sur les rives de l’oued Ounila que naquit le fils d’Aghmar Ahmed. Il sera appelé Mohamed Ben Hammou et grandira avec l’ambition ardente de venger l’humiliation infligée à son père en cherchant à reconquérir le titre de chef de tribu dans le berceau familial de Telouet.

Mohamed Ben Hammou est un personnage de petite taille et c’est pourquoi il recevra le surnom d’Ibibet, ce qui signifie le petit moineau.

En dépit de la légèreté de ce surnom, le jeune Mohamed s’érige en seigneur de guerre acharné quelques années seulement après le décès de son père. En 1858, il prend le commandement d’une attaque contre le hameau de Taghennouste et tue son grand-père le cheikh Ahmed Ben El Hadj dans la bataille de Tighoufar Ait Rbaâ.

Le jeune chef intrépide pense alors pouvoir entamer l’expansion de son pouvoir au sud de l’Atlas mais sa marche une fois encore se confronte à l’opposition du puissant caïd de Demnate.

« Ibibat était un homme vigoureux, marcheur infatigable. Il avait parcouru les immenses plaines avoisinant Marrakech et jeté plus d’un regard d’envie sur les richesses dont on manquait chez lui. Lui, modeste cheikh de l’Atlas, rêvait de remplacer son puissant caïd El Hachemi Zemrani, de Demnat »

Jacques le Prévost – El Glaoui

Le chef Mohamed Ibibet ambitionne ni plus ni moins d’unir toutes les composantes de sa tribu Glaoua sous un même étendard pour en faire une puissante tribu dans le Haut Atlas et au-delà, à l’instar des grandes familles caïdales des Mtougui ou des Goundafa.

Les Goundafa, ou Ignifissen en berbère, formaient un groupe de tribus situées le long des rives de la vallée de N’Fiss dans le Haut Atlas. Longtemps insoumis au sultan, ils rejoindront le réseau makhzénien dans la dernière partie du 19ème siècle et leur chef Si Ahmed fera allégeance à Moulay Hassan Ier  qui le nommera caïd. Son fils, Si Tayyeb Goundafi, reprendra la charge caïdale à sa mort en 1885 et étendra le territoire d’influence de sa tribu depuis la plaine du Haouz jusqu’à celle de Souss.

Les dernières marches avant la victoire

Coincé entre ces grands caïds, Amghar Mohamed Ibibet réussi cependant à attirer l’attention du pouvoir central toujours soucieux de faire jouer les rivalités tribales pour maintenir sa propre autorité. Il fut ainsi perçu comme un allié idéal dans la région en raison de son impulsivité et de son audace face aux dangers auxquels il était confronté. Le sultan alaouite Moulay Abderrahman Ben Hicham, régnant de 1822 à 1859, le nomma Amghar N’oufla, ce qui signifie le Cheikh suprême, sur les tribus des Ait Telouet, Ait Ounila et Ait Tammante.

Le sultan Abderrahmane ben Hicham peint par Eugène Delacroix en 1845
Le sultan Abderrahmane Ben Hicham peint par Eugène Delacroix en 1845

Le cheikh suprême n’eut pas le temps de gouter au plaisir de son nouveau titre qui pourtant réalisait son rêve le plus intime. Il trouva sur son chemin, tout comme son père Ahmed, les jalousies féroces du clan de Demnate. En effet, à la mort du caïd El-hachimi Zemrani en 1858, son frère Omar lui succéda et déploya tous les efforts du monde pour salir la réputation de son rival de Telouet et ainsi stopper l’accroissement de son pouvoir.

Omar Zemrani réussit à convaincre le sultan que Mohamed Ibibet complotait contre le pouvoir chérifien et se fit mandater pour l’arrêter et le juger.

C’était sans compter sur la bonne étoile et l’ingéniosité du petit moineau. Le sultan décèda en 1859 et Mohamed Ibibet s’empressa de se rendre à Marrakech pour assister à la cérémonie d’allégeance au nouveau sultan, Moulay Mohammed Ben Abderrahmane, qui allait régner sur le Maroc jusqu’en 1873 et être connu plus tard sous le titre de Mohammed IV.

Lors de ce serment d’allégeance, le cheikh de la très influente Zaouïa Naciria de Tamegroute, Sidi Boubker Ben Ali Ennaciri, viendra parachever la stratégie du chef de Telouet en intercédant auprès du nouveau sultan qui décidera alors de gracier l’Amghar Mohamed El Glaoui. Il le hissera au rang de caïd makhzénien en 1864 et mettra sous son commandement toutes les tribus de la confédération des Aït Ouaouzguite.

