Gnawa adeptes de Lalla Mimouna

Le patrimoine vivant des Gnawa de Lalla Mimouna

Vous pouvez lire l’article en écoutant le chant du Raïs

Dans la mosaïque identitaire du Maroc, le Gnawa tient une place particulière. Sa présence en effet renforce la singularité du pays mais surtout elle amplifie sa profondeur d’âme. Connue pour son style musical, la communauté Gnawa est avant tout porteuse au Maroc des échos de l’Afrique noire. En cela, elle est l’héritière légitime des affres lointains de l’esclavage qui longtemps ont irrigé les territoires du royaume, jusque dans ses moindres recoins. Le Gnawa est aussi porteur d’une mystique ancestrale où se mélangent les arts de la guérison et ceux du dialogue avec le divin. Dispersés partout au Maroc, les Gnawa répondent à différentes traditions qui les distinguent entre eux. L’une de ces traditions se rattache à une ancestre mythique du nom de Lalla Mimouna vénérée par tous comme la figure structurante de leur identité. Près de Tinghir, dans la vallée de Todgha, une de ces communautés Gnawa y réside et régulièrement fait résonner les couleurs de leur patrimoine. M’bark El Haouzi en est le responsable. Il a accepté de répondre aux questions de sudestmaroc.com

Sudestmaroc.com Vous avez consacré vos recherches académiques aux Gnawa notamment en publiant le livre « les Gnawa de Lalla Mimouna » coécrit avec Erwan Delon. Pourquoi avez-vous cet intérêt pour ce sujet et pourquoi vous êtes-vous focalisé sur cette communauté précise ?

M’bark El Haouzi – Je suis l’Amghar des Gnawa du Todgha et j’ai consacré ma vie à valoriser et sauvegarder cette culture qui a failli disparaître à l’aube des années 80.

En effet, il y avait un désintérêt pour cette culture et le risque de son effacement était réel. En 1994, alors que je passais ma licence en Langue et Littérature françaises, j’avais rédigé mon mémoire sous le thème « Le festival des Gnawa – spectacles et jeux théâtraux dans la région d’Errachidia ». En 1992 lors d’un festival annuel à Igli, j’avais posé quelques questions au feu Messaoud Oubelkhir. Il était alors l’un des meilleurs Gnawa dans le Sud du Maroc et de fait un véritable gardien de la mémoire et des traditions Gnawa. Il était réputé pour ses performances et son jeu spécifique. Avant de me répondre, il m’avait demandé le but de mes questions. Je lui avais répondu que mon intention était de mener une étude académique sur les activités et les traditions Gnawa dans le Sud Est marocain. Il m’avait alors pris la main en me disant :

« Maintenant qu’il y a quelqu’un qui va écrire et sauver
nos traditions de l’oubli, je pourrai mourir en toute tranquillité »

Messaoud Oubelkhir

Je lui ai alors promis de me consacrer à la sauvegarde et à la valorisation du patrimoine Gnawa.

Sudestmaroc.com Pouvez-vous nous retracer les grandes lignes de l’histoire de la communauté des Gnawa du Sud Est marocain : son origine, l’époque et les raisons de son arrivée dans cette partie du Maroc, notamment dans la vallée du Drâa, au Tafilalet et à Todgha ?

MEH – L’arrivée des Gnawa au Maroc s’est faite en deux vagues principales. La première est survenue pendant le règne d’Ahmed Al-Mansour Dahbi. Né en 1549 à Fes et mort à Marrakech en 1603, il fut le 6ème sultan de la dynastie saadienne. Durant son règne qui s’étendit entre 1578 et 1603, il a fait venir d’importants groupements de population noire depuis l’ancien Soudan – aujourd’hui le Mali, le Sénégal, le Niger, la Mauritanie et la Guinée. Son objectif était de les faire travailler dans les sucreries comme celle d’Essaouira et de Marrakech. A la fin de son règne, ces esclaves se sont révoltés et ont détruit les sucreries pour ensuite se disperser dans toutes les régions du pays.

Certains d’entre eux se sont ainsi retrouvés au service des zaouïas maraboutiques et d’autres parmi les cheikhs, ces chefs des nombreuses tribus rurales ou auprès des représentants du Sultan, les Caïds, qui les ont pris comme esclaves domestiques.

