La gazelle dans la tradition marocaine

Quand la gazelle décidait du voyage

La gazelle dans la tradition marocaine
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Croiser une gazelle pouvait annoncer une journée heureuse. Mais la fuite d’un troupeau dans la mauvaise direction suffisait parfois à faire renoncer un voyageur à son départ. Dans les croyances populaires marocaines, cet animal célébré pour sa beauté pouvait aussi porter chance, accompagner les rites de fécondité et transmettre la baraka.

Une rencontre qui pouvait changer le destin

Croiser une gazelle le matin était considéré comme un bon présage. Mais lorsqu’un voyageur effrayait un troupeau, mieux valait observer attentivement la direction prise par les animaux : s’ils fuyaient vers la droite, le voyage s’annonçait favorable. Vers la gauche, il était préférable de renoncer au départ. Même leur nombre avait son importance : impair, il portait bonheur ; pair, il annonçait le contraire.

Ces croyances figurent dans le Bestiaire de la culture populaire musulmane et juive au Maroc, publié en 2000 par André Goldenberg. L’auteur rassemble les multiples significations que les Marocains ont prêtées aux animaux dans leurs traditions orales, leurs pratiques religieuses et leurs créations artisanales.

La gazelle y occupe une place singulière. Symbole de beauté et de grâce, elle était aussi investie de pouvoirs dont certains semblent bien éloignés de son apparence fragile.

À Alnif, du lait pour les gazelles de pierre

Dans le Sud-Est marocain, les gazelles apparaissent dans des pratiques liées à la fécondité et à l’espoir de la pluie. Goldenberg évoque notamment des rites destinés à favoriser les précipitations dans les régions arides de la vallée du Drâa.

Un témoignage recueilli en 1973 auprès d’un habitant d’Alnif rapporte une coutume étonnante : au début d’Ennaïr, premier mois du calendrier julien traditionnel, on répandait du lait sur des gravures rupestres représentant des gazelles.

Le geste associait symboliquement l’animal à la fécondité. Mais il invite aussi à une question : que savaient encore les habitants du sens attribué à ces figures gravées dans la pierre des siècles ou des millénaires auparavant ? Rien ne permet d’affirmer que le rite rapporté en 1973 avait la même signification pour les auteurs des gravures.

Ailleurs dans le Sud marocain, les manuscrits des zaouïas pouvaient être écrits sur de la peau de gazelle, à laquelle on attribuait une baraka particulière. Des amulettes réalisées dans cette matière étaient réputées plus efficaces.

De la gazelle protégée à la gazelle protectrice

Dans une légende associée à Sidi Ahmed Tijani, une gazelle poursuivie par un faucon vient chercher refuge auprès du saint :

Affolée, elle se mit sous la protection du saint.

Celui-ci chasse le prédateur d’un geste. L’animal sauvé demeure ensuite à ses côtés, comme une fidèle compagne.

Mais la gazelle peut aussi inverser les rôles. Une légende du Sud-Ouest marocain raconte comment un enfant perdu dans la forêt fut nourri et sauvé par une gazelle. Le récit se retrouve dans un chant populaire :

L’enfançon ! C’est la gazelle qui lui sauva la vie.

Chant populaire

La gazelle devient ici une figure maternelle, capable de protéger la vie face aux dangers de la nature.

Ces récits accompagnent une présence familière de l’animal dans les créations artisanales. Sa silhouette apparaît notamment sur les tapis des Aït Ouaouzguite. Goldenberg reproduit un tapis photographié en 1972 dans une coopérative artisanale d’Ouarzazate, où plusieurs gazelles blanches se détachent sur un fond bleu.

Animal de beauté dans les chants amoureux, figure de fécondité dans certaines croyances et signe du destin sur les chemins, la gazelle était bien davantage qu’un gracieux habitant des paysages marocains.

Elle ne savait évidemment rien de l’avenir. Mais lorsqu’elle traversait une piste, les hommes croyaient parfois pouvoir le lire.

Sources

  • André Goldenberg, Bestiaire de la culture populaire musulmane et juive au Maroc, Édisud, 2000, « La gazelle », p. 63-68. Premier extrait : récit de Sidi Ahmed Tijani, p. 64 ; second extrait : Chant cité par André Goldenberg, d’après Paulette Galand-Pernet, Recueil de poèmes chleuhs, 1972.

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