
La ruche des femmes du ksar d’Aït Ben Haddou
Au pied du célèbre ksar d’Aït Ben Haddou, des femmes ont décidé de transformer leur savoir-faire culinaire en activité économique. Né en 2018, le salon de thé Tawesna est devenu un restaurant solidaire, mais aussi un lieu d’apprentissage, de transmission et d’émancipation. Derrière cette aventure collective, des femmes de plusieurs générations et une conviction : les ressources d’un territoire résident aussi dans les talents de celles qui l’habitent.
Article publié en octobre 2019, revu et enrichi en octobre 2026.
Au pied du ksar, une autre richesse à révéler
Le ksar d’Aït Ben Haddou attire chaque année des visiteurs venus du monde entier. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987, ce village fortifié de la vallée de l’Ounila est devenu l’une des images les plus célèbres du Sud-Est marocain. Ses murailles de terre, ses ruelles et ses hautes tours racontent plusieurs siècles d’histoire.
Mais derrière ce patrimoine architectural exceptionnel, une autre question se pose : comment faire en sorte que la fréquentation touristique profite davantage aux habitants du territoire, et notamment aux femmes dont le travail reste souvent confiné à la sphère familiale ?
C’est à cette question qu’un groupe de femmes d’Aït Ben Haddou a voulu apporter sa propre réponse. Non pas en inventant une activité étrangère à leur quotidien, mais en valorisant un savoir-faire qu’elles possédaient déjà : la cuisine.
Avec l’accompagnement de l’association marocaine We Speak Citizen, engagée dans le développement des territoires ruraux, elles ont ouvert en 2018 un salon de thé dans un jardin situé à la sortie du ksar.
Elles lui ont donné un nom amazigh : Tawesna, « savoir-faire ». Un choix qui résume toute l’ambition du projet.
Tawesna, une ruche où se rencontrent les générations
Lorsque nous découvrions cette initiative en 2019, une dizaine de femmes faisaient vivre le salon de thé. Elles y apportaient chacune leur expérience, leurs compétences et leur personnalité.
Parmi elles, Fadma Ihho occupait une place particulière. Cette femme d’une soixantaine d’années, autodidacte et profondément attachée à son territoire, incarnait la sagesse et l’expérience des générations anciennes. Sa patience, sa sérénité et son autorité naturelle lui valaient le respect de ses compagnes.
À ses côtés, Laïla Azdou représentait une autre génération. Après des études universitaires et une expérience dans l’enseignement, cette jeune femme avait choisi de revenir dans son village natal plutôt que de poursuivre sa vie professionnelle ailleurs.
Devenue responsable de Tawesna, elle mettait ses connaissances et son énergie au service du projet. Il fallait organiser le travail, accueillir les visiteurs, gérer les dépenses, coordonner les activités et apprendre, jour après jour, à conduire une petite entreprise.
La rencontre de ces deux parcours illustre l’une des forces de Tawesna : la transmission entre des femmes qui possèdent l’expérience de la vie rurale et d’autres qui apportent de nouvelles compétences. Les unes transmettent des gestes, des recettes et une mémoire culinaire ; les autres contribuent à organiser et à développer l’activité.
Autour d’elles, une solidarité se construit. Les générations se côtoient, les responsabilités se partagent et les décisions se discutent.

Travailler, gagner un revenu et prendre confiance
Les femmes de Tawesna n’ont pas découvert le travail en ouvrant leur salon de thé. Elles travaillaient depuis toujours, dans leurs maisons, auprès de leurs enfants, aux tâches domestiques et parfois agricoles. Mais ce travail, indispensable à la vie familiale, ne leur procurait généralement aucun revenu personnel.
Tawesna leur offrait la possibilité de donner une valeur économique à une partie de leurs compétences.
L’enjeu allait pourtant au-delà de la rémunération. Sortir quelques heures de chez soi, accueillir des visiteurs étrangers, apprendre à tenir des comptes, prendre la parole dans un groupe ou participer aux décisions : autant d’expériences qui pouvaient progressivement transformer le regard que ces femmes portaient sur elles-mêmes.
Cette évolution ne s’est pas faite sans hésitations. Pour certaines, travailler à l’extérieur du foyer ou dialoguer avec des inconnus représentait une expérience nouvelle. Il fallait surmonter la timidité, parfois les réticences de l’entourage, et apprendre à se sentir légitime dans un espace professionnel.
Dans un reportage publié par TV5MONDE en janvier 2023, Nadia, l’une des cuisinières de Tawesna, résumait très simplement ce que représentait pour elle cette autonomie nouvelle :
« Quand je veux quelque chose, je vais l’acheter moi-même, avec mon argent. »
Quelques mots suffisent à mesurer ce qui se joue derrière un projet apparemment modeste.
Un accompagnement pour construire l’autonomie
La réussite de Tawesna repose aussi sur une forme particulière d’accompagnement.
À l’origine de cette dynamique, Loubna Mouna Guenoun, engagée au sein de We Speak Citizen, a joué un rôle déterminant dans la mobilisation des femmes du ksar.
Son ambition n’était pas de créer une activité qui resterait dépendante d’une aide extérieure, mais de permettre à ses participantes de disposer progressivement des moyens de la conduire elles-mêmes.
Conseiller sans se substituer, organiser sans confisquer les décisions, apporter les compétences manquantes sans dévaloriser celles qui existent déjà : telle était la démarche engagée.
Des bénévoles venus d’horizons différents ont également apporté leur concours au projet. Cette rencontre entre des ressources locales et des compétences extérieures a contribué à consolider l’organisation du salon de thé.
Pour autant, Tawesna demeure avant tout une initiative portée par les femmes du territoire. C’est leur engagement quotidien qui lui donne sa raison d’être.
Du salon de thé au restaurant solidaire
Le succès rencontré auprès des premiers visiteurs a rapidement ouvert de nouvelles perspectives.
Installé dans un jardin à proximité du ksar, le salon de thé était devenu une halte appréciée des touristes. Ceux-ci ne souhaitaient plus seulement y boire un thé, mais aussi découvrir les spécialités culinaires de la région.
Les femmes ont alors entrepris de transformer leur activité en un véritable restaurant, capable de proposer des repas complets et de recevoir davantage de clients.
Cette évolution supposait de nouvelles compétences. Savoir préparer un tajine pour sa famille ne signifie pas nécessairement maîtriser les exigences d’un restaurant : organisation de la cuisine, gestion des achats et des stocks, régularité du service, comptabilité ou accueil d’une clientèle internationale.
À partir de 2020, le chef Michel Georges, ancien professionnel de la haute gastronomie, a accompagné les femmes dans cette nouvelle étape. Son intervention ne visait pas à remplacer les traditions culinaires locales par une cuisine étrangère, mais à leur donner les moyens de s’exprimer dans un cadre professionnel.
La carte du restaurant s’est enrichie, associant les tajines traditionnels à des créations originales élaborées avec des produits du territoire.
Approfondir : Une étoile veille sur les tajines du ksar d’Aït Ben Haddou

Une aventure collective qui se poursuit
Huit ans après son ouverture, Tawesna continue de faire vivre cette expérience.
Dans sa présentation du projet en 2026, l’association We Speak Citizen indique que 44 femmes sont engagées dans cette organisation coopérative, avec un système de rotation permettant de répartir les heures de travail. Ces chiffres, communiqués par l’association, restent à actualiser.
Le petit salon de thé des débuts est devenu une activité économique durable et un lieu où les savoir-faire culinaires se transmettent d’une génération à l’autre.
Le projet a également acquis une reconnaissance dépassant largement la vallée de l’Ounila. Il a fait l’objet de reportages dans plusieurs médias internationaux et son modèle inspire désormais d’autres initiatives de développement territorial.
Mais sa portée la plus significative se mesure peut-être à une échelle beaucoup plus modeste : celle d’une femme qui dispose de son propre revenu, d’une jeune fille qui découvre de nouvelles perspectives professionnelles ou d’une mère qui voit son expérience reconnue et transmise.
À Aït Ben Haddou, les visiteurs viennent admirer un patrimoine de terre que les siècles ont façonné. Au pied de ces murailles, les femmes de Tawesna démontrent qu’un territoire ne peut vivre de sa seule mémoire. Il lui faut aussi des projets, des initiatives et des personnes capables de construire son avenir.
La ruche continue de bourdonner.
Crédit Photographie : Abdellah Azizi
www.azifoto.com
A découvrir
Une réponse à « La ruche des femmes du ksar d’Aït Ben Haddou »
On vient de visiter la région et on a partagé un très bon moment dans ce salon de thé. On a discuté avec Laila la gérante du projet. Elle peut être fière de ce qu’elle entreprend. Bon courage à toutes ces femmes qui prennent leur destin en main.
On reviendra très bientôt Inchaallah car cette région de notre cher Maroc vaut vraiment le détour.
1 commentaire
On vient de visiter la région et on a partagé un très bon moment dans ce salon de thé. On a discuté avec Laila la gérante du projet. Elle peut être fière de ce qu’elle entreprend. Bon courage à toutes ces femmes qui prennent leur destin en main.
On reviendra très bientôt Inchaallah car cette région de notre cher Maroc vaut vraiment le détour.



Laisser un commentaire