Le dromadaire au Maroc

Le dromadaire, de la patience aux forces invisibles

Le dromadaire au Maroc
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Il transportait les marchandises à travers le Sahara, accompagnait les pèlerinages et incarnait la patience. Mais le dromadaire pouvait aussi annoncer la mort, emporter les malheurs d’une ville ou prêter ses pieds à une créature redoutée. Dans les croyances, les proverbes, les chants et les arts populaires du Maroc, cet animal familier des paysages du Sud possède un caractère étonnamment contradictoire.

Un chameau à une bosse, maître des routes du désert

Commençons par une précision : le chameau dont parlent les traditions marocaines est bien le dromadaire (Camelus dromedarius), un camélidé à une seule bosse, contrairement au chameau de Bactriane, originaire d’Asie centrale, qui en possède deux. Le mot « chameau » demeure néanmoins d’usage courant au Maroc, et c’est celui qu’emploie André Goldenberg dans son Bestiaire de la culture populaire musulmane et juive au Maroc, publié en 2000.

L’animal doit sa réputation d’endurance à une extraordinaire adaptation aux milieux arides. Contrairement à une croyance tenace, sa bosse ne contient pas d’eau, mais une réserve de graisse, mobilisable lorsque la nourriture manque. Ses larges pieds facilitent ses déplacements sur les sols meubles, tandis que son organisme limite les pertes d’eau.

Ces qualités ont fait du dromadaire un acteur essentiel de l’histoire saharienne. Pendant des siècles, les caravanes ont relié les oasis du Sud marocain aux marchés situés au-delà du désert, transportant sel, étoffes, marchandises précieuses et, dans un commerce dont il ne faut pas oublier la violence, des personnes réduites en esclavage.

Loin de traverser systématiquement le Sahara d’une seule traite, les animaux et les caravanes circulaient souvent d’une oasis à l’autre, en s’appuyant sur les pâturages, les points d’eau et les connaissances des caravaniers.

Cette familiarité avec l’animal explique la place qu’il occupe dans les langues, les traditions et jusqu’aux noms de lieux. Goldenberg relève notamment Aïn Imel, la source du chameau, ou Tizi n’Talghemt, le col de la chamelle.

Une caravane de nomades dans le Sud-Est marocain.
Une caravane de nomades dans le Sud-Est marocain.

Un animal providentiel porteur de baraka

Le dromadaire occupe une place importante dans l’imaginaire religieux musulman. Le Coran invite lui-même à considérer cet animal comme une manifestation remarquable de la Création :

Dieu vous a donné des animaux comme montureou comme nourriture. pour vous en servir et pour atteindre ce que vous désirez. Et vous y êtes portés comme sur des navires.

Coran – XVI. 5

Sa valeur matérielle rejoint ainsi sa dimension religieuse. Animal nourricier, monture et bête de somme, le dromadaire peut également devenir porteur de baraka, cette force bienfaisante qui, dans les croyances populaires, protège les hommes et favorise la guérison ou la prospérité.

Goldenberg rapporte plusieurs traditions dans lesquelles le chameau intervient auprès des saints ou joue un rôle protecteur. Dans les récits populaires, un saint peut même apparaître sous sa forme pour chasser les mauvais esprits.

Mais cette proximité avec le sacré prend aussi des formes collectives, parfois spectaculaires.

Chez les Aïssaoua et les Hmadcha, confréries soufies marocaines, certains participants aux cérémonies imitaient autrefois le comportement du chameau. Goldenberg décrit ces personnages appelés jmâl, qui marchaient à quatre pattes, broutaient des plantes épineuses et reproduisaient les attitudes de l’animal.

La puissance physique du dromadaire devenait ainsi une figure du rituel, comme celle du lion, du chacal ou d’autres animaux imités dans les pratiques confrériques.

Le chameau qui emportait les malheurs des hommes

La fonction protectrice du dromadaire apparaît également dans d’anciens rites où l’animal devait symboliquement éloigner le mal.

