Le drapeau amazighe
Le drapeau amazighe

Les mille et une manières d’être berbère

Par Eric Anglade 3 novembre 2026 Aucun commentaire

Un pharaon d’ascendance libyenne règne sur l’Égypte. Un philosophe chrétien naît en Numidie et devient l’un des penseurs majeurs de l’Occident. Une femme des Aurès affronte les armées arabes. Un voyageur tangérois parcourt le monde musulman. Des siècles plus tard, un poète touareg écrit en tifinagh et une chanteuse kabyle fait entendre sa langue au-delà de la Méditerranée. Qu’ont en commun tous ces personnages que l’histoire rattache au monde berbère ? Ni les frontières, ni les religions, ni même les langues ne suffisent à les réunir. Derrière ces destins dispersés se dessine pourtant une singulière continuité, celle d’une identité qui traverse les siècles sans jamais cesser de se transformer.

Être berbère, qu’est-ce que cela signifie ?

En 1984, l’historien et préhistorien Gabriel Camps ouvre le premier volume de l’Encyclopédie berbère par un texte intitulé Être berbère. Il y pose une question déconcertante : comment définir un ensemble humain dispersé sur un territoire immense, parlant des langues apparentées mais différentes, ayant connu des religions, des pouvoirs et des modes de vie parfois radicalement opposés ?

Des montagnes de Kabylie aux oasis du Mzab, des villages du Haut Atlas aux campements touaregs du Sahara, quel lien peut-on établir entre des populations séparées par des centaines, parfois des milliers de kilomètres ? Camps reconnaît leurs profondes différences et souligne le paradoxe :

« … et cependant les Berbères existent ».

Gabriel Camps, Être berbère, Encyclopédie berbère, 1984.

La langue constitue le premier fil de cette parenté. Le kabyle, le tarifit, le tachelhit, le tamazight du Maroc central ou les parlers touaregs appartiennent à une même famille linguistique. Tous témoignent d’une histoire ancienne et leur utilisation couvrait des territoires bien plus vastes que ceux où ces langues sont aujourd’hui parlées. Les inscriptions libyques, les noms de lieux et les témoignages des auteurs anciens permettent d’en retrouver certaines traces, jusque dans des régions désormais arabophones.

Mais une langue suffit-elle à définir une identité ? Peut-on cesser d’être berbère en cessant de parler berbère ? Et comment qualifier les hommes de l’Antiquité qui, bien avant l’apparition de cette appellation collective, appartenaient aux populations anciennes de l’Afrique du Nord ?

Le mot Berbère possède lui-même une histoire complexe. Employé dans les sources arabes médiévales pour désigner divers peuples d’Afrique du Nord, il a fini par devenir une catégorie historique et linguistique largement utilisée. Amazigh, au pluriel Imazighen, s’est progressivement imposé dans le discours contemporain comme une désignation identitaire commune, sans effacer la diversité des noms par lesquels les populations se reconnaissent localement : Kabyles, Chleuhs, Rifains, Chaouis, Touaregs et bien d’autres.

Il n’existe pas davantage de définition biologique d’un peuple berbère. Les populations nord-africaines ont connu d’innombrables échanges, migrations et métissages. Leur histoire ne peut être ramenée à celle d’une origine généalogique unique, préservée intacte depuis la préhistoire.

Gabriel Camps invite ainsi à renverser la perspective : plutôt que de considérer les Berbères comme les survivants passifs de conquêtes successives, il faut comprendre comment des sociétés ont pu emprunter, assimiler et transformer tant d’éléments extérieurs tout en conservant certaines particularités. Les recherches historiques postérieures ont également montré que la notion même de peuple berbère s’est construite au cours des siècles et que ses significations ont évolué.

« Mais l’Histoire a horreur des simplifications, surtout lorsqu’elles sont abusives et prêtent aux siècles passés des conceptions politiques d’aujourd’hui. »

Gabriel Camps, Être berbère, Encyclopédie berbère, 1984.

