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Ouarzazate, la cité orpheline

Dans quelques semaines, Ouarzazate, à l’instar des autres villes du Maroc, va s’engager dans le processus des élections communales. Les listes candidates vont ainsi devoir présenter à la population leur projet respectif pour le développement de la ville. Dans la théorie, une vision d’avenir devrait se dessiner pour que l’ensemble de la population, et ses forces vives en priorité, se mobilise autour d’un horizon commun.

Ouarzazate sera-t-elle la Hollywood du Sud, la cité cinéma où viendront se tourner de nombreux films en raison toujours confirmée de la beauté de ses territoires et de ses lumières ? Sera-t-elle la ville carte postale où les touristes toujours épris d’exotisme viendront s’initier aux poussières du Sahara ? Ouarzazate sera-t-elle la ville écologique où se met en place le projet solaire Noor avec la plus grand superficie au Maroc dédiée aux énergies renouvelables ?

A ce jour, personne n’est capable d’apporter des réponses définitives, et pas grand monde à vrai dire ne se pose la question. Si l’on interroge les ouarzazi, le flou est de rigueur et nombreux sont ceux, parmi les jeunes surtout, qui n’entrevoient comme seule issue d’avenir que de quitter l’endroit pour aller s’épanouir ailleurs. Pour ceux qui restent, peu se sentent concernés par la votation et , comme ce fut le cas lors des précédentes élections, le taux d’abstention devrait être des plus élevés d’autant plus qu’en réalité, les listes politiques de Ouarzazate n’ont pas vraiment l’habitude de proposer une vision d’avenir.

Comment comprendre cette indifférence des ouarzazi face à leur destin collectif ?

La réponse la plus facile tendra à mettre en cause la qualité des offres politiques mais il se pourrait au bout du compte que Ouarzazate soit handicapée par un problème bien plus complexe puisque la notion même de collectif pose ici question : Ouarzazate, c’est qui ?

Bourgade administrative fondée le 2 décembre 1959 au sortir de l’Indépendance du Royaume du Maroc, Ouarzazate est le fruit de l’agrégation autour de la casbah de Taourirte de la présence coloniale française venue jusqu’ici à partir de 1927. Avant cela, le territoire abritait un lieu de pouvoir central, un parmi tant d’autres, et Telouet avait alors la première place. La communauté se composait de personnes amazighs et juives rejointes dans le temps par des groupes de population française et bien évidemment arabe. Entre ville garnison et ville commerçante, Ouarzazate franchit les années en étalant ses quartiers sur le sol plat de son existence depuis son premier ancrage de Taourirte.

Ouarzazate, quel âge ?

A vrai dire, à peine deux générations si l’on compte à partir de la création administrative de la commune. De toute part du Maroc, depuis l’Indépendance, l’on y venait travailler, et l’on y restait. Durant la présence française justement, le développement du tourisme mais aussi du cinéma apporta son lot d’étrangers, principalement français, et la ville continua à grandir. Le ouarzazi vit ainsi le jour : il venait d’ailleurs, prenait goût à ce territoire où tout était à faire, et puis restait.

C’est ainsi que Ouarzazate en est là aujourd’hui, plus grande qu’auparavant, et toujours des nouveaux venus y posent leurs bagages pour y faire un bout de vie ou la vie tout court. La centrale solaire Noor ne cesse de déployer ses miroirs et le cinéma d’installer ses caméras.

Le ouarzazi est toujours là, quel que soit son lieu de naissance. Il est certes en silence mais comme charmé par quelque chose d’indicible où résonnent les mots de beauté naturelle, de paix et de calme et comme vivifié par ce sentiment qu’ici, tout est encore à faire, à inventer, à construire.

Il se pourrait même que ce sentiment là ait été partagé par tous ceux qui sont venus jusqu’ici, depuis le premier amazigh qui fit village sur la colline de Taourirte, depuis le premier français, le dénommé Chardon, qui posa sa boussole sur le sol poussiéreux, depuis Dimitri le Grec qui établit le premier lieu collectif de cette cité en devenir, depuis le premier qui fut gouverneur de ce bout d’un Maroc naissant, jusqu’au prochain, du Maroc comme d’ailleurs encore, qui viendra et, au fond de lui même, se dira ouarzazi.

Tous ces ouarzazi ont fait Ouarzazate, ville des ailleurs réunis le temps d’un charme, et, avec les nouveaux ouarzazi, nouveaux arrivants, ils feront son avenir : Ouarzazate cité des ailleurs réunis sur un point de Nature, en beauté et en paix, l’eldorado où peut s’écrire quelque chose de neuf.

Voilà un noble destin pour un collectif qui ne sait pas où il va alors qu’il provient de partout.

Ouarzazate fait comme si elle n’avait pas de passé

Reste que pour ancrer cela dans le réel et en faire une vision dynamique, il va falloir que Ouarzazate ouvre les yeux sur sa vraie identité, sur l’histoire de son émergence, sur ses rares ancêtres, amazighs, juifs, français, grecs … tous ces ouarzazi venus d’ailleurs et qui ont pris part à faire Ouarzazate.

Aujourd’hui, Ouarzazate fait comme si elle n’avait pas de passé, pas de fondateurs, pas de constructeurs ; comme si la présence française n’avait été qu’une honte qu’il faut oublier, comme si les premiers ouarzazi, amazighs, n’avaient été que les suppôts d’un potentat local, le Glaoui, somme toute bien banal.

La réalité est toute autre : Ouarzazate est le fruit du labeur volontaire et courageux d’hommes et de femmes de tout horizon, de toute race, de toute religion même, et qui ensemble ont fait d’un bout de terre une ville, et bientôt, une cité, possible leader d’une future région au Maroc, possible modèle d’un développement écologique, possible moteur d’un tourisme d’un nouveau genre.

Il va falloir que Ouarzazate s’accepte comme elle est, une ville en construction qui n’a pas encore rendu hommage à ses origines et qui pourtant, comme depuis le premier jour, se construit au jour le jour par celles et ceux qui y viennent, la rencontrent, et sans savoir pourquoi, l’adoptent de coeur comme de vie.

Crédit Photographie : Abdellah Azizi

www.azifoto.com

Comments (2)

  • ANGOUILLANT EVELYNE

    Ouarzazate est comme l’appel du désert, ou la quête de soi, une terre d’exile, un mythe vers qui on se tourne pour y puiser à la source. Ouarzazate, la source d’où jaillira un fleuve lorsque les ouarzazi le voudront.

  • Un marocain

    Pour nos amis ouarzazi qui veulent ouarzazate pour eux seulement, je cite votre texte pour toute réponse:

    “La réalité est toute autre : Ouarzazate est le fruit du labeur volontaire et courageux d’hommes et de femmes de tout horizon, de toute race, de toute religion même, et qui ensemble ont fait d’un bout de terre une ville, et bientôt, une cité, possible leader d’une future région au Maroc, possible modèle d’un développement écologique, possible moteur d’un tourisme d’un nouveau genre.

    Il va falloir que Ouarzazate s’accepte comme elle est, une ville en construction qui n’a pas encore rendu hommage à ses origines et qui pourtant, comme depuis le premier jour, se construit au jour le jour par celles et ceux qui y viennent, la rencontrent, et sans savoir pourquoi, l’adoptent de coeur comme de vie.”

    On ne peut mieux dire … Salut à bon entendeur.

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