Tous, éparpillés dans le Maroc rural, sont berbérophones.

Etymologie du mot Gnawa : selon Delafosse (1924), l’expression berbère akal-n-iguinaouen qui signifie pays des Noirs, aurait donné naissance aux mots Guinée et Ghana et par la suite au mot gnaoua par ressemblance phonétique. Gnaoua, signifierait donc, par extension, homme noir ou venant du pays des hommes noirs, c’est-à-dire l’Afrique subsaharienne. (Source : Wikipedia)

Les Gnawa de la ville et leur culture de la transe

Une seconde vague a amené les Gnawa de la ville. On les appelle les Gnawa de la ville parce qu’ils sont arrivés au moment où les grandes cités du Maroc se fondaient. Ils sont issus de la garde royale de Moulay Ismaïl et ont été appelés les Bukhara. Ils sont venus avec les caravanes du commerce saharien à la fin du 18ème siècle et tout au long du 19ème siècle.

Ils ont rapporté une musique dont la raison d’être est thérapeutique. C’est la culture de la transe. Ils sont arabophones.

Cependant il ne faut pas oublier que des populations à peaux noires habitaient déjà au Maghreb depuis l’Antiquité. De nombreux historiens confirment leur présence, notamment dans les différents oasis du Sud Est marocain en tant que cultivateurs paisibles du dattier et de la terre. On leur a donné le nom d’Haratine.

Les Haratins (en berbère isemghan, sing. asemgh), parfois appelés Maures Noirs, désignent des habitants noirs du Sahara, de statuts divers selon les régions. (Source : Wikipedia)

Pour ce qui est de notre communauté Gnawa, arrivée très tôt dans le Sud-Est, nous nous sommes liés aux tribus berbères des Ait Atta et nous les avons suivis là où ils allaient et là où ils s’installaient.

Le groupe Gnawa Oued Toudra Tinghir, Maroc

Sudestmaroc.com Comment cette communauté a-t-elle vécue dans la région du Sud-Est ? Quels étaient sa position et son rôle dans la société locale ? Quels liens avait-elle avec les autres groupes de population ?

MEH – Notre communauté s’est donc liée très tôt aux Ait Atta. Le massif du Saghro représente leur terre ancestrale, le berceau de leur confédération. Nous avons toujours eu de bonnes relations avec eux mais, et comme toute personne à peau noire, nos ancêtres ont vécus l’esclavage ou la servitude.

Il faut signaler une multitude de noms pour désigner ces personnes noires qui en effet n’ont pas toutes la même origine mais qui tous ont été victimes d’une manière ou d’une autre de l’esclavage.

Deux grandes appellations peuvent s’observer : les Ikabliyen et les Ismkhan, encore appelés Ignaoun. Ce dernier terme est donné aux Noirs liés à des familles nobles, présents en tant qu’esclaves domestiques. Mais plus tard, il est donné comme désignation locale, ainsi gnawa – ignaoun – ismkhan et ismgan sont des termes au sens équivalent mais qui différent selon les régions.

Les personnes concernées par la première appellation sont marginalisées et continuent de garder le statut qui leur était réservé autrefois. C’est pourquoi au Todgha, les termes Ikabliyen et Haratine gardent encore une connotation très péjorative puisqu’il est fait référence à des hommes noirs qui ont pour mission de travailler dans les champs, c’est-à-dire à d’être des esclaves.

Ces rapports découlent de la double origine des marocains. Ceux-ci se composent, dans l’ensemble, de berbères blancs et d’Haratines noirs, descendants des anciens esclaves déracinés de l’Afrique subsaharienne. Cette deuxième catégorie continue à se voir appliquée un statut inférieur ; et elle est, en fait, exploitée par la première.

Face à cette situation, nous pouvons constater une importante émigration des Noirs à l’extérieur des villages, soit à l’étranger ou vers les villes du pays, là où les conditions de travail sont meilleures et plus rémunératrices. Mais personne n’est venu remplacer les partants ce qui a représenté une perte pour l’économie locale car les villages se sont ainsi vidés de leur force de travail, .

