Mâalems sur le chantier de réhabilitation de Stara à la casbah de Taourirte, Ouarzazate

La casbah de Taourirte au cœur d’un vaste chantier de réhabilitation

En 2014, le quartier de Stara, l’une des parties les plus dégradées de la casbah de Taourirte à Ouarzazate, était en pleine réhabilitation. Sudestmaroc.com s’était rendu au cœur du chantier en compagnie de Mohamed Boussalh, alors directeur du CERKAS. Entre murs effondrés, maisons en reconstruction et gestes des mâalems bâtisseurs, ce reportage documente un moment rare : celui où un quartier presque perdu cherchait à retrouver les formes et les techniques de son architecture de terre.

Panorama

  • Stara, un quartier de Taourirte profondément dégradé.
  • Le CERKAS, un engagement de longue haleine pour Stara.
  • Dans le chantier, retrouver les formes anciennes.
  • Des maisons surgissent à nouveau des décombres.
  • La maison caïdale garde sa somptuosité.
  • Reconstruire avec la terre et avec les hommes.
  • Stara devait devenir un espace culturel ouvert sur Ouarzazate.
  • Un document sur Taourirte en train de renaître.

Note éditoriale

Ce reportage a été réalisé en mai 2014, pendant les travaux de réhabilitation de Stara. Cette nouvelle édition en conserve le témoignage et les photographies de terrain tout en replaçant le chantier dans le programme de conservation mené par le CERKAS et le Getty Conservation Institute entre 2011 et 2016.

Stara, un quartier de Taourirte profondément dégradé

Stara occupe la partie occidentale de la casbah de Taourirte. Derrière ses imposants murs se trouvaient autrefois des résidences, des entrepôts, une tighremt, des espaces destinés aux cavaliers et d’autres constructions liées au fonctionnement de la casbah. La majeure partie de cet ensemble remonte à la fin du XIXe siècle, même si certaines structures sont plus anciennes.

Après l’indépendance du Maroc en 1956 et la disparition de la fonction politique de la casbah, quelques familles ayant travaillé dans l’ensemble commencèrent à s’y installer. À partir des années 1960, cette occupation devint de plus en plus importante.

Au fil des décennies, la pression humaine transforma profondément Stara. Des familles s’installèrent dans des espaces qui n’avaient pas été conçus pour accueillir une telle densité de population. Pour gagner quelques mètres carrés, des murs anciens furent supprimés, de nouvelles ouvertures percées, des constructions ajoutées avec les matériaux disponibles.

Des murs en béton, des cloisons de roseaux recouvertes de chaux, des bergeries, des réseaux d’évacuation détériorés vinrent progressivement se superposer à l’architecture ancienne. Les familles s’entassaient et la dégradation des bâtisses s’accélérait. Stara finissait par ressembler davantage à un entrelacement de constructions précaires qu’au quartier historique de la grande casbah de Taourirte.

En 1994, une étude sociologique menée par le CERKAS recensait 48 familles, soit 243 personnes, vivant dans 41 habitations. La grande majorité était originaire de Ouarzazate. Certaines familles occupaient déjà les lieux avant que la municipalité ne devienne propriétaire de la casbah en 1972 ; d’autres s’y étaient installées par la suite.

Le constat était devenu évident : les conditions d’habitation étaient mauvaises et la sauvegarde des bâtiments devenait impossible sans résoudre d’abord la question sociale.

En 2009, les habitants furent relogés dans un nouveau lotissement. Stara pouvait enfin être libérée de ses constructions précaires, mais le quartier apparaissait alors dans un état de délabrement extrêmement avancé.

Etat de destruction de l'habitat en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Etat de destruction de l’habitat en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Etat de destruction de l'habitat en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.

Le CERKAS, un engagement de longue haleine pour Stara

La casbah de Taourirte est classée monument historique depuis 1954. Installé à Ouarzazate depuis 1989, le CERKAS — Centre de conservation et de réhabilitation du patrimoine architectural des zones atlasiques et subatlasiques connaît mieux que quiconque la valeur historique, architecturale et symbolique de cet ensemble.

Pendant des années, le centre a plaidé pour la sauvegarde de Stara auprès de la municipalité de Ouarzazate et des autorités centrales. La réhabilitation ne pouvait cependant pas commencer par le simple remontage des murs. Il fallait d’abord comprendre ce qui, au milieu des transformations accumulées, appartenait encore à l’organisation historique du quartier.

À partir de 2011, ce travail prit une nouvelle dimension dans le cadre du partenariat engagé entre le CERKAS et le Getty Conservation Institute, auquel fut également associée l’université Carleton au Canada pour la documentation architecturale.

Relevés, plans, observations du bâti, recherches historiques et lecture des traces laissées dans les murs devaient permettre de retrouver les volumes, les circulations et les relations entre les différentes constructions.

