Plante des terres chaudes, poudre verte devenue couleur, parure, rite et langage, le henné accompagne depuis des générations certains des grands moments de la vie au Maroc. Dans le Sud-Est marocain, il est aussi une culture du terroir, particulièrement présente autour de Tazarine et dans le bassin du Maïder. En 2012, sudestmaroc.com rencontrait Tlagmasse et Amina, deux jeunes femmes qui avaient fait de cet art un métier. Leurs portraits racontent, à leur manière, la transmission toujours vivante d’un savoir-faire féminin aujourd’hui inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Panorama
- Une plante des terres chaudes.
- Dans le Sud-Est marocain, le henné a son terroir.
- De la poudre au dessin.
- Le henné accompagne les grands passages de la vie.
- Tlagmasse, « J’aime le henné ».
- Amina, une aiguille, du henné et du bonheur.
- Un savoir-faire transmis de femme à femme.
- Le henné, patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Une plante des terres chaudes
Lawsonia inermis est un arbuste qui affectionne les climats chauds et secs. Ses feuilles sont récoltées, séchées puis broyées jusqu’à obtenir cette poudre verte si familière dans les souks du Maroc. Mélangée à de l’eau et, selon les pratiques, à différents autres ingrédients, elle devient une pâte dont le pouvoir colorant vient principalement d’un pigment naturel, la lawsone.
Lorsque la pâte est appliquée sur la peau, la couleur apparaît progressivement, d’abord orangée puis plus sombre, tirant vers le rouge-brun. On parle couramment de « tatouage au henné », même s’il ne s’agit pas d’un tatouage au sens strict : aucune encre n’est introduite sous la peau et le dessin disparaît peu à peu avec le renouvellement de ses couches superficielles.
Mais réduire le henné à un colorant naturel reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Dans les sociétés où son usage s’est transmis, la plante accompagne les corps, les fêtes, les passages de la vie et les relations entre les générations. Elle appartient autant à l’univers du geste qu’à celui du symbole.
Le Henné : le henné (Lawsonia inermis) est un arbuste épineux de la famille des Lythracées pouvant atteindre 6 m de haut. Il est appelé mehndi, mendhi, mehendi (ou mehandi) en Inde, ḥenna en arabe, lḥenni ou anella en berbère

Dans le Sud-Est marocain, le henné a son terroir
Le henné que l’on trouve à Ouarzazate n’est pas nécessairement né à Ouarzazate.
Une partie importante de celui qui circule dans la région provient des territoires plus méridionaux et orientaux du Sud-Est marocain, où la chaleur et l’aridité offrent des conditions particulièrement favorables à sa culture.
L’Office régional de mise en valeur agricole de Ouarzazate situe ses principales zones de production à Tazarine, Aït Boudaoud, Aït Ouallal, Nkob et Taghbalte, dans la province de Zagora, ainsi qu’à Alnif, dans celle de Tinghir. Il estime à un peu plus de 1 000 hectares les surfaces consacrées à cette culture dans son périmètre, pour une production annuelle moyenne de l’ordre de 2 800 tonnes.
Tazarine est ainsi beaucoup plus qu’un nom associé, dans les boutiques, à un henné réputé : la plante appartient réellement au paysage agricole de cette partie du Maroc.
Depuis 2021, cette relation entre une production et son territoire est également reconnue à travers l’Indication géographique « Henné du Bassin Maïder ». Son aire couvre dix-sept communes des provinces d’Errachidia, de Zagora et de Tinghir.
Le cahier des charges qui accompagne cette reconnaissance donne à voir ce que l’on oublie lorsque l’on ne connaît du henné que sa poudre : derrière elle se trouvent des pépinières, l’irrigation, la récolte manuelle à la faucille ou aux ciseaux, puis le séchage des feuilles à l’ombre pendant plusieurs jours avant leur nettoyage, leur broyage et leur tamisage. Jusqu’à quatre récoltes peuvent être effectuées entre mai et novembre.
Avant la main décorée, il y a donc une terre, une plante et des hommes et des femmes qui la cultivent.






