Et si les marocains découvraient enfin leur pays ?

L’inimaginable s’est produit au Maroc comme de partout ailleurs sur notre planète. Les avions sont cloués au sol depuis plus de deux mois, les routes sont vides, les autocars et les grands taxis ont cessé de sillonner le pays. Les touristes sont absents. Les hôtels sont vides, les maisons d’hôtes, les cafés, les restaurants avec. Tous les métiers du tourisme sont à l’arrêt, saisis du jour au lendemain dans une posture d’immobilisme. Les ruelles des médinas, des ksours et casbahs sont désertes. Les bazars ont fermé leur porte, les souks se sont assoupis. Le thé est devenu froid, et amer.

Tout le monde le sait. L’économie du tourisme au Maroc occupe une place importante non seulement en regard du versant officiel des chiffres, celui du PIB ou du marché des devises, mais aussi et surtout vis-à-vis de cet iceberg de l’économie informelle dont le secteur touristique aura été un formidable terreau de foisonnement. Concrètement des dizaines de milliers de personnes, et de familles, se retrouvent aujourd’hui sans revenus.

Le tourisme a aussi joué un rôle majeur dans l’évolution de la société marocaine par l’affirmation d’une culture de l’accueil et le maintien d’une dynamique bienfaisante d’ouverture au monde, de rencontre des cultures et donc d’embellissement de soi.

Que va-t-il se passer désormais ? Allons-nous assister à un bouleversement profond des mœurs touristiques ? Est-ce la fin des pérégrinations planétaires à bas prix ? Le tourisme de masse est-il voué à disparaitre ? Personne ne le sait mais il est cependant fort probable que le retour des touristes étrangers au Maroc ne se fasse que très tardivement, peut-être pas avant plusieurs mois, tant les réflexes de prudence risquent de prendre le dessus sur la soif d’ailleurs et les moyens financiers des touristes potentiels auront immanquablement diminué. La question clé du Maroc est donc bien de se demander ce qu’il va faire de cette année à venir qui s’annonce aussi blanche que peut l’être une page nouvelle dans son ouvrage d’existence.

Les ruralités du Maroc sont pour l’immense majorité des marocains une terra incognita

Une évidence s’impose et de nombreux pays concernés ont déjà commencé à s’y préparer : le tourisme national doit pouvoir sauver la saison annuelle, et pour cela, les marocains doivent se décider à voyager dans leur propre pays. Les appels en ce sens se multiplient et l’Office National Marocain du Tourisme a lancé sur la chaîne de télévision publique une campagne de sensibilisation sous le slogan #3lamantla9aw, ce qui se traduit par la formule en attendant qu’on se retrouve et qui vise à faire émerger chez les marocains le réflexe de choisir le Maroc.

L’initiative est louable mais le défi semble difficile à relever tant la faiblesse de la part du tourisme national est depuis toujours une constante de l’économie touristique du Maroc en raison de certains freins qu’il faudra nécessairement regarder en face pour espérer les amoindrir.

Le premier de ces freins est l’état d’esprit des opérateurs touristiques au Maroc qui ont toujours considéré le voyageur étranger comme leur cible privilégiée. Dans les faits, le voyageur marocain souvent ne se sent pas le bienvenu, surtout s’il veut loger dans un hôtel. Il le sait et les hébergeurs lui font sentir. Ensuite le niveau des tarifs d’hébergement est bien trop élevé pour satisfaire le touriste marocain qui préfèrera alors se débrouiller seul et louera de manière informelle des espaces d’hébergement privés dans les endroits où il veut séjourner.

Le défi du tourisme national se heurte cependant à une difficulté bien plus ardue à surmonter : si les offres balnéaires, de Dakhla jusqu’à Nador, trouveront toujours leur public parmi les marocains, l’intérieur du pays, c’est-à-dire les ruralités du Maroc dans toutes leurs diversités, reste une terra incognita pour l’immense majorité des marocains, et il est fort probable qu’il le restera encore longtemps, à moins qu’une prise de conscience intime mais aussi collective ne vienne changer la donne.