Cette histoire n’est donc pas celle d’une identité immobile. Elle est celle de populations qui ont participé aux grandes transformations du monde méditerranéen et saharien, sans que leurs héritages locaux s’effacent nécessairement.

Et les hommes comme les femmes que nous réunissons aujourd’hui sous le nom de Berbères en offrent une étonnante démonstration.

Approfondir : Le Tifinagh, la singularité berbère gravée dans le temps

Des pharaons aux royaumes de l’Afrique antique

Vers le milieu du Xe siècle avant notre ère, Sheshonq Ier accède au trône d’Égypte. Il fonde la XXIIe dynastie, appelée dynastie libyenne, et règne sur l’un des plus anciens États du monde. Ses ancêtres appartenaient aux Mâchaouach, un groupe libyen établi à l’ouest de la vallée du Nil et progressivement implanté dans le delta égyptien.

Ce pharaon est souvent présenté comme le premier souverain berbère connu. Les Mâchaouach appartiennent au monde libyque ancien que l’histoire rattache en effet à la formation des populations berbères mais il n’est pas possible de leur attribuer une identité amazighe au sens contemporain.

Le souvenir de Sheshonq a néanmoins traversé les millénaires d’une manière inattendue. Au XXe siècle, son accession au pouvoir a été choisie comme point de départ d’une nouvelle ère du calendrier amazigh. Un souverain de l’Égypte ancienne devenait ainsi un symbole de l’identité amazighe moderne.

Quelques siècles plus tard, plus à l’ouest, les royaumes numides s’imposent dans les rivalités entre Carthage et Rome. Au IIIe siècle avant notre ère, Syphax et Massinissa se disputent le pouvoir en Numidie. Le premier s’allie à Carthage, le second à Rome. Victorieux, Massinissa consolide un royaume dont le territoire occupe une place importante dans l’Afrique du Nord antique.

Son petit-fils Jugurtha entre à son tour dans l’histoire, mais cette fois comme adversaire de Rome. Sa guerre contre la République romaine, racontée par Salluste, mêle alliances, corruption, batailles et trahisons. Le roi numide finit capturé, conduit à Rome et exécuté.

La trajectoire de Juba II est encore différente. Fils d’un roi vaincu, élevé à Rome, marié à Cléopâtre Séléné, fille de Cléopâtre VII, il devient roi de Maurétanie. Protecteur des arts et des sciences, il compose en grec des ouvrages consacrés notamment à la géographie et à l’histoire naturelle. Le monde numide et maure n’a décidément rien d’un univers isolé des grands courants intellectuels de la Méditerranée.

Cette rencontre des cultures devient plus frappante encore avec Apulée, né au IIe siècle de notre ère à Madaure, dans l’actuelle ville de Constantine en Algérie. Auteur de langue latine, philosophe formé à la culture gréco-romaine, il est connu pour Les Métamorphose ou L‘Âne d’or. Dans une plaidoirie le concernant, texte connue sous le terme d’Apologie, il rappelle lui-même ses origines, se décrivant comme mi-numide, mi-gétule. Une rare déclaration personnelle qui nous renseigne sur la manière dont une personne savante de l’Afrique romaine pouvait situer son appartenance.

Deux siècles plus tard, non loin de là, naît Augustin de Thagaste, futur évêque d’Hippone et l’un des grands penseurs du christianisme. On le présente souvent comme un saint berbère. Son enracinement africain est incontestable ; une ascendance berbère ou punique est plausible, particulièrement du côté maternel, mais son identification personnelle relève avant tout de la culture latine et du christianisme romain.

Apulée et Augustin illustrent ainsi deux situations différentes. Le premier évoque explicitement ses origines numide et gétule. Le second appartient à une Afrique romanisée dans laquelle les héritages locaux continuent d’exister sans toujours déterminer l’identité revendiquée.

Un pharaon égyptien, des rois numides, un écrivain latin, un théologien chrétien : la mosaïque se constitue déjà sans qu’aucune définition unique puisse contenir ces destins.

Conquérir, régner, croire et voyager

Au VIIe siècle, la conquête arabe de l’Afrique du Nord ouvre un nouveau chapitre. Elle rencontre des sociétés aux organisations et aux croyances diverses, dont certaines opposent une résistance armée.

