Livre ancien à la bibliothèque de Tamgroute - Par A. Azizi

Le soufisme, voie d’élévation de l’être et du Maroc

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Versant mystique de l’islam, le soufisme propose un cheminement intérieur fondé sur la purification de soi, le souvenir de Dieu et la recherche d’une connaissance intime du divin. Au Maroc, cette quête spirituelle s’est progressivement incarnée dans des lignées de maîtres, des confréries et des zaouïas qui ont profondément marqué l’histoire religieuse, sociale et parfois politique du pays.

Le soufisme est considéré comme le versant mystique de l’Islam, celui qui s’attache à la dimension intérieure de la révélation. Dans son essence, il se présente comme un cheminement spirituel et se traduit dans l’existence par une démarche rigoureuse d’éducation de soi : se purifier de ses vices, discipliner son ego et s’adoucir par les vertus.

Le mystique soufi cherche ainsi à atteindre un degré supérieur de conscience lui permettant d’approcher la réalité dans sa dimension cachée, le bâtin, en complément de sa dimension apparente, le zâhir. Il ne s’agit pas de quitter le monde mais de modifier le regard porté sur lui, dans un effort intérieur de transformation.

Le soufi s’engage dans ce voyage avec la volonté de dépasser les limitations de son être immédiat. Au terme de cette quête se tient la connaissance de Dieu, la haqîqa, la Vérité. Et parmi les voies permettant de s’en approcher, l’Amour occupe dans la littérature soufie une place privilégiée.

Au Maroc, cette expérience mystique, d’abord portée par des hommes et des traditions spirituelles, s’est progressivement inscrite dans la société. Des maîtres ont réuni autour d’eux des disciples ; des lignées se sont constituées ; des confréries ont essaimé ; des zaouïas sont devenues des lieux d’enseignement, de prière, d’accueil et d’autorité.

L’histoire du soufisme marocain est ainsi celle d’un passage permanent entre l’intime et le collectif, entre l’élévation de l’être et l’organisation des hommes.

Comment le soufisme est-il né ?

Les premières formes de mystique musulmane apparaissent dès le VIIIe siècle dans plusieurs régions de l’Orient musulman, notamment en Irak et au Khorasan. À l’origine, elles relèvent principalement d’un choix individuel d’ascèse, de contemplation, de prière et de renoncement.

Alors que les sociétés musulmanes connaissent une expansion rapide et que certaines villes s’enrichissent, des croyants choisissent une voie inverse : celle du dépouillement. Certains recherchent la solitude, s’éloignent des plaisirs terrestres et font de la pauvreté volontaire, du jeûne et de la maîtrise de soi les instruments de leur rapprochement avec Dieu.

Mausolée dans la palmeraie de Skoura
Mausolée dans la palmeraie de Skoura

À partir des siècles suivants, cette expérience individuelle se transmet davantage de maître à disciple. Le chemin spirituel prend alors la forme d’une tariqa, littéralement une « voie », organisée autour d’un maître, le cheikh, auprès duquel vient se former l’aspirant ou mourid.

Une formule souvent reprise dans la tradition soufie exprime cette diversité :

« Les voies vers Dieu sont aussi nombreuses que les âmes des hommes. »

Les voies sont multiples parce que les hommes le sont, mais leur horizon demeure unique.

Au cours des siècles se constituent ainsi de nombreuses traditions et confréries. La Shâdhiliyya exerce une influence considérable dans le monde musulman occidental ; la Wazzâniyya, également appelée Tayyibiyya, rayonne à partir du XVIIe siècle depuis Ouezzane ; la Nâsiriyya de Tamegroute connaît à la même époque une remarquable expansion à travers le Maroc et au-delà ; la Darqâwiyya, branche renouvelée de la tradition shâdhilite, apparaît quant à elle à la fin du XVIIIe siècle autour de Moulay al-Arabi al-Darqawi.

L’étymologie même du mot « soufi » a suscité de nombreuses interprétations. L’explication généralement retenue le rapproche du mot arabe sûf, la laine, en référence au vêtement grossier porté par certains des premiers ascètes en signe de dépouillement. Le terme faqir, « pauvre », appartient lui aussi au vocabulaire ancien de cette pauvreté spirituelle volontaire.

Une autre tradition rapproche le mot des Ahl al-Suffa, les « gens de la banquette », compagnons pauvres qui vivaient à proximité de la mosquée du Prophète à Médine. Le rapprochement possède une grande force symbolique mais est généralement considéré comme moins convaincant sur le plan linguistique. L’hypothèse d’une origine grecque liée au mot sophia, la sagesse, a également été avancée, mais elle reste beaucoup plus spéculative.

Dans toutes ces interprétations demeure cependant une même image : celle d’un être qui renonce à l’accessoire pour rechercher l’essentiel.