L’heure de gloire de Mohamed Ibibet venait d’arriver. Il en profita pour édifier dans son fief de Telouet une nouvelle kasbah aux abords de l’ancienne puis il se lança dans une politique d’extension vers les régions du sud-est avec pour premier objectif de prendre le contrôle de la kasbah de Taourite, dans l’actuelle ville d’Ouarzazate, autre point stratégique pour le contrôle des pistes caravanières.

Pour y parvenir, il établit des alliances avec les chefs des différentes tribus d’Ouarzazate et parvint à s’emparer de Taourirte en 1877 en mettant en fuite le cheikh Mohamed Ben Abdellah. Cette importante prise lui assura le contrôle des activités commerciales dans cette autre carrefour de tous les passages en direction de la vallée du Drâa et de l’important oasis de Skoura tout comme en direction de la vallée du Dadès et de Todgha.

Amghar Mohamed Ibibet profita de la position centrale de la kasbah de Taourirte pour écraser les tribus insoumises du Sud notamment celle de son rival historique, le puissant Amghar Mohamed Zanifi de Tazenakht. En fier caïd récemment promu au rang de caïd markhzénien et en préfiguration de ce que les armées du Protectorat français entreprendront quelques années plus tard, il se donne comme ambition de soumettre toutes les tribus dissidentes du Sud pour les rallier de force à l’allégeance du sultan.

L’envol avorté du petit moineau

Ambition démesurée pour le petit moineau qui se rêvait en aigle. Mohamed Ben Hammou El Glaoui fera l’erreur de surestimer ses forces et surtout de vouloir aller plus vite que la musique encore prégnante des fiertés et ambitions tribales du Maroc à la fin du 19ème siècle.

Ses velléités conquérantes exigeant des moyens financiers conséquents, il crut possible d’imposer de lourdes charges et des prélèvements aux autres tribus de la confédération des Aït Ouaouzguite, des Aït Zineb, de Tikirt, d’Ikhzamen, d’Ouarzazate … Cette prétention attisa l’indignation de leurs chefs qui ne perdirent pas de temps pour s’unir au sein d’une alliance nommée les alliés de Tagouzoult – Tagouzoult signifie bravoure en langue amazighe, et alors endiguer les outrances du chef du petit douar de Telouet.

Impuissant face à la force de ses ennemis ligués contre lui, Mohamed Ibibet renonce à sa démarche et se replie sur son seul fief de Telouet trouvant soudain plus raisonnable de se concentrer sur la consolidation de ses activités commerciales dans le Haut Atlas. Il réanima ainsi le souk du lundi à Ighil N’oubiane créé par son père. Il construisit un nouveau caravansérail pour mieux contrôler les caravanes en provenance du col de Tizi N’Telouet, créa un autre souk le jeudi à Zrekten et puis à ses côtés un autre caravansérail.

Amghar Mohamed Ben Hammou El Glaoui, dit Ibibet, depuis son petit village niché au pied des imposantes montagnes, s’était épris du rêve d’Atlas et avait imaginé possible que le nom de son clan, le nom des Glaoua, puisse porter l’autorité des mille et une tribus du Maroc. Le destin en décida autrement et le força à la patience.

« Dans la casbah paternelle aménagée sur le plateau de Telouet et qui devint bientôt une imposante forteresse, le « petit moineau » de Telouet acheva en 1888 une vie sans éclat particulier »

Jacques le Prévost – El Glaoui

Mais le destin des Glaoua est comme un tapis berbère qui prend tout son éclat de fil en fil. Comme il le fit lui-même avec son père le cheikh Ahmed pour rétablir sa fierté et hisser plus haut encore le nom de leur famille, Mohamed Ben Hammou verra son rêve de puissance repris en main par ses deux fils d’une toute autre envergure, l’aîné Madani et le benjamin Thami.

A sa mort, il lègue à son premier fils, Madani El Mezouari El Glaoui, une autorité bien établie et une fortune considérable qui lui permettra d’atteindre les sommets du Makhzen avec sa nomination à la plus haute fonction possible, celle de Grand Vizir du sultan, et il sème dans le coeur du deuxième, Thami El Mezouari El Glaoui, la graine qu’il gardait précieusement en lui depuis le début, celle qui porte la promesse qu’un jour viendra où le moineau se fera aigle.

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1 commentaire
  1. Merci ami pour ce récit historique qui nous montre les coutumes des berbères et par la même occasion l’histoire des imazighans qui va de Siwa aux îles Canaries qu’on appelait Thamazgha ou l’empire berbère. Malheureusement beaucoup de gens ont porté préjudice à notre histoire, voir même l’ont falsifiée pour dire que nous sommes des arabes et ainsi nous rabaisser au plus bas de l’escalier. Mais l’histoire des imazighans est beaucoup plus riche que celle des arabes.

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