Dans les Aurès, Koceïla, puis Dihya, plus connue sous le nom de la Kahina, deviennent les figures emblématiques de ces affrontements. Les chroniqueurs arabes attribuent à Dihya le commandement de forces berbères capables de mettre en échec les premières expéditions musulmanes. Mais son histoire nous est parvenue à travers des récits postérieurs, où les faits se mêlent aux constructions légendaires. Son nom, sa religion, les circonstances de sa mort et jusqu’à l’étendue réelle de son pouvoir font encore débat.

Quelques années plus tard, un autre personnage associé au monde berbère entre dans l’histoire : Tariq ibn Ziyad. En 711, il commande l’expédition qui franchit le détroit de Gibraltar et ouvre la conquête musulmane de la péninsule Ibérique. Sa propre origine demeure discutée, mais les forces qu’il dirige comprennent d’importants contingents berbères.

Les populations nord-africaines ne sont donc pas seulement celles que l’on conquiert. Elles deviennent à leur tour actrices de conquêtes, de nouvelles organisations politiques et de transformations religieuses.

Au XIe siècle, les Almoravides, issus principalement de groupes sanhaja du Sahara occidental, bâtissent un empire qui s’étend jusqu’à al-Andalus. Youssef Ibn Tachfin en devient le grand souverain. À ses côtés apparaît une femme dont les chroniques ont préservé le souvenir : Zaynab an-Nafzawiyya.

Établie à Aghmat, sur les contreforts de l’Atlas, Zaynab connaît les équilibres politiques de la région. Conseillère influente de Youssef Ibn Tachfin, elle participe à l’affirmation du pouvoir almoravide. Les récits médiévaux lui attribuent parfois des pouvoirs extraordinaires, mais derrière ces embellissements apparaît une femme dont l’intelligence politique a compté dans la naissance d’un empire.

Un siècle plus tard, Ibn Tumart, originaire du milieu masmouda du Haut Atlas, prêche une réforme religieuse qui donne naissance au mouvement almohade. Son successeur Abd al-Mumin, issu du monde zénète, transforme ce mouvement en un vaste empire, de l’Atlantique jusqu’à l’Ifriqiya et à une partie de la péninsule Ibérique.

Ces souverains et réformateurs ne cherchent pas à fonder des États berbères au sens national moderne. Leur horizon est celui de l’islam, du pouvoir dynastique et de l’unité religieuse. Pourtant, leurs trajectoires demeurent inséparables des sociétés berbères qui ont porté leurs ambitions.

Au XIVe siècle, Ibn Battuta offre une autre manière d’habiter le monde. Né à Tanger dans une famille d’origine berbère, il quitte sa ville en 1325 pour accomplir le pèlerinage à La Mecque. Son voyage se prolonge pendant près de trois décennies, de l’Afrique orientale à l’Inde, des Maldives aux territoires d’Asie, puis jusqu’à l’Afrique subsaharienne.

Son récit, la Rihla, est rédigé en arabe. Le voyageur se reconnaît avant tout dans l’univers religieux et intellectuel du monde musulman. Son origine berbère n’est pas effacée, mais elle ne constitue pas l’unique horizon de son existence.

Il est berbère par ses attaches, musulman par sa foi, voyageur par vocation, homme d’un monde qui ignore les frontières nationales d’aujourd’hui.

Des montagnes du Maghreb aux étendues du Sahara

Il serait tentant, en parcourant les siècles suivants, de ne retenir que les guerres et les résistances. Mais les montagnes, les oasis et les déserts du Maghreb abritent aussi des traditions intellectuelles et poétiques dont l’histoire demeure souvent moins connue.

Dans le Souss marocain, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, Muhammad Awzal compose des œuvres religieuses en tachelhit, transcrites en caractères arabes. La langue amazighe devient ici le véhicule d’un enseignement musulman, à travers une écriture empruntée à la culture savante arabe.