Cependant, on aurait tort de croire que les Noirs subissent des violences ; c’est sur le plan économique qu’ils sont exploités. Il faut dire aussi que jusqu’à des temps très proches, ces derniers formaient des groupements humains misérables, et qu’abandonnés à eux-mêmes, ils ne bénéficiaient pas des secours nécessaires pour remédier aux maux qui les accablaient.

Une communauté Gnawa fière de ses origines

Sudestmaroc.com Il est courant de nommer les Gnawa en utilisant le terme «Laâbid », littéralement esclave en arabe. Pourquoi cette appellation ? Comment cette appellation était-elle ressentie par les personnes de la communauté Gnawa ?

MEH – En fait, les termes Laâbid, Issamkhan ou Issamgan sont toujours liés à la période de l’esclavage et sont donnés et utilisés par les blancs pour exprimer leur supériorité et exercer leur pouvoir et leur domination sur les hommes de couleur et les marginaliser.

Le terme parfait est Ignawen (pluriel du terme amazighe agnaw). Ce terme est employé pour désigner des populations noires venues de contrées lointaines, pour s’installer dans les régions sud du Maroc. Ces populations parlaient un langage que les habitants de ces régions ne comprenaient pas. Je peux dire que ces appellations racistes étaient à l’origine de la dégradation de nos traditions dans les régions du sud est jusqu’à une époque récente.

Ceci dit, de nos jours, la communauté Gnawa ne donnent plus d’intérêt à toutes ces appellations car ils sont conscients de la valeur de leur patrimoine et sont fiers de leur origine et de leur identité.

Sudestmaroc.com Les Gnawa du Sud-Est ne jouissent pas d’une aussi grande notoriété que ceux d’Essaouira ou de Marrakech. Comment expliquez-vous cela ? Quelles différences pouvons-nous observer entre ces différentes communautés éparpillées au Maroc ?

MEH – Les Gnawa de Sidna Bilal ont été beaucoup étudiés et sont en effet plus connus médiatiquement. Le fait qu’ils vivent dans des grandes villes a sans doute joué. Leur appellation explique aussi leur notoriété puisque Sidna Bilal est le premier muezzin du prophète de l’Islam.

Leur musique s’inscrit dans la culture de la transe à visée thérapeutique. Ils utilisent un instrument à trois cordes et à registre bas. Leur calendrier est lunaire et leur rituel, toujours nocturne, a lieu à la fin du mois de Chaâbane parce qu’ils croient qu’avec l’arrivée du mois sacré, le ramadan, tous les djinns sont enchainés.

Cette pratique de la transe a beaucoup intéressé l’anthropologie et la société marocaine les a vite intégrés car la transe existait déjà dans le fond culturel de la société marocaine, chez les Aïssawa , les Hmadcha et les Derkaoua.

Etre Gnawa de Lalla Mimouna, de père en fils

Chez les Gnawa adeptes de Lalla Mimouna, on est Gnawa de père en fils, nous sommes donc des familles de Gnawa, à l’inverse chez les adeptes de Sidna Bilal on peut devenir Gnawa en suivant le processus d’initiation aux pratiques thérapeutiques, ce qui rend ces Gnawa plus accessibles à étudier et à intégrer, puisque tout à chacun peut devenir Gnawa.

C’est pourquoi ce livre constitue un témoignage exceptionnel permettant de découvrir le patrimoine des Gnawa de Lalla Mimouna jusque là resté dans l’ombre des Gnawa de Sidna Bilal.

Sudestmaroc.com Quelles sont les traditions culturelles propres à cette communauté Gnawa du Sud Est ?

MEH – Les Gnawa du Sud Est marocain sont appelés les adeptes de Lalla Mimouna ou Gnawa de la Compagne. Ils se nomment ainsi car ils vénèrent Lalla Mimouna, ici appelée la Compagne. Il s’agit d’une ancienne divinité africaine en l’honneur de laquelle et avec laquelle les Gnawa partagent toutes leurs activités. Elle est donc bel et bien la compagne fidèle et inséparable des Gnawa, celle qui réconforte, qui guérit et celle qui accompagne les Gnawa durant leur vie entière.

Cette tradition se retrouve dans différentes régions du Maroc comme le grand Souss, le Nord du Maroc et même en Algérie.