De la poudre au dessin
Entre la feuille séchée et la main ornée intervient un autre savoir-faire : celui de la préparation et de l’application.
La pâte doit avoir la bonne texture, suffisamment souple pour permettre le tracé mais assez consistante pour rester en place. Puis vient le dessin. Lignes, arabesques, fleurs, feuillages, entrelacs ou compositions géométriques se succèdent au gré des styles, des régions, des modes et surtout de l’imagination de celle qui tient l’instrument.
Car il n’existe pas un unique « motif marocain » du henné.
Comme dans le tapis, la broderie ou les arts décoratifs, les répertoires circulent, se transforment et se mêlent. Certaines praticiennes privilégient des compositions héritées de leur région ; d’autres puisent dans des cahiers de motifs, les magazines, les créations d’autres hennayas ou, aujourd’hui, les images qui circulent sur les réseaux sociaux.
Le geste reste pourtant profondément personnel. Une même forme, tracée par deux mains différentes, ne produit jamais exactement le même dessin.
La hennaya — appelée aussi nekkacha selon les régions et les usages — travaille vite, mais sa rapidité est celle d’un geste longuement appris : une succession de traits qui doivent rester sûrs alors même que le dessin naît directement sur la peau.
Le henné accompagne les grands passages de la vie
Au Maroc comme dans de nombreuses sociétés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, le henné ne relève pas seulement de l’embellissement.
Il apparaît lors des mariages, des naissances et de différentes célébrations familiales ou religieuses. Il est associé à la fête, à la joie, à la beauté, mais aussi à des croyances protectrices et à tout un imaginaire transmis au sein des familles.
Le mariage reste sans doute le moment où sa présence est la plus visible.
La cérémonie du henné constitue alors un temps particulier : la mariée est entourée de femmes, les gestes prennent leur temps, la décoration des mains et des pieds s’accompagne d’objets, de chants, de paroles et de pratiques dont les formes diffèrent selon les familles et les régions. Le henné ne décore plus seulement un corps : il marque symboliquement un passage.
C’est précisément cette dimension sociale qui explique que l’on ne puisse séparer la plante de ceux qui l’utilisent. L’UNESCO décrit d’ailleurs le henné comme un « symbole de joie » et souligne que les rituels qui l’accompagnent contribuent à renforcer les liens sociaux.
Le savoir ne se transmet pas seulement par des règles écrites. Longtemps, et encore largement aujourd’hui, on apprend en regardant : une mère, une voisine, une parente, une professionnelle plus expérimentée. On observe la préparation de la pâte, la pression de la main, la manière de construire un motif ; puis vient le moment d’essayer soi-même.
C’est exactement ainsi que les deux femmes rencontrées par sudestmaroc.com en 2012 racontaient leur apprentissage.
Note éditoriale — 2026
Les deux portraits qui suivent ont été publiés pour la première fois sur sudestmaroc.com en 2012. Nous avons choisi de les reproduire dans leur forme d’origine, comme témoignages d’une époque et d’une pratique. Seules d’éventuelles coquilles typographiques ont été corrigées.
Tlagmasse, « J’aime le henné »

Ce portrait a été réalisé en 2012 par Hafsa Bouheddou. Les indications d’âge et de situation correspondent à cette date.
« J’ai toujours été passionnée de henné et de tatouage. Ma passion a été également saluée par mon entourage qui m’a beaucoup encouragée à continuer dans ce sens. Mais chemin faisant, de nombreux obstacles m’ont parfois poussé à remettre en question mon choix. »
Tlagmasse
Tlagmasse est une jeune fille née en 1991. Parallèlement à ses études qu’elle a abandonnées au cycle collégial, elle avait la passion de faire le henné et le tatouage. Elle prenait plaisir à crayonner des formes qu’elle traduisait après à de beaux dessins en henné. Elle a fait de ce penchant un métier. Pourtant, Tlagmasse avoue qu’elle ne pense pas aller plus loin dans ce domaine pour différentes raisons dont le manque d’encadrement et le nombre croissant des femmes qui pratiquent cette activité avec chacune un style qui lui est propre.


Les fêtes et l’été sont les périodes où il y a plus de demande sur le henné de la part de la population locale ainsi que des touristes. Tlagmasse se distingue par un style oriental dit « lkhetfa ». L’enjeu pour elle est de s’inspirer de l’histoire de la région pour que ses tatouages ne soient pas de simples dessins mais des images significatives.
A lire : L’histoire des femmes de Taznakhte brodée sur les métiers à tisser

Pour Tlagmamsse, le henné est aussi une activité dure qui lui provoque des maux au niveau du dos et des jambes. Elle qui passe parfois toute une journée assise surtout pendant les périodes de forte demande. D’autre part, certaines clientes retardent leur paiement ou négocient trop le prix initial. Pourtant Tlagmasse veille à satisfaire ses clientes et aime son métier qui est une activité spécifique à la femme dans la culture marocaine.