Ce simple fait dit beaucoup de la manière dont les influences se croisent sans nécessairement se substituer les unes aux autres.

Au XIXe siècle, en Kabylie, Si Mohand ou Mhand laisse une œuvre poétique nourrie par l’errance, les bouleversements sociaux et la mémoire d’un monde transformé par la conquête française. Sa poésie, transmise oralement, trouve une place durable dans la culture kabyle.

La même région a vu émerger Lalla Fatma N’Soumer, figure religieuse et résistante devenue l’un des grands symboles féminins de l’histoire algérienne. Son nom rejoint, dans la mémoire collective, celui de Dihya, malgré les douze siècles qui séparent leurs existences.

Plus à l’est, dans les montagnes du Djebel Nefoussa en Libye, Sulayman al-Baruni suit un itinéraire singulier. Issu d’un milieu amazigh ibadite, il poursuit des études à Tunis, au Caire et dans le Mzab. Écrivain, homme religieux et acteur politique, il participe ensuite à la résistance contre la conquête italienne de la Tripolitaine. Son parcours traverse plusieurs territoires, plusieurs pouvoirs et plusieurs traditions intellectuelles.

Pendant ce temps, au Sahara central, Moussa ag Amastan exerce son autorité d’amenokal sur les Touaregs du Hoggar. Son histoire se déroule à la rencontre des traditions politiques sahariennes et de l’expansion coloniale française.

Au Maroc, les guerres de conquête du XXe siècle révèlent encore d’autres personnalités. Abdelkrim el-Khattabi mène dans le Rif une lutte qui débouche sur l’expérience de la République du Rif, avant sa défaite devant les forces françaises et espagnoles.

Dans le Sud-Est marocain, Assou Oubasslam prend la tête de résistants Aït Atta retranchés dans le massif du Saghro. En février et mars 1933, la bataille du Bougafer oppose ces combattants aux forces françaises. L’affrontement laisse une trace profonde dans la mémoire des populations du Sud-Est, notamment à travers les chants qui évoquent les violences de la conquête et la défense de leurs territoires.

Du Rif à la Kabylie, du Djebel Nefoussa au Hoggar et au Saghro, ces destins appartiennent à des mondes politiques distincts. Leurs combats n’expriment pas nécessairement un même projet collectif. Ils témoignent cependant de l’importance des appartenances locales, des systèmes d’autorité, des liens sociaux et des traditions que ces sociétés cherchaient, chacune à sa manière, à préserver.

Amazigh aujourd’hui, une identité au-delà des frontières

Au XXe siècle, les voix changent. La langue et la mémoire deviennent les instruments d’une nouvelle affirmation culturelle, tandis que les migrations étendent encore les territoires de l’identité amazighe.

Née à Tunis en 1913 dans une famille chrétienne originaire de Kabylie, Taos Amrouche écrit ses romans en français et chante en kabyle. Elle recueille et interprète les chants que lui a transmis sa mère, Fadhma Aït Mansour. À travers sa voix, des traditions orales villageoises franchissent la Méditerranée et trouvent de nouveaux auditeurs.

Mouloud Mammeri, écrivain et chercheur algérien, accomplit un autre travail de transmission. Il collecte des poèmes, étudie les langues berbères et contribue à faire reconnaître la valeur littéraire et intellectuelle d’une culture longtemps transmise principalement par l’oralité.

Puis vient Idir. En 1973, sa chanson A Vava Inouva, inspirée de l’univers des veillées kabyles, rencontre un succès qui dépasse les frontières algériennes. Le kabyle se fait entendre dans des pays où la langue était jusque-là presque inconnue du grand public. D’autres artistes, parmi lesquels Lounès Matoub, donnent à la chanson kabyle une place dans les débats sur la langue, l’identité et les libertés.

Au Maroc, Fatima Tabaamrant s’inscrit dans la longue tradition des poètes-chanteurs du Souss. Ses textes en tachelhit abordent la condition des femmes, les transformations de la société et la place de la langue amazighe. La chanteuse devient également parlementaire, portant son engagement culturel jusque dans la vie institutionnelle marocaine.