La musique des Gnawas de la Compagne est appellé en berbère Ganga. Régulièrement, des groupes font des tournées aumônières et tous effectuent chaque année le pèlerinage de Lalla Mimouna. Nos instruments de musique sont les tambours et les castagnettes. Il y a deux joueurs de tambours qui impulsent le rythme aux danseurs. Ces danses et musiques sont notre patrimoine que nous voulons les conserver intactes.

Le pélerinage annuel de Lalla Mimouna

Sudestmaroc.com Comment se déroule ce pélerinage annuel de Lalla Mimouna

MEH – La tradition raconte que Lalla Mimouna aurait séjourné sur une montagne près du douar de Tamsermass, dans la commune rurale de M’cissi, Caïdat, Cercle de Alnif et Province de Tinghir au Sud Est du Maroc. Depuis, un sanctuaire a éte élévé pour commémorer sa présence.

Le voyage des Gnawa au sanctuaire de Lalla Mimouna a toujours lieu au début du printemps et plus précisément pendant la première semaine du mois de mars agraire. C’est un voyage rituel, une étape par laquelle tous les fidèles doivent passer. Pour eux, c’est une tradition habituelle qu’ils ont héritée de leurs parents ; mais, c’est aussi un temps de prières et d’aspiration au pardon des pêchés et à la bénédiction de leur vie.

Pendant les trois jours du voyage, la sacralité et la divinité sont toujours présentes. Les Gnawa essaient de revivre le temps mythique, celui dont leurs premiers ancêtres déportés de leur pays d’origine, auraient le souvenir et la nostalgie.

Il faut signaler que les tribus berbères des Ait Atta ont adopté la croyance en Lalla Mimouna et participent à son pélerinage.

Sudestmaroc.com Autrefois, la musique et la danse gnawa étaient une composante importante du paysage culturel du Sud Est marocain à l’instar d’Ahidous, Ahwach … Quels étaient alors les valeurs et les messages véhiculés par cette musique et cette danse ?

MEH – Les femmes sont très attentives aux visites des Gnawa, elles demandent à Lalla Mimouna la baraka pour leurs enfants ou la fertilité pour elle-même. Les femmes entrent souvent en transe lors des visites des Gnawa. Ces transes ont ainsi une visée thérapeutique car elles permettent de libérer un trop plein d’émotions.

D’autre part les tournées des Gnawa constituent pour les villageois un moment privilégié, une fête à laquelle ils vont participer, c’est le temps du spectacle. Les Gnawa leur offre un divertissement mais il y a aussi tout le coté mystique inhérent à la vénération d’une femme, Lalla Mimouna.

Les villageois se représentent les Gnawa comme les hommes de la baraka, et c’est pourquoi ils participent en nombre aux rituels proposés.

Pour la préservation de la symbolique mystique

Sudestmaroc.com Aujourd’hui la musique Gnawa est réduite à un aspect purement folklorique et semble avoir perdu sa symbolique mystique. Est-ce vraiment le cas ou bien y-a-t-il une survivance de ces traditions ? Comment selon vous revaloriser ce patrimoine culturel qui appartient à l’histoire collective du Sud Est et du Maroc en général ?

MEH – Nous connaissons effectivement une folklorisation et une commercialisation du phénomène Gnawa. Dans ce contexte, il est facile de céder aux sirènes de l’argent en laissant de côté l’aspect mystique.

Chez les Gnawa de la Compagne, nous restons très attentifs à cette symbolique mystique. C’est un point essentiel, les Gnawa vénèrent Lalla Mimouna avec tout le coté spirituel que cela implique, il est également primordial de respecter les valeurs tagnaouites. Ce sont les valeurs que nous véhiculons : décence entre les sexes et les générations, entraide dans le fouar, paix universelle.

Enfin pour valoriser ce patrimoine, il est primordial d’avoir l’appui des autorités qui doivent prendre conscience de la chance d’avoir des Gnawa dans leur région. Il faut mettre en avant les Gnawa en les faisant participer aux manifestations culturelles, et en faisant d’eux un des emblèmes culturels de la région.

En ces temps difficiles, il est plus que jamais nécessaire que les responsables politiques soutiennent notre patrimoine ancestral que nous maintenons en vie de génération en génération.

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