Goldenberg rapporte qu’en période d’épidémie, on promenait parfois un chameau dans une ville avant de le mettre à mort : l’animal était censé se charger des malheurs de la communauté.

Il évoque aussi les sacrifices de chameaux organisés lors de certains moussems, ces rassemblements religieux et populaires associés aux sanctuaires de saints.

Au moussem de Moulay Brahim, dans le Haut Atlas, les membres de la corporation des tanneurs de Marrakech faisaient autrefois parcourir les quartiers de la ville à un chameau avant de le conduire au sanctuaire pour y être sacrifié. Selon la croyance rapportée, l’animal emportait avec lui les péchés de la ville. Goldenberg précise que ces rites étaient encore pratiqués dans les années 1980.

Le dromadaire pouvait donc recevoir symboliquement le mal des hommes, puis disparaître en l’emportant.

Un autre usage, plus insolite encore, est mentionné à Tamkasselt, dans la vallée du Drâa, entre Agdz et Zagora. Pendant l’Achoura, une longue palme entourée de fibres de palmier formait un flambeau oscillant appelé alghoum, le chameau.

L’animal était ainsi présent jusque dans les objets et les gestes des fêtes populaires.

Entre mauvais présages et créatures inquiétantes

Mais la baraka du chameau n’effaçait pas son autre visage, beaucoup plus inquiétant.

Dans certaines interprétations traditionnelles des rêves, le chameau blanc annonçait le bonheur. Un chameau noir, en revanche, pouvait être associé à la mort. L’animal devenait alors le messager d’un destin que le rêveur cherchait à déchiffrer.

Son apparence pouvait même être empruntée par des êtres surnaturels.

Goldenberg rappelle ainsi une version de la légende d’Aïcha Kandicha, redoutable jnniya du folklore marocain. Elle se présentait sous les traits d’une très belle femme, mais possédait des pieds de chameau. Sa beauté attirait ses victimes avant que cette singularité animale ne révèle sa véritable nature.

Le dromadaire, protecteur dans certaines croyances, devient ici le signe d’une humanité trompeuse, d’un être qui appartient au monde invisible.

Ce contraste rappelle combien les animaux des traditions populaires échappent aux significations uniques : un même être peut apporter la bénédiction et inspirer la terreur.

Un géant moqué par les proverbes

Le dromadaire n’est pourtant pas traité avec une révérence constante. Dans les proverbes marocains réunis par Goldenberg, sa puissance, sa taille et son apparente noblesse prêtent volontiers à la moquerie.

Jamais le chameau ne voit sa bosse.

Difficile de trouver meilleure image de l’homme incapable de reconnaître ses propres défauts.

Ailleurs, l’animal incarne une autorité indifférente aux autres. Le chameau placé à la tête d’une caravane ne se soucie guère de ceux qui marchent derrière lui.

Mais les proverbes rendent aussi hommage à l’expérience de celui qui connaît sa monture :

Le chameau a son plan, le chamelier le sien.

Derrière cette formule se dessine toute une philosophie du rapport entre l’homme et l’animal. Le chamelier commande, mais il ne maîtrise pas nécessairement les intentions d’une bête réputée difficile.

La langue populaire peut même retourner la grandeur de l’animal en injure. Goldenberg relève que traiter quelqu’un de « chameau » ou de « fils de chameau » constituait une offense sérieuse.

Comment expliquer qu’un animal aussi précieux puisse devenir une figure de sottise ou de grossièreté ? Sans doute parce que les hommes le connaissaient assez bien pour admirer son endurance sans lui prêter toutes les vertus. Le dromadaire, comme ses maîtres, avait ses défauts.

La patience des caravaniers, la poésie et les énigmes

À l’inverse de cette figure parfois ridicule ou inquiétante, le dromadaire devient dans les chants une leçon de patience.