La vielle casbah de Telouet laissée à l'abandon et dans l'oubli de son passé glorieux
La Casbah de Telouet, joyaux laissé à l’abandon

Le Maroc rural doit être le miel d’un tourisme national vigoureux

Le Maroc intérieur, le Maroc rural, est pourtant au cœur de l’identité du Maroc puisque le pays, de par sa position géographique, s’est vu doté d’une nature éblouissante et imposante par son authenticité encore préservée. Avec ses hautes montagnes, ses vallées, ses plateaux rocailleux, ses plaines verdoyantes, mais encore ses oasis et bien sûr ses vastes déserts, le Maroc offre une palette de choix pour qui aime rencontrer la nature vibrante.

Alors que de nombreux étrangers ont fait et feront encore des milliers de kilomètres depuis leur pays d’origine pour marcher sur les roches du Siroua ou du M’Goun, ou encore pour fouler les sables du Sahara, combien de marocains, combien de jeunes marocains, de familles marocaines, ont déjà traversé un des oasis de leur pays ? Combien ont déjà passé une nuit sous les étoiles du désert marocain ? Combien ont randonné à pied sur les sentiers le long des oueds ?

Le Maroc rural, c’est aussi et surtout la mémoire du Maroc gravée en ses territoires et ses communautés de femmes et d’hommes qui depuis les temps les plus anciens ont écrit l’histoire du pays ; et mieux encore, ont construit pierre après pierre, geste après geste, mot après mot, le corps intemporel de son patrimoine.

Depuis les traces préhistoriques inscrites sur les roches jusqu’aux ossements de dinosaures en passant par les modes de vie ancestraux des tribus amazighes, ceux des communautés juives ou sub-sahariennes, les ruines de cités jadis florissantes, les casbahs des seigneurs d’autrefois, les arts de la danse, ceux du chant, les artisanats qui remontent à des temps méconnus, les coutumes qui se sont échangées de part et d’autres des continents au fil des grandes caravanes chamelières, les souvenirs de grandes batailles et de leurs héros, conquérants comme résistants, toutes ces facettes aujourd’hui éparpillées constituent le panthéon d’une histoire du Maroc foisonnante qui mériterait d’être enfin valorisée à sa juste dimension pour devenir le miel d’un tourisme national vigoureux.

La réalité est pourtant toute autre. Le marocain qui voudrait partir à la découverte de sa propre histoire, dans toutes ses diversités, ne trouverait quasi aucune offre touristique organisée qui lui proposerait un loisir pédagogique propre à l’augmenter en matière de culture générale et surtout à même de redorer sa fierté d’être marocain, ébloui qu’il serait alors devant le panorama d’une histoire si flamboyante.

Les caravanes chamelières sont une tradition ancestrale du Maroc

Le Sud Est du Maroc a de l’or entre les mains

Le Sud Est marocain illustre cruellement ce constat puisque la providence a fait de cette région le trésor naturel et historique du Maroc mais que rien n’a encore été fait pour que le touriste puisse y trouver toutes les structures, les outils et les environnements nécessaires à une belle et inoubliable rencontre avec ce qui constitue pourtant l’un des cœurs du patrimoine marocain, et peut-être le premier.

