Ali a trouvé la clef de sa prison

Il est des destins qui méritent d’être vus au grand jour tant ils nous rappellent à l’essentiel de ce qui devrait faire nos vies.

L’histoire d’Ali vient nous montrer que la fatalité de l’existence, qu’elle nous emmène vers le bien comme vers le mal, n’est finalement qu’une affaire humaine et que l’alternative entre ce bien ou ce mal souvent n’est qu’une affaire de geste, et donc de choix entre le geste qui fait du bien et celui qui fait du mal.

Ali a 9 ans aujourd’hui, et cela fait 9 années qu’il vit dans l’orphelinat de Ouarzazate. Il a été abandonné dès sa naissance dans une ville voisine de la manière la plus expéditive qui soit : calé dans un sac en plastique et ainsi déposé dans la rue. Une fois recueilli, il est venu rejoindre les autres enfants qui peuplent en permanence l’unique foyer pour orphelin de la région Sud Est du Maroc, géré par l’association Basma et sous l’autorité des services de la santé. L’orphelinat est toujours plein mais les enfants abandonnés, alors encore bébés, trouvent rapidement une famille d’accueil.

Ali cependant n’avait pas le visage comme les autres enfants. Il est de peau noire et semblait être atteint d’un léger handicap, ce qui bien évidemment ne facilitait pas ses chances de sensibiliser les adultes de passage en quête de parentalité. C’est ainsi qu’Ali vit partir un à un les enfants avec lesquels, de son âge alors, il avait fait son monde. Et c’est ainsi qu’il grandit, d’année en année, et toujours entouré de ces mêmes bébés aux sourires coquins qui sans tarder lui faisaient signe de la main pour s’en aller entre des bras chaleureux.


Les enfants de l’orphelinat de Ouarzazate

Comme un petit animal enfermé seul dans un enclos

Mais Ali restait là, entre les murs de l’orphelinat de Ouarzazate et au fil du temps passé, il allait devenir quelqu’un d’encombrant dont on ne sait plus quoi faire. Il ne parlait ni l’arabe ni l’amazigh, car personne ne lui parlait. Il poussait des petits cris stridents et dès que l’on faisait montre de s’intéresser à lui, il s’agrippait aux jambes. A ce jour, toutes ses dents sont cariées car personne ne les lui lavait. Il entend mal, semble ne pas voir grand chose, il ne sait donc ni lire ni écrire, et porte les signes physiques d’une malnutrition sérieuse. Tout cela faisait qu’Ali, dans son monde, avait pris l’habitude de sentir tout ce qu’il voulait découvrir comme un petit animal enfermé seul dans un enclos. Ses seules sorties était pour rejoindre une crèche, peuplée d’autres petits enfants, et lui le grand aux oreilles ouvertes aux vents retournait chaque soir entre les barreaux de son petit lit. Prochainement, et parce qu’il commençait vraiment à être trop grand, il devait quitter l’orphelinat pour rejoindre l’institut pour adolescents délinquants d’Agadir, seule structure disponible.

Et puis un jour, Ali vit quelqu’un passer un peu de temps avec lui, quelqu’un qui restait et puis surtout qui revenait.

Dominique était en quête d’un enfant. La maternité, elle connaissait bien pour l’avoir vécue par quatre fois déjà dans sa vie et ce choix d’adoption s’inscrivait dans une autre logique. Depuis la France où elle vit, elle entendit parler de lui et vint donc à Ouarzazate en 2009 pour le rencontrer. Elle se dit que oui, c’était lui.

Le coeur n’a ni frontière ni religion

Depuis cette date, Dominique a eu tout le temps de réfléchir à son choix de s’occuper d’Ali en dépit de tous ses problèmes. Elle rencontra de nombreux obstacles qui faillirent empêcher cette heureuse issue pour Ali. Le débat récent au sujet de la kafala ouverte ou pas aux personnes étrangères a failli bloquer cette délivrance. Dominique a tenu bon avec l’aide tenace de son avocate et le soutien d’autres personnes, notamment dans l’administration, qui avaient bien compris que la solidarité, et donc le coeur, n’a ni frontière ni religion.

Il y a deux semaines, Dominique est venue officiellement récupérer Ali au tribunal. Pour la première fois, il avait le sourire plein et de sa main vibrante, le regard fier, il ne cessait de saluer le monde, de dire au revoir à jamais à ces murs maussades.

Ali et Dominique se préparent à partir pour la France cet été. Peut être vont-ils revenir en septembre pour s’installer à Ouarzazate où Dominique pense à lancer un projet économique. Peut être vont-ils rester en France. Dominique sait qu’avec Ali, cela va se vivre au jour le jour. Le défi est au quotidien.

Quand on lui demande pourquoi elle a fait ce choix si radical, elle répond avec évidence :

Dominique sait que son choix doit être pragmatique, aussi précis que l’étaient ses gestes quand elle exerçait la mission de pompier, après ses nombreux autres métiers. L’enjeu est d’amener Ali à maîtriser sa communication avec le monde. Orale et écrite.

La raison d’être profonde du choix de Dominique est donc simplement le besoin de se sentir utile, de savoir qu’elle sert à quelque chose dans ce monde où règnent encore l’égoïsme et la violence. Ali à peine sorti à l’air libre, a déjà croisé la triste médiocrité de l’humain. Des jeunes, bien sur eux, se sont déjà moqués de sa démarche bancale et des crachats l’ont déjà atteint.

Ali n’a rien remarqué et c’est tant mieux. Ou peut être a-t-il déjà tout vu de l’humain. Il n’a que faire de ces poussières du temps. Il sait qu’il a trouvé sa clé. Elle s’appelle l’amour. Et cela, pour lui, c’est l’essentiel.

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Crédit Photographie : Abdellah Azizi
www.azifoto.com

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