Amina, une aiguille, du henné et du bonheur
Ce portrait a été réalisé en 2012 par Meryem Ouidder. Les indications relatives à son expérience professionnelle et à sa pratique correspondent à la situation décrite au moment de l’entretien.
Déjà toute petite, Amina raffolait du dessin, c’est donc aussi naturellement, qu’à peine âgée de treize ans, elle commençait à s’exercer au tatouage en utilisant le henné. Elle ne mettra pas beaucoup de temps pour exceller dans ce domaine.

Aujourd’hui, cette casablancaise peut se targuer de ses douze ans d’expérience non seulement comme tatoueuse au henné (Nakacha) mais aussi comme habilleuse de mariées (Nagafa). Armée de sa gentillesse et de son sérieux, Amina a su, non sans difficultés, se frayer un chemin dans les coulisses de ce métier. Ceux et celles qui ont côtoyé cette dame sont étonnés par la gaieté et l’enthousiasme qu’elle a toujours su propager autour d’elle.
Même si elle ne disposait pas de connaissances préalables, Amina essaie toujours d’actualiser ses connaissances et compétences en tant que tatoueuse au henné professionnelle. Elle est reconnaissante à tous celles qui l’ont formé à ce métier, plus particulièrement sa voisine.
Amina a réussi à aiguiser ses compétences en s’informant continuellement sur les nouveautés des arts du tatouage au henné et en collectionnant les motifs vendus sous forme de photos ou découpés dans les magazines. Il faut ajouter à cela le fait qu’elle accompagnait régulièrement les tatoueuses les plus réputées qui lui ont inculquée leur savoir faire. Pour allier ses études et sa passion, notre tatoueuse avait besoin de l’appui inconditionnel de sa mère pour laquelle elle est aujourd’hui profondément reconnaissante : sa mère lui fournissait tout le matériel dont elle avait besoin pour évoluer dans sa besogne.
Apres avoir terminé ses études, Amina s’est consacrée entièrement à sa passion ; aujourd’hui, cette talentueuse tatoueuse professionnelle se dit impatiente de voir ses œuvres connues d’un large public. Offrir du nouveau à toutes ses clientes est sa devise, c’est pourquoi elle veille constamment à inclure les motifs traditionnels marocains dans ses œuvres.