Qui sait que le Sud Est a vu naître et croître une cité médiévale, celle de Sijilmassa, qui rayonna jadis telle une civilisation sur tout le continent africain ? Comment s’aventurer sur les traces des premiers humains à avoir foulé les terres entre Tamgroute, Ouarzazate et Errachidia ? Comment ressentir la vie quand elle se déroulait dans les grands oasis du Drâa ? Comment se projeter dans les frissons des grandes batailles autour des montagnes de Tinghir comme celle de Bougafer qui aura vu la résistance acharnée des tribus Aït Atta et de leur chef l’Amghar Assou ou Baslam ? Comment retrouver l’écho des vaillants guerriers des tribus Aït Khbach ou R’guibat du Sahara ? Comment se balader dans ce qui était le Ouarzazate au temps du Protectorat français, période pourtant si faste qui aura vu la naissance d’une cité ? Comment se plonger dans la culture de ces communautés juives qui ont construit une grande partie du Sud Est marocain, avec leur bras, leur cerveau et surtout leur cœur ? Qui sait encore que la dynastie royale alaouite de Mohammed VI a ses racines dans le Tafilalet, et comment admirer son épopée jusqu’à Rabat ? Qui a déjà ressenti la fraicheur de la vallée des roses à Dades et celle des palmeraies du Drâa ? Qui peut admirer les ossements du plus vieux dinosaure jamais découvert au Maroc, à quelques kilomètres d’Ouarzazate ?

Le Sud Est du Maroc a de l’or entre les mains, ce miel savoureux qui pourrait attirer sur ses territoires ces innombrables marocains, familles, enfants, jeunes, tous forcément gourmands de leur propre histoire, nécessairement heureux de se voir porteurs d’un patrimoine si universel.

Pour un nouveau paradigme de développement territorial

Alors comment faire pour ne pas laisser ce miel se transformer en sable ?

La clé du succès réside dans une mobilisation collective à la hauteur de la crise et de ses enjeux. Il s’agit rien de moins que de mettre en place un nouveau paradigme de développement territorial, et la région Drâa Tafilalet pourrait alors en devenir le laboratoire, non seulement parce que c’est une nouvelle région mais surtout parce qu’elle est porteuse d’une part conséquente du noble fardeau de l’histoire du Maroc : un paradigme où la protection et la valorisation des patrimoines naturels et culturels, où l’éducation à la nature et à l’histoire seraient les axes structurants et dynamiques de toute politique.

Bien sûr il faudra que les professionnels du tourisme orientent plus encore leurs offres commerciales vers la découverte de ces piliers de l’identité régionale que sont la nature et l’histoire. Il conviendra que les pouvoirs publics territoriaux assument d’investir dans les infrastructures nécessaires pour que voient enfin le jour les musées et écomusées aptes à permettre au public marocain la rencontre avec tous les trésors du territoire ; ici au service des dinosaures ou des minerais, là-bas au profit des oasis ou des artisanats berbères, ailleurs pour le récit de la présence française ou pour celui des grands héros du territoire, plus loin pour la découverte des apports des communautés juives et des peuples venus du grand Sud ou pour l’histoire des ksour et casbahs. Les responsables du tourisme devront sortir de leur logiciel de carte postale et comprendre les vertus d’un marketing territorial comme ceux d’un agenda culturel.

Bien sûr encore il faudra que les marocains eux-mêmes redécouvrent en eux cette soif de culture, cette envie de mémoire, ce désir d’histoire. Les médias marocains tout comme l’école pourraient certes mieux remplir leur rôle dans cette réorientation du regard marocain vers lui-même et pour l’apprentissage d’un regard valorisant qui reposerait sur les réalités factuelles que sont ces innombrables richesses naturelles et culturelles dont regorge le Maroc. Mais cette condition sera finalement la moins difficile à assurer, car comme pour tout être humain, le marocain sait par instinct que son équilibre intérieur et la force de son identité reposent sur une continuité de conscience entre ses origines et ses horizons.

Il suffit donc de mettre à disposition du marocain tous les éléments de sa glorieuse histoire, dans sa pluralité, dans ses vérités, dans sa capacité à être part de notre humanité. Ici dans la région Sud Est du Maroc comme partout ailleurs dans les ruralités du Maroc.