Plus au sud, dans le monde touareg, le poète Hawad écrit en tamajaght avec les caractères tifinagh, qu’il transforme aussi en une création graphique personnelle. Ses textes et ses peintures font dialoguer l’héritage saharien avec une œuvre profondément contemporaine.

Une autre voix naît dans les camps d’exilés et les villes sahariennes. Ibrahim Ag Alhabib, fondateur du groupe Tinariwen, adapte la guitare électrique aux mélodies et aux rythmes touaregs. Les chansons en tamasheq portent les expériences de l’exil, de l’attachement au désert et des bouleversements vécus par les populations sahariennes. Elles rencontrent désormais un public international.

Et que dire de Zinédine Zidane, né à Marseille dans une famille originaire de Kabylie ? Sa carrière appartient d’abord à l’histoire du football français et mondial. Mais son parcours montre aussi comment une filiation kabyle peut se transmettre dans l’expérience de la migration, au sein d’une identité française pleinement assumée.

Tous ces personnages n’entretiennent pas le même rapport avec leurs origines. Certains ont consacré leur vie à défendre une langue. D’autres en ont fait le support de leurs créations. D’autres encore portent un héritage familial sans en faire le centre de leur existence.

Reste pourtant à comprendre quand et comment une telle diversité de destins a fini par être réunie sous un même nom.

Quand les Berbères sont-ils devenus berbères ?

Massinissa se disait-il berbère ? Et saint Augustin ? Rien ne permet de l’affirmer. Le premier régnait sur un royaume numide, le second appartenait à l’Afrique romaine et chrétienne. Ni l’un ni l’autre ne nous a laissé de témoignage d’une appartenance à ce vaste ensemble humain que nous appelons aujourd’hui le monde berbère.

Le paradoxe est que cette histoire commune a été en grande partie écrite après eux.

Dans l’Antiquité, les Égyptiens, les Grecs et les Romains désignaient les populations du nord de l’Afrique par des noms différents : Libyens, Maures, Numides, Gétules, Mazices et bien d’autres. Certains de ces noms correspondaient à des territoires, d’autres à des peuples ou à des groupements politiques. Aucun ne recouvrait exactement l’ensemble humain auquel nous appliquons aujourd’hui le qualificatif de berbère.

C’est avec les conquêtes arabes du VIIe siècle qu’une nouvelle désignation collective commence à prendre forme. Les auteurs de langue arabe emploient le terme Barbar pour identifier des populations de plus en plus étroitement associées au Maghreb. L’historien Ramzi Rouighi, professeur d’histoire et d’études moyen-orientales à l’université de Californie du Sud, a montré que cette catégorie ne fut ni immédiate ni uniforme : elle s’est construite progressivement, à travers les récits de conquête, les rapports politiques et les représentations que les conquérants se faisaient des populations rencontrées.

Dans l’introduction de son ouvrage Inventing the Berbers: History and Ideology in the Maghrib, publié en 2019, Rouighi formule ainsi sa mise en garde :

« Personne ne confondrait, par exemple, un Romain et un Italien, ou un Hun et un Hongrois. »

— Ramzi Rouighi, Inventing the Berbers, 2019. Traduction de l’anglais.

Là où Gabriel Camps cherchait à comprendre la permanence des héritages berbères à travers les siècles, Ramzi Rouighi interroge la formation de l’identité collective qui permet aujourd’hui de les réunir sous un même nom. Ces deux démarches ne s’excluent pas. L’une explore ce qui s’est transmis, l’autre la manière dont cette transmission a progressivement été pensée et racontée comme une histoire commune.

Mais les populations concernées ne sont pas restées étrangères à cette construction. Des auteurs et généalogistes nord-africains ont également cherché à inscrire leurs groupes dans une histoire commune. Dès les Xe et XIe siècles, certains récits leur donnent un ancêtre nommé Mazigh, ou une ancêtre appelée Tamzigh. Ces généalogies relèvent de la tradition historique et de la représentation des origines, non de la démonstration d’une filiation réelle. Elles témoignent cependant d’une volonté ancienne de penser les appartenances au-delà des seuls groupes tribaux.

Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun donne à cette histoire une ampleur nouvelle. Il rassemble les généalogies, les dynasties et les événements politiques dans une vaste fresque consacrée aux Berbères. Cette œuvre contribue durablement à faire de populations dispersées les acteurs d’une histoire collective.

Pourtant, une histoire commune écrite par des chroniqueurs ne signifie pas que tous ceux qu’elle réunit aient eu conscience d’appartenir au même peuple. Les identités vécues demeuraient multiples, organisées autour des familles, des tribus, des confédérations, des régions, des religions ou des pouvoirs auxquels les hommes se rattachaient.

Le cas de saint Augustin, rencontré plus haut dans notre galerie, illustre particulièrement cette difficulté. Dans un essai publié en 2019, Ramzi Rouighi rappelle comment, au XIXe siècle, des missionnaires français se sont appuyés sur une lecture coloniale d’Ibn Khaldoun pour présenter Augustin comme un Berbère chrétien. Sa figure servait alors à évoquer une Afrique du Nord chrétienne antérieure à la conquête arabe et à nourrir une opposition entre populations berbères et arabes. Une identité attribuée quinze siècles après la mort du philosophe participait ainsi à une représentation politique du passé.

Mais cette instrumentalisation suffit-elle à invalider l’hypothèse de ses origines berbères ? Certainement pas. La Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle que le nom de sa mère, Monnica, pourrait indiquer une ascendance berbère ou punique, sans que l’œuvre d’Augustin permette d’établir une identité berbère revendiquée. La philologue Catherine Conybeare, dans une étude publiée en 2026, insiste de son côté sur son enracinement africain, perceptible jusque dans son accent latin, dont il avait conscience, et dans sa manière de considérer Rome depuis l’Afrique. Elle défend également l’hypothèse d’un héritage berbère maternel.

Augustin pouvait donc être à la fois citoyen romain, philosophe chrétien, profondément africain et héritier de populations locales. Mais rien ne permet d’affirmer qu’il se serait lui-même reconnu dans cette identité collective berbère que les siècles suivants ont progressivement construite. Son exemple révèle la différence entre une origine possible, une appartenance vécue et une identité attribuée par la postérité.

Il faut attendre la fin du XIXe siècle et surtout le XXe siècle pour voir s’affirmer, notamment à partir de la Kabylie, une autre conception de cette appartenance. La langue, les traditions orales, les écritures anciennes et l’histoire préislamique deviennent les références d’une identité revendiquée au-delà des territoires d’origine. Le nom Amazigh, ancien mais inégalement employé, est réinvesti comme désignation collective. La diaspora, les chercheurs, les écrivains et les artistes participent à sa diffusion.

Une curieuse rencontre entre l’Antiquité et le présent illustre ce mouvement. Lorsque des militants amazighs choisissent, au XXe siècle, de faire commencer une ère calendaire vers 950 avant notre ère, ils prennent pour référence le règne de Sheshonq Ier, pharaon égyptien d’ascendance libyenne. Le souverain, qui n’avait évidemment aucune conscience d’appartenir à une identité amazighe contemporaine, devient ainsi l’un de ses symboles historiques.

Il ne s’agit pas d’une continuité politique ininterrompue depuis l’Égypte des pharaons. Il s’agit d’un passé ancien auquel une communauté contemporaine choisit de se rattacher.

Cette affirmation identitaire trouve également une traduction institutionnelle. Au Maroc, la Constitution adoptée en 2011 reconnaît dans son préambule la composante amazighe de l’identité nationale, aux côtés de ses autres composantes et affluents. Son article 5 érige l’amazighe en langue officielle de l’État, en tant que « patrimoine commun de tous les Marocains sans exception ». Cette reconnaissance constitutionnelle marque une étape majeure dans l’histoire contemporaine de l’amazighité : une langue et un héritage longtemps transmis au sein de communautés dispersées acquièrent désormais une place explicite dans les fondements de l’État marocain.

