La Maison de l’Oralité du ksar d’Aït Ben Haddou : une première au Maroc

Le 24 septembre 2022, un nouvel équipement culturel viendra embellir le déjà magnifique ksar d’Aït Ben Haddou, ce bijou du patrimoine architectural situé dans les environs d’Ouarzazate et reconnu par l’Unesco en 1987 comme patrimoine mondial. Fruit d’un long labeur mené depuis 2016 entre les habitants du ksar et l’ONG marocaine We Speak Citizen, la Maison de l’Oralité ouvrira ses portes et engagera dans la durée ses missions au service de la valorisation du patrimoine culturel immatériel du Maroc dont les traditions orales sont le représentant le plus emblématique. Tous ces trésors culturels trop longtemps oubliés sont aujourd’hui en danger de disparation. Ils sont pourtant les porteurs pleins et vivants de l’identité du Maroc.

Au commencement était la parole … Ainsi depuis la nuit des temps, les sociétés humaines ont partagé entre elles, par l’usage de la voix, l’essentiel de ce qui les constituait en communauté civilisée : les règles du vivre ensemble, les mémoires collectives ainsi que les rêves d’avenir ou d’ailleurs.    

Au-delà de toute condition humaine, les cosmogonies les plus anciennes inscrivent le son en événement fondateur à la création plurielle du vivant et les grands textes sacrés, comme les Védas, le Coran, la Bible … ont d’abord été véhiculés oralement avant d’être fixés par écrit.

De la même manière, c’est par l’oralité qu’auront été rendus les premiers témoignages de la tumultueuse aventure de notre humanité au travers le récit de ses épopées héroïques, comme l’illustre à merveille l’Iliade et l’Odyssée du célèbre conteur Homère, à l’instar de ces myriades de mythologies, de contes et autres mélopées toutes réunies dans un même chœur pour exprimer et célébrer haut et fort qui nous sommes en qualité d’humain et où nous allons, tentant par-là d’oublier quelque peu notre fragilité et notre isolement dans l’immensité de l’espace et du temps.

L’Iliade forme, avec l’Odyssée, l’une des deux grandes épopées fondatrices de la littérature grecque antique attribuée à l’aède (poète épique et récitant) légendaire Homère. Source : Wikipédia

Le Maroc ne fait pas exception. La longue existence de son peuple est parsemée de ces histoires qui se racontent au coin d’un feu, à l’écoute des anciens, ou bien qui se déclament en poésie avec son et danse lors d’une fête villageoise.

Ici comme partout ailleurs, la parole a servi à transmettre les usages et les coutumes, celles des tribus ou des familles, ainsi que les savoir-faire fondamentaux comme le sont les artisanats ancrés dans l’identité du Maroc et qui ont réussi à surmonter les siècles grâce à l’enseignement oral du maître à l’apprenti.

Tous ces mots transmis de l’un à l’autre et de génération en génération, tous ces échanges d’expériences, tous ces modes de vie, ces mémoires, ces contes, tous ces rites communautaires sont bel et bien les joyaux de cette partie immatérielle du patrimoine culturel du Maroc, ce continent intangible de son identité ancestrale, et à ce titre-là ils méritent reconnaissance, valorisation et protection.

Là est le cœur du projet de la Maison de l’Oralité du ksar d’Aït Ben Haddou.

Les femmes d'Ahwach Ouarzazate
Les femmes d'Ahwach Ouarzazate

Une triple mission au service du patrimoine immatériel du Maroc

La