Mohamed Boussalh nous décrivait alors cette recherche comme

« un travail de fourmi »

L’objectif : retrouver, derrière les transformations successives, l’espace historique et la connexion entre les différents locaux.

C’est précisément ce qui rendait le chantier de Stara inhabituel. Avant de reconstruire, il fallait apprendre à lire les ruines.

Préparation des briques en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Préparation des briques en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Préparation de la terre pour le revêtement des murs dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Préparation de la terre pour le revêtement des murs dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.

Dans le chantier, retrouver les formes anciennes

Lorsque nous pénétrons dans Stara en 2014, le quartier est devenu un vaste chantier.

Bois, terre, roseaux, briques séchant au soleil, murs ouverts, poutres nouvelles et anciennes structures encore debout composent un paysage provisoire. Ici, on dégage ; ailleurs, on consolide. Un mur est repris, une toiture reconstruite, un volume restitué.

Le chantier de réhabilitation avait débuté en 2013. Il mobilisait notamment des mâalems Aït Atta, des maîtres artisans et bâtisseurs détenteurs d’un savoir-faire traditionnel transmis par l’expérience, rompus ici aux techniques de construction en terre qui demeure indispensable dès lors qu’il s’agit de restaurer ce type d’architecture.

Les matériaux sont ceux que la région utilise depuis des générations : terre, argile, briques séchées au soleil, bois, roseaux. Les techniques contemporaines ne disparaissent pas totalement du chantier, mais l’objectif est de retrouver autant que possible la logique constructive ancienne.

C’est l’histoire de Stara qui renoue avec les débuts de sa construction.

Les photographies prises ce jour-là montrent particulièrement bien cette rencontre entre la ruine et le geste de reconstruction. Des mâalems travaillent directement sur les murs de terre ; des poutres attendent d’être posées ; des rangées de briques sèchent au soleil. À travers le chantier, ce sont moins des façades que toute une manière de bâtir qui réapparaît.

Mohamed Boussalh, directeur du CERKAS, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com
Mohamed Boussalh, directeur du CERKAS, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com

Des maisons surgissent à nouveau des décombres

Tout un travail de désencombrement, de consolidation, de restitution et de reconstruction est alors engagé.

Peu à peu réapparaissent des maisons organisées selon une architecture caractéristique des ksour du Sud marocain. Au centre, quatre piliers délimitent un espace éclairé par un puits de lumière autour duquel viennent s’organiser les pièces.

Ce dispositif architectural, simple en apparence, répond aux contraintes du climat comme à celles de la vie quotidienne : apporter de la lumière au cœur d’habitations resserrées tout en conservant autour de cet espace central des pièces relativement protégées de la chaleur extérieure.

Toutes les structures n’avaient pourtant pas disparu. À certains endroits, malgré plus d’un siècle d’existence, des piliers, des murs ou des éléments de toiture avaient résisté. Leur maintien devenait essentiel : il ne s’agissait pas de fabriquer une casbah neuve donnant l’apparence de l’ancien, mais de conserver autant que possible ce qui avait traversé le temps et d’y raccorder les parties restituées.

Cette démarche rejoignait la philosophie générale du programme Getty–CERKAS : respecter la matière historique, préserver les savoir-faire techniques et chercher des usages capables de redonner vie au site.

Reconstruction d’un toit en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Reconstruction d’un toit en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Technique traditionnelle d’un toit en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.
Technique traditionnelle d’un toit en terre dans le quartier de Stara, casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com.

La maison caïdale garde sa somptuosité

Juste à côté de Stara, la résidence caïdale rappelle une autre dimension de Taourirte.

Malgré les intempéries, l’usure et les transformations successives, cet espace conserve une véritable somptuosité. Son architecture, ses peintures et ses décors associent les couleurs et les formes locales à des influences plus citadines venues notamment des grandes villes marocaines.

Le contraste est frappant.

D’un côté, Stara et ses bâtiments fonctionnels, ses maisons, ses entrepôts, ses espaces de vie ; de l’autre, les appartements du pouvoir, beaucoup plus richement décorés. Ce voisinage rappelle que la casbah de Taourirte n’était pas un simple palais, mais un ensemble complexe où se côtoyaient résidence, commandement, travail, stockage et habitat.

À mesure que les décombres sont évacués et que les volumes anciens retrouvent leurs formes, une autre lecture du lieu devient possible.

Stara, longtemps oubliée, brille à nouveau.

Mohamed Boussalh, directeur du CERKAS, devant le chantier d'un mur à la casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com
Mohamed Boussalh, directeur du CERKAS, devant le chantier d’un mur à la casbah de Taourirte, Ouarzazate, mai 2014. Photo : sudestmaroc.com

Reconstruire avec la terre et avec les hommes

Le chantier avait également valeur d’expérience.