Pourquoi l’Amour et le dhikr sont-ils au cœur de la voie soufie ?

Le mystique musulman adopte la voie de l’Amour de Dieu pour accéder à la connaissance de Dieu. Cette élévation ne se situe pas uniquement dans un au-delà espéré : elle constitue une expérience à poursuivre ici-bas, dans l’existence elle-même.

Pour atteindre cette Vérité, le néophyte emprunte la tariqa. Le chemin est celui d’une lente émancipation de ses propres limitations, d’un travail sur le nafs, le moi ou l’ego, et d’une attention toujours plus grande portée à la présence divine.

L’un des moyens privilégiés de ce cheminement est le dhikr, littéralement le « souvenir » ou la « remémoration » de Dieu. Il peut prendre la forme de récitations répétées des noms divins, de formules coraniques, de prières ou de litanies. Individuel ou collectif selon les traditions, il cherche à maintenir la conscience de Dieu au cœur de l’existence.

La répétition n’est alors pas considérée comme une simple mécanique. Elle doit progressivement conduire l’être vers un état de concentration et d’intériorité dans lequel s’effacent les distractions ordinaires.

La littérature soufie a abondamment décrit cette expérience à travers le langage de l’Amour. Celui-ci ne désigne pas seulement un sentiment, mais une force de transformation capable de conduire l’être hors de lui-même.

Le mystique persan Rûzbehân Baqlî Shîrâzî écrivait ainsi :

« Dans le jardin de l’amour, il ne s’agit que d’un seul et même amour. »

L’amour humain peut alors devenir le miroir ou l’apprentissage d’un amour plus vaste. Cette conception traverse une grande partie de la poésie et de la pensée mystiques musulmanes, de Râbi‘a al-Adawiyya à Rûmî, d’Ibn Arabi à Rûzbehân.

À mesure qu’il avance sur cette voie, l’initié cherche à faire disparaître ce qui l’éloigne de Dieu. Dans le vocabulaire soufi, l’état de fanâ’ désigne précisément cet effacement du moi devant la présence divine, auquel répond le baqâ’, la permanence en Dieu.

Le cœur prend ici une place centrale. Il n’est pas seulement le siège des sentiments : il devient l’organe symbolique de la connaissance intérieure, celui qui peut recevoir et refléter la lumière spirituelle.

L’Amour, le souvenir de Dieu et le travail sur soi constituent ainsi moins trois pratiques séparées que les dimensions d’une même ascension intérieure.

A lire : La zaouïa Naciria de Tamegroute, radiographie d’une naissance

Comment le soufisme s’est-il enraciné au Maroc ?

L’arrivée de l’islam dans le Maghreb à partir du VIIe siècle n’entraîna pas une transformation instantanée des sociétés. L’islamisation du Maroc fut un processus long, complexe et inégal selon les territoires, qui se poursuivit pendant plusieurs siècles et auquel participèrent conquêtes, dynasties, échanges, prédication, enseignement et transformations internes aux sociétés amazighes.

Le développement du soufisme appartient à cette histoire, mais ne saurait être réduit à un simple instrument de conversion.

À partir du Moyen Âge, et particulièrement entre les XIIe et XIIIe siècles, les figures de saints, de savants et de maîtres spirituels prennent une place croissante dans le paysage religieux marocain. Leur réputation repose sur leur savoir, leur piété, leur ascèse ou la baraka, cette bénédiction dont la tradition leur reconnaît parfois la possession.

Autour de certaines de ces personnalités se forment des groupes de disciples. Puis les enseignements se transmettent, les lignées perdurent et des lieux se fixent dans le territoire.

La zaouïa devient progressivement l’une des expressions les plus visibles de cette implantation.

Certaines n’auront qu’un rayonnement local. D’autres deviendront les centres de réseaux s’étendant sur plusieurs régions et parfois bien au-delà du Maroc.

La Nâsiriyya offre l’un des exemples les plus remarquables de cette évolution. Fondée à Tamegroute, dans la vallée du Drâa, la zaouïa connaît au XVIIe siècle, sous l’impulsion de M’hammad Ben Nacer, un rayonnement considérable. Son réseau touche différentes régions du Maroc et s’insère dans les grandes circulations savantes, religieuses et commerciales qui relient le Maghreb au Sahara et à l’Afrique subsaharienne.

Elle montre à quel point une expérience initialement spirituelle pouvait progressivement acquérir une dimension territoriale.

Au fil des siècles, les saints et maîtres soufis ont également fait l’objet d’une profonde vénération populaire. De leur vivant, certains sont recherchés pour leur conseil, leur enseignement ou leur baraka. Après leur mort, leur tombe peut devenir un lieu de visite pieuse.