Comme toutes les Hennayas, Amina a ses secrets d’experte notamment pour faire durer plus longtemps la couleur verte du henné sur les mains des filles célibataires désirant se marier, leur laissant ainsi le temps du succès. Ces pratiques sont effectués dans une ambiance véritablement sacrée en présence du fameux plateau (le sinia) spécialement utilisé pour la pose du henné, plateau lui aussi décoré et accueillant les ustensiles nécessaires : un bol de henné, des oeufs, des dattes, du rouge à lèvre Fassi, de l’eau de rose, du khol beldi, le Miswak, du lait, des cônes à parfum, un pain de sucre (en symbole de la douceur de la vie). Selon Hanaya Amina, le henné mêle le mythe au religieux et porte l’espoir d’augmenter les chances de succès au mariage pour les filles célibataires qui se colorient au henné le pouce et le majeur au henné. C’est ainsi que le jour du henné correspond au jour hebdomadaire des musulmans, le vendredi. On y récite des Hadiths qui vantent les bienfaits de la plante sacrée.
A lire : Le tapis de Taznakhte, tradition, art et beauté
Telle une artiste, Amina exécute ses dessins avec une excellence dont elle est la seule à détenir le secret. Elle use de sa dextérité et surtout de son imaginaire pour faire de la main de sa cliente un réel chef d’œuvre et réussir en conséquence à décrocher un sourire de satisfaction de la part de ses clientes à la fin de chaque séance de tatouage.
Travailler comme tatoueuse au henné est aujourd’hui un métier honorable et largement sollicité. Le prix de la prestation de tatouage, en plus de ne pas exiger énormément de temps, est accessible à toutes les bourses.
La ville de Ouarzazate est réputée pour la qualité de son henné, celui de Tazarine en occurrence. Elle regorge aussi de tatoueuses expérimentées et talentueuses, Amina se dit très fière d’en faire partie. Aujourd’hui elle vit avec son mari, traiteur de profession, dans cette ville aux milles et une kasbahs et source d’inspiration artistique inépuisable.
Un savoir-faire transmis de femme à femme
Les histoires de Tlagmasse et d’Amina ne sont pas identiques, et c’est précisément ce qui les rend intéressantes.
L’une dessine et cherche encore sa place dans un métier qu’elle aime mais dont elle perçoit déjà les difficultés. L’autre raconte un apprentissage commencé à l’adolescence et construit patiemment auprès d’une voisine, de sa mère et d’autres professionnelles.
Toutes deux montrent pourtant la même chose : le henné est aussi une chaîne de transmission féminine.
Le geste observé devient geste reproduit ; le motif reçu devient motif transformé ; un savoir qui appartenait hier à une mère, à une voisine ou à une hennaya plus âgée devient à son tour le moyen de gagner sa vie.
Cette transmission n’interdit nullement l’invention. Bien au contraire. Les motifs changent, les instruments évoluent, les influences circulent. Des formes nouvelles apparaissent à côté des compositions anciennes. Ce qui se transmet n’est donc pas seulement un catalogue de dessins : c’est la maîtrise d’un geste suffisamment vivant pour continuer à se transformer.
Le henné, patrimoine culturel immatériel de l’humanité
Douze ans après la publication de ces deux portraits sur sudestmaroc.com, cette dimension culturelle a reçu une reconnaissance internationale.
En 2024, « Le henné : rituels, esthétique et pratiques sociales » a été inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, dans le cadre d’une candidature réunissant seize pays : de l’Afrique du Nord à la péninsule Arabique et au Moyen-Orient, parmi lesquels le Maroc.
Ce n’est pas la plante seule qui est ainsi reconnue.
L’inscription englobe les connaissances liées à sa culture, la récolte des feuilles, leur transformation, la préparation de la pâte, son application, mais aussi les rites, les pratiques sociales, les chants, les paroles et les formes de transmission qui accompagnent son usage.
Autrement dit, tout ce qui relie le champ à la main.
Lorsque Tlagmasse et Amina racontaient leur passion en 2012, elles ne parlaient évidemment pas encore de « patrimoine culturel immatériel ». Elles parlaient d’un métier, de clientes, de motifs, d’apprentissage, de difficultés, de fêtes et de mariages.
Mais elles parlaient déjà exactement de cela.
D’un savoir reçu. D’un geste appris. Et d’une couleur qui, depuis la terre chaude du Sud marocain jusqu’aux mains des femmes, continue à circuler.
Crédit Photographie : Abdellah Azizi
www.azifoto.com
Ce qu’il faut retenir
- Le henné naturel provient des feuilles séchées et broyées de Lawsonia inermis, une plante adaptée aux climats chauds et secs.
- Le Sud-Est marocain possède d’importantes zones de production, notamment autour de Tazarine, Nkob et Alnif.
- Le Henné du Bassin Maïder bénéficie d’une Indication géographique reconnue en 2021.
- Au Maroc, le henné accompagne particulièrement les mariages et d’autres moments importants de la vie familiale et sociale.
- Son application constitue un savoir-faire largement transmis entre femmes, tout en laissant une grande place à la créativité individuelle.
- En 2024, les rituels, pratiques sociales et savoir-faire liés au henné ont été inscrits par l’UNESCO sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
- Les portraits de Tlagmasse et d’Amina publiés par sudestmaroc.com en 2012 constituent aujourd’hui des témoignages sur la pratique professionnelle du henné à Ouarzazate au début des années 2010.
Sources
- UNESCO, Le henné : rituels, esthétique et pratiques sociales, inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, 2024.
- Office régional de mise en valeur agricole de Ouarzazate, données sur la culture du henné et les produits du terroir du Sud-Est marocain.
- Bulletin officiel du Royaume du Maroc, arrêté du 5 août 2021 portant reconnaissance de l’Indication géographique « Henné du Bassin Maïder » et homologation de son cahier des charges.




1 commentaire
Je suis tombée amoureuse du henné dés mes premiers pas au Maroc ! C’est toujours avec bonheur que je ramène ce souvenir sur ma peau en France ! J’ai toujours pensé que faire du henné est un véritable Art … Ces artistes merveilleuses doivent vraiment être reconnues … J’aime montrer leurs créations …