Le problème de Taourirte dépasse en effet largement Ouarzazate. Dans tout le Sud marocain, des milliers de ksour et de casbahs en terre sont confrontés à l’abandon, aux changements des modes de vie, au manque d’entretien et à l’introduction de matériaux qui ne répondent plus à la logique constructive ancienne.

Restaurer Stara, c’était donc aussi expérimenter une manière d’intervenir sur ce patrimoine sans lui retirer ce qui fait sa nature même.

La terre n’est pas ici un matériau pauvre appelé à être remplacé dès que possible par du béton. Elle constitue au contraire le principe même de l’architecture : disponible localement, adaptée au climat, façonnée grâce à des techniques transmises de génération en génération.

D’où l’importance des mâalems.

Car préserver une architecture en terre ne signifie pas seulement préserver des murs. Cela suppose aussi de préserver la connaissance permettant de les construire, de les réparer et de comprendre leur comportement.

Le chantier de Stara associait ainsi recherche scientifique, relevés architecturaux et savoir-faire des bâtisseurs. Cette rencontre entre connaissance académique et connaissance pratique constituait l’un des aspects les plus intéressants de la démarche.

Stara devait devenir un espace culturel ouvert sur Ouarzazate

En 2014, l’ambition allait déjà bien au-delà de la seule reconstruction.

Une fois le quartier restauré, Stara devait devenir un espace culturel et touristique ouvert au public. Le projet envisageait des ateliers consacrés à l’artisanat local — tissage, tapis, bijouterie ou travail du bois — mais également des salles d’exposition, des résidences d’artistes, une salle de conférence, un espace de restauration et des lieux destinés à la présentation ou à la vente de produits issus du patrimoine local.

Les tours devaient également retrouver un usage et une grande place être aménagée avec des espaces de repos et des arbres.

L’idée était forte : faire revivre Stara plutôt que la figer.

Car sauver un quartier historique ne peut pas consister uniquement à consolider ses murs. Une architecture qui ne remplit plus aucune fonction risque toujours de redevenir, tôt ou tard, une enveloppe vide.

Cette interrogation allait d’ailleurs se retrouver au cœur du programme mené avec le Getty Conservation Institute : quelle fonction donner à Taourirte ? Comment intégrer la casbah à la ville moderne ? Et comment faire du patrimoine non seulement un héritage à protéger, mais une ressource culturelle, sociale et économique pour ceux qui vivent autour de lui ?

Ces questions, formulées au moment même du chantier, restent essentielles pour comprendre le devenir de Taourirte.

Un document sur Taourirte en train de renaître

Revenir aujourd’hui sur ces photographies prises au printemps 2014 donne au reportage une autre valeur.

Elles ne montrent ni une ruine ancienne figée dans son abandon, ni une architecture restaurée dont auraient disparu les traces du chantier. Elles saisissent un moment intermédiaire : celui où Stara est ouverte, démontée par endroits, étudiée, consolidée puis reconstruite.

On y voit la terre avant qu’elle ne redevienne mur, les poutres avant qu’elles ne portent les plafonds, les briques avant qu’elles ne disparaissent sous les enduits.

Et surtout, on y voit les hommes.

Ce sont leurs gestes qui permettent à l’architecture de reprendre forme.

En cela, le chantier de Stara raconte peut-être quelque chose de plus vaste que la seule réhabilitation d’un quartier de Taourirte : un patrimoine de terre ne survit que lorsque les savoirs capables de le faire vivre survivent avec lui.

Pour approfondir

Histoire de la casbah de Taourirte à Ouarzazate : origines, pouvoir des Glaoua, architecture de terre et sauvegarde menée par le CERKAS et le Getty.

Les enjeux de conservation, de gestion et d’intégration de Taourirte dans la ville.

Ce qu’il faut retenir

  • Le quartier deStara constitue la partie occidentale de la casbah de Taourirte et conserve des structures principalement édifiées à la fin du XIXe siècle, avec quelques éléments plus anciens.
  • Après 1956, le quartier fut progressivement occupé et profondément transformé ; une étude du CERKAS recensait en 1994 48 familles et 243 habitants.
  • Les occupants furent relogés en 2009, permettant d’engager la récupération d’un quartier alors très fortement dégradé.
  • À partir de 2011, le CERKAS, le Getty Conservation Institute et leurs partenaires entreprirent un important travail de documentation et de conservation de Taourirte.
  • Le chantier de Stara débuta en 2013 et fit largement appel aux techniques traditionnelles de construction en terre et au savoir-faire de mâalems, notamment Aït Atta.
  • Le projet cherchait à conserver les structures historiques plutôt qu’à reconstruire une casbah neuve, en associant recherche, relevés architecturaux et savoir-faire locaux.
  • En 2014, le quartier de Stara était envisagé comme un futur espace culturel et économique ouvert sur Ouarzazate.
  • Les photographies réalisées par Sudestmaroc.com pendant le chantier constituent aujourd’hui un témoignage documentaire sur cette phase de transformation de Taourirte.
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