L’identité berbère apparaît ainsi sous un jour singulier : héritière de langues et de cultures très anciennes, nommée et racontée au fil des siècles, elle est aussi le produit d’une conscience collective qui s’est profondément renouvelée à l’époque moderne.

Une identité n’est donc pas seulement ce que l’on reçoit du passé. Elle est aussi ce que les hommes choisissent d’y reconnaître et d’en transmettre.

À retenir

  • L’identité berbère ne correspond pas à une origine unique. Elle rassemble des populations aux langues apparentées, mais dont les religions, les territoires, les cultures et les trajectoires historiques ont considérablement varié.
  • De nombreuses figures qualifiées aujourd’hui de berbères ne se désignaient pas nécessairement ainsi. De Sheshonq Ier à saint Augustin, cette attribution peut être rétrospective et demeure parfois historiquement incertaine.
  • La catégorie collective de « Berbères » s’est progressivement construite au Moyen Âge. Les chroniqueurs arabes ont contribué à sa diffusion, puis Ibn Khaldoun lui a donné une ampleur historique et généalogique particulière au XIVe siècle.
  • Deux approches historiques se complètent. Gabriel Camps étudie la permanence des héritages linguistiques et culturels ; Ramzi Rouighi interroge la construction historique de l’identité collective qui les rassemble.
  • L’affirmation amazighe moderne s’est développée principalement à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du XXe siècle. Elle dépasse progressivement les appartenances locales et les frontières nationales, portée notamment par les intellectuels, les artistes et les mouvements culturels.
  • Au Maroc, la Constitution de 2011 marque une reconnaissance institutionnelle majeure. L’amazighe devient langue officielle de l’État et patrimoine commun à tous les Marocains.

Sources

  • Gabriel Camps, « Être berbère » (Avertissement), Encyclopédie berbère, vol. 1, 1984, p. 6-48. Texte fondateur consacré à la permanence des héritages berbères et aux transformations historiques de ces populations. Consulter sur OpenEdition.
  • Ramzi Rouighi, Inventing the Berbers: History and Ideology in the Maghrib, University of Pennsylvania Press, 2019. Étude de la formation médiévale de la catégorie « Berbères » et de ses réinterprétations modernes. Présentation de l’ouvrage.
  • Salem Chaker et Hélène Claudot-Hawad, « Identité », Encyclopédie berbère, vol. 24, 2001, p. 3623-3632. Analyse des appartenances vécues, des perceptions extérieures et de l’affirmation identitaire contemporaine, notamment chez les populations touarègues. Consulter sur OpenEdition.
  • Yves Modéran, « Mazices, Mazaces », Encyclopédie berbère, vol. 31, 2010, p. 4799-4810. Étude des ethnonymes antiques et des précautions nécessaires pour les rapprocher du nom Amazigh. Consulter sur OpenEdition.
  • Jean-Pierre Laporte, « Sheshonq Ier et le “calendrier berbère” », Encyclopédie berbère, vol. 42, 2019, p. 7355-7358. Sur le pharaon d’ascendance libyenne et son adoption comme référence de l’ère calendaire amazighe contemporaine. Consulter sur OpenEdition.
  • Ramzi Rouighi, « Race on the mind », Aeon, 2019. Essai sur les lectures racialisées de l’histoire nord-africaine à l’époque coloniale, notamment à travers la traduction d’Ibn Khaldoun et la figure de saint Augustin. Lire l’essai.
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Augustine of Hippo », article publié en 2019 et révisé en 2024. Présentation historique et philosophique d’Augustin, avec une appréciation prudente de ses origines et de son identité culturelle. Consulter l’article.
  • Catherine Conybeare, « Secure in My Heritage: The Importance of Saint Augustine’s African Context », Church Life Journal, University of Notre Dame, 10 février 2026. Étude de l’enracinement africain d’Augustin et de sa place dans la formation de sa pensée. Lire l’article.
  • Royaume du Maroc, Constitution de 2011, préambule et article 5. Reconnaissance de la composante amazighe de l’identité nationale et de l’amazighe comme langue officielle de l’État. Consulter le texte officiel.

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