La ziyara — la visite rendue à un saint ou à son sanctuaire — s’inscrit dans cette tradition. Elle peut être l’occasion de prières, de recueillement, de rencontres collectives et parfois d’offrandes.

Le mot français « marabout », longtemps utilisé pour désigner indistinctement ces figures et leurs sanctuaires, recouvre cependant des réalités très diverses. Le vocabulaire arabe et marocain est plus précis : le wali, « ami de Dieu », le cheikh, le faqih, le maître d’une confrérie ou le saint local ne remplissent pas nécessairement les mêmes fonctions.

Cette diversité est précisément l’une des caractéristiques du soufisme marocain : il ne forme jamais un bloc uniforme mais une constellation de voies, de lignées, de saints et de lieux.

La zaouia Naciria à Tamegroute - par A. Azizi
La zaouia Naciria à Tamegroute – par A. Azizi

Quel rôle les zaouïas ont-elles joué dans la société marocaine ?

Le mot zaouïa signifie à l’origine « angle » ou « coin retiré ». Le terme en est venu à désigner le lieu dans lequel un maître accueille ses disciples, transmet son enseignement et organise autour de lui une communauté.

Mais réduire la zaouïa à un lieu de prière serait méconnaître une grande partie de son histoire.

Beaucoup deviennent des centres d’enseignement. Des étudiants y apprennent le Coran, la jurisprudence, la langue arabe ou les sciences religieuses. Des manuscrits y sont conservés et copiés. Des voyageurs, des pèlerins et des commerçants peuvent y trouver l’hospitalité. Les pauvres et les personnes sans ressources y reçoivent parfois nourriture et protection.

La zaouïa s’inscrit ainsi physiquement et humainement dans son territoire.

Son influence repose également sur les dons, les offrandes, les biens habous et les revenus que peuvent lui procurer ses terres ou ses réseaux. Certaines accumulent progressivement un patrimoine considérable et deviennent des acteurs économiques importants.

À cette puissance matérielle peut s’ajouter une fonction de médiation. La réputation religieuse d’un maître ou d’une lignée lui permet parfois d’intervenir dans des conflits, de négocier entre tribus, de protéger des voyageurs ou de servir d’intermédiaire avec le pouvoir central.

Le spirituel rejoint alors le temporel.

Dans l’histoire du Maroc, certaines zaouïas ont soutenu le Makhzen ; d’autres ont défendu leur autonomie ; d’autres encore se sont opposées au sultan. Leur relation avec le pouvoir n’a donc jamais été uniforme. Elle varie selon les périodes, les territoires et les intérêts en jeu.

Des termes tels que cheikh, khalifa ou muqaddam se retrouvent d’ailleurs dans différents univers religieux, sociaux ou administratifs. Ils témoignent de la circulation ancienne d’un vocabulaire de l’autorité, sans que l’on puisse pour autant faire dériver directement les institutions administratives modernes du seul fonctionnement des confréries.

Les grandes zaouïas marocaines ont ainsi constitué bien davantage que des centres religieux. Elles furent, selon les lieux et les époques, écoles, refuges, lieux d’hospitalité, réseaux économiques, espaces de médiation et parfois puissances politiques.

La culture mystique de l’islam a de cette manière profondément marqué le Maroc. Ses traces sont encore visibles dans les sanctuaires, les mausolées, les zaouïas, les moussems, les pratiques de ziyara et les confréries qui demeurent actives.

À travers tout le pays, leurs noms continuent de dessiner une géographie de la mémoire : celle de femmes et d’hommes réputés pour leur savoir, leur piété ou leur sainteté, dont le souvenir s’est parfois perpétué pendant des siècles.

Le soufisme marocain raconte ainsi une histoire singulière. Une recherche profondément intérieure s’y est progressivement inscrite dans les territoires, dans les communautés et dans l’histoire du pays.

Entre le silence de l’ascète et les murs d’une zaouïa, entre le travail intime de l’être et la construction d’une société, demeure le même mouvement : celui d’un homme qui cherche à se rapprocher de Dieu.

A lire : La zaouïa Naciria de Tamegroute, radiographie d’une naissance

Sources et repères

  • Maxime Durocher, « Les voies soufies », Atlas des mondes musulmans médiévaux, CNRS Éditions.
  • Abdallah Hammoudi, « Sainteté, pouvoir et société : Tamgrout aux XVIIe et XVIIIe siècles », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1980.
  • Fès et sainteté, de la fondation à l’avènement du Protectorat (808-1912), Centre Jacques-Berque, notamment les chapitres consacrés à la Nâsiriyya, à la Wazzâniyya et à la Darqâwiyya.
  • Yassir Benhima, « Quelques remarques sur les conditions de l’islamisation du Maġrib al-Aqṣā : aspects religieux et linguistiques », Islamisation et arabisation de l’Occident musulman médiéval, Éditions de la Sorbonne.
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