Un poème rapporté par Goldenberg oppose la précipitation du cheval à la marche régulière du chameau :

Mais le chameau marche doucement,
La nuit et le jour.
Ne te hâte pas !
Apprends la patience !

Ce n’est pas la vitesse qui assure ici la réussite, mais la persévérance. Une qualité dont dépendaient les longs déplacements dans les régions désertiques.

Les Chants des caravaniers du Sous expriment une autre dimension de cette existence. Les caravaniers ne possèdent ni les richesses des citadins ni le confort des propriétaires de jardins et de maisons. Leur domaine est ailleurs :

Nous, les caravaniers,
Nous n’avons que le ciel et les sables
Mais après la chaleur du jour,
Il y a la fraîcheur de la nuit.
Pourquoi nous plaindrions-nous ?

Chants d’amour et de guerre de l’Islam – F. Toussaint

Dans la tradition orale amazighe, le dromadaire devient également personnage de devinette. Goldenberg cite une énigme tirée des paroles d’un ahouach, dans le sud-ouest de l’Atlas : un chameau qui tète un lièvre. Derrière cette image absurde se cache, selon l’explication recueillie, le personnage du caïd.

Ces jeux poétiques rappellent que la présence du chameau dans les langues populaires ne se réduit pas au vocabulaire du désert : elle permet aussi de parler des hommes, du pouvoir, de leurs qualités et de leurs travers.

Des gravures rupestres aux tapis du Sud marocain

La silhouette du dromadaire traverse enfin les représentations artistiques.

On la retrouve dans l’art rupestre nord-africain, notamment dans l’Anti-Atlas. Mais toutes les gravures animales n’appartiennent pas à la même époque : les représentations de dromadaires sont généralement rattachées aux phases historiques les plus récentes de l’art saharien, souvent qualifiées de camelines ou de libyco-berbères. Elles sont donc bien postérieures à une grande partie des gravures préhistoriques représentant la faune sauvage.

L’animal apparaît également dans les tapis des Aït Ouaouzguite, autour de Taznakht. Goldenberg reproduit plusieurs compositions où les chameaux, parfois accompagnés de leurs petits, se détachent en motifs vivement colorés. Sa silhouette se retrouve aussi sur des broderies, des bijoux et certaines khamsas, ces mains protectrices utilisées comme amulettes.

Dans les années 1960, des enfants de Meski, près d’Erfoud, réalisaient encore des représentations de chameaux à partir de feuilles de palmier tressées, tandis que d’autres artisans fabriquaient des figurines destinées aux voyageurs.

Caravane de dromadaires sur un tapis Aït Ouaouzguite
Caravane de dromadaires sur un tapis Aït Ouaouzguite

L’animal a également traversé la modernité. En 1978, la société de transport SATAS, dont les autocars desservaient notamment les routes du Sud marocain, utilisait un dromadaire bondissant comme emblème. Le transport motorisé avait remplacé la caravane, mais celle-ci survivait dans l’image choisie pour représenter la compagnie.

De la gravure rupestre au logo d’autocar, du tapis à la devinette, le dromadaire aura donc porté bien davantage que les charges confiées aux caravaniers.

Animal de travail et signe de richesse, figure de baraka et de sacrifice, modèle de patience mais aussi personnage orgueilleux ou grotesque, il reflétait les contradictions des hommes qui vivaient à ses côtés.

Et c’est peut-être là toute sa singularité : dans un monde où il était indispensable, le dromadaire n’avait pas besoin d’être parfait pour devenir légendaire.

Les pratiques et croyances décrites proviennent de traditions rapportées par Goldenberg, principalement à partir de témoignages anciens et de sources ethnographiques. Elles ne doivent pas être considérées comme uniformément répandues ou nécessairement encore pratiquées aujourd’hui. Les citations populaires sont reproduites d’après les versions françaises présentées dans l’ouvrage.

Sources

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