L'art de la danse et du chant embellissent les femmes du Sud Est marocain

Le Maroc rural est porteur de la modernité du Maroc

Finalement, ce Maroc rural, cet écrin magnifique de nature et de mémoires, se voit aujourd’hui porteur d’une part essentielle de la modernité du pays dès lors où l’aspiration à plus d’écologie se fait désormais toujours plus croissante partout dans les pays.

Plus que des retrouvailles, puisqu’en vérité un assoupissement de la mémoire au Maroc ne peut qu’être constaté, il s’agit de réveiller les regards, de les forcer à se détourner de tous ces superflus pour retrouver le chemin vers soi-même, en tant que collectif comme en tant que personne, pour aller à la rencontre de son vrai visage, le vrai visage du Maroc, ancestral, naturel, arc-en-ciel.

Quelque chose comme un regard vers le beau.

Crédit Photographie : Abdellah Azizi
www.azifoto.com

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4 commentaires
  1. Tout le Maroc a patienté, 2 mois ½ confinés dans nos maisons, c’était long mais nécessaire.

    Un air de liberté est en train de souffler et dans quelques jours nous devrions nous aussi retrouver la liberté de nos mouvements.

    Nous espérons vite l’ouverture des frontières aériennes afin que les marocains et les étrangers puissent déjà retrouver leurs familles et leur lieu de vie.

    Nous espérons vite que les voyageurs et nos amis reviendront nous retrouver sur les sentiers de l’Atlas et du désert pour découvrir, rencontrer, partager ces chemins qui font la force et la saveur de de notre entreprise et de toute son équipe.

    Je suis persuadé que les marocains du Maroc et de l’étranger vont avoir de l’intérêt pour le monde rural, pour l’histoire et la nature qu’offre le Maroc.

    Depuis une dizaine d’année, nous croisons des jeunes Marocains, sac au dos, traversant à pieds les montagnes du Toubkal et du M’goun, marchant sur les rivages de l’océan. Comme Anass et Amal Yakine ayant traversé à pied les chemins et routes d’une partie du Maroc : http://inspireafrika.com/amal-et-anass-yakine-nous-nous-definissons-comme-des-nomades-digitaux/

    Ou encore le jeune Ilyan qui a relié à pied Tanger, l’Atlas, la vallée du Drâa à l’oued Chbika : https://www.desert-montagne.ma/ilyan-traverse-le-desert-du-draa-depart/

    Tous ces jeunes globe-trotters marocains font rêver les marocains des villes.

    La Maroc a besoin des marocains pour surmonter le creux de cette vague et retrouver un peu d’économie en attendant l’automne le retour des voyageurs étrangers.

  2. Je suis très intéressé par vos écrits, j’ai déjà partagé une première publication.
    Il n’y a seulement qu’une dizaine d’années que nous venons au Maroc et on s’y est établi.
    On a découvert le sud par nous-mémes, environ 20.000 km dans votre région.
    Mais notre grand regret, c’est de ne pas l’avoir fait à pied avec une organisation comme la vôtre.
    Ça reste un rêve pour le moment.

  3. Bravo Eric pour tes convictions et ton travail et pour ce poignant appel à un retour à la ruralité et pour une prise de conscience nécessaire pour les marocains d’avoir ce regard sur leurs propres origines, sur leur patrimoine culturel matériel, comme immatériel. Merci de les appeler à venir découvrir leurs territoires, historiquement pluri-confessionnels, qui en ont fait de véritables terres d’accueil si appréciées à ce jour par les voyageurs étrangers, et trop peu par les touristes marocains.

    Il n’est jamais trop tard !

    En rappel de ces caravanes venant du Sub-Sahara ayant traversé ces contrées pour enrichir et structurer l’Europe entière, il est grand temps que des actions structurantes se penchent sur ce besoin de faire découvrir ce Sud Est Marocain avec ses richesses oasiennes, culturelles encore si présentes, avec cette voie royale des oasis couvrant toute cette zone, véritable trait d’union entre le Sahara et le nord marocain.

    Patrick Simon – AMDGJB – Géoparc Jbel Bani

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