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Ahwach, des thématiques diversifiées

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Ahwach est un fondement de l’identité culturelle des communautés chleuhes. D’une tradition vivante, il est aujourd’hui réduit à une danse folklorique. C’est là le résultat d’un lent processus qui a déraciné Ahwach de son contexte original pour en faire un produit culturel parmi d’autres dans l’offre touristique contemporaine. Ahwach a de fait perdu ses valeurs intrinsèques pour ne répondre désormais qu’à la seule qualité pittoresque recherchée par les touristes. Cette exploitation abusive et irréfléchie d’un des piliers du patrimoine marocain a transformé Ahwach en un spectacle artificiel qui travestit cet art traditionnel et plonge dans l’oubli son langage, son esthétisme, ses gestes ainsi que le talent de celles et ceux qui l’exécutaient jadis comme une affirmation de leur authenticité, et de leur liberté. Sud-est-maroc.com se propose aujourd’hui d’apporter un éclairage complet sur toutes les composantes de cet art marocain afin de lui redonner ses légitimes galons et toute sa place dans le rayonnement du Maroc.

Pratiquée en liberté, Ahwach est une opportunité de donner libre cours à la création poétique des chanteurs et du public aussi. Chacun puise dans son imagination sans aucune contrainte.

Avant, chaque tribu était représentée par un poète présent lors d’une fête d’Ahwach. L’honneur de la communauté dépendait alors du talent de son poète et de sa capacité à “terrasser” ses adversaires. Un défi auquel le chanteur improvisateur était souvent confronté pour préserver le titre de poète anddame qui lui était attribué en honneur de sa communauté qu’il représentait.

Au début d’une scène d’Ahwach, les poètes osent provoquer leurs adversaires feignant ne pas les connaitre. Un stratagème courant pour déclencher le duel comme le démontre le couplet suivant :

Igh Iharka yan izam iffagh tissental.
Ar ikkat s lbaroud as isslla kiwan.
A dour isker tissemzay i mattak issen.
Agh nnit a lmounad achkou niwi fllak.
Agh nnit i oujbad awrak infergh lmenchar.
Agh nnit a yazerg lhmoul rsan fllak.
Yan izdan imendi nss atmen i wyyad.

Affronte-moi ! Ne te cache pas !
Tire fort pour que tout le monde t’entende !
Gare à la petitesse devant les tiens !
Hé amateur ! Tu es à ma portée je t’aurai.
Tire bien la scie. Gare à la tordre.
Oh Moulin tu supporte de lourds poids. Attention !
Celui qui a moulu son blé balaye la place aux autres.

Prisé par le public, Ahwach est le moment le plus favori à l’expression de la passion du cœur. L’amour y est exprimé sous toutes ses formes : trahison, séparation, ébauche d’affection, souvenirs d’amour, coulent de la bouche des amants en toute expressivité. Mais le cadre conservateur des tribus et le souci de moralité poussent les intervenants à recourir à un style imagé avec un fort emploi des analogies. Seules les personnes zélées et les interlocuteurs concernés, homme/femme, arrivent à décrypter facilement le message caché.

Poème-exemple :

H : Llah iaawan ima tldit fellagh adar nk.
F : Igh ila ou dakou bab ens i wqqert yan.
A ttour iqqen i kkist i gass wa wal akassis.
A walli rdan midden gount f ou hanou n lmal.
Agh nnit a wer kid i ffough ou mmouti n oufous.

H : que Dieu t’assiste. Tu t’es séparé de nous.
F : Si babouche a son maître, respecte-la.
La mettre et s’en débarrasser ensuit est un déshonneur.
Celui à qui la communauté a confié son trésor.
Attention au vol ! Fais preuve de loyauté.

C’est un dialogue entre un homme et son ex-bien-aimée, mariée, et envers laquelle il garde encore des sentiments d’amour. Ce poème est un exemple qui met en avant la fidélité conjugale comme principe inviolable. L’engagement de la femme vis-à-vis de son mari est suprême par rapport à ses penchants affectifs. Il illustre également la liberté et l’audace de parler des sentiments d’amour en plein public.

Igh ourta inni yan awal anguiss itguiwir.
Igh ourta chrriguent as mkkar tnt igna yan.
Ouada d gnnough adagh youkern ifoulan.
Wala tasmi ingha guingh laman.
Tassank as ttaggat yan trit irak.
Tasa nou assen ougguigh kiyyi anguiss oufigh.
Isso kan aggiss ttazzal oura ettenouallat.
Ddimma nnek afas nga i tassa tannalin.
A ghghad izouren s lbelght ami tousaaent.
A gghad ihwan ami douchkant f oudar nes.
Llah oualem llah ouaelm nnigh nekki.
Mra ssinhg i sra ddigrou laz i tamment.
Ikout nhsar adad i nou four tint irouh.
Attamment nou lilil dou ghroum nk a kerziz.
Adagh ifka ouhbib ifk lqoul i wyyad.

Les propos sont contrôlables avant de les dire.
Les choses sont à coudre avant d’être déchirées.
C’est mon compagnon en couture qui m’a volé le fil.
Et l’aiguille aussi. Il m’a trahi.
Regarde ton cœur ! Celui que tu aimes te chérit aussi.
Il n’ya que toi dans mon cœur.
Tu le parcours sans fatigue.
Je n’aime que toi.
Le premier qui essai les babouches ne lui vont pas.
Celui qui est patient seront sa bonne pointe.
Peut être moi.
Si je savais qu’après miel il y aurait faim.
Je n’y mettrais pas mon doigt.
C’est du miel de coloquinte et du pain aigre.
Que ma bien-aimée m’a fait goûter et a donné promesse à l’autre.

Le chanteur évoque au début sa passion ardente pour sa bien-aimée. Il exprime ensuite sa déception de la voir partir avec un autre. Comparant l’amour par le miel et la trahison par la coloquinte. Un recours aux éléments de la nature très connus dans la région. Le premier symbolise le bonheur et la satisfaction par son goût doux et sucré. Contrairement au second qui est un symbole de malaise et de souffrance à cause de son goût aigre.

 

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Crédit Photographie : Abdellah Azizi

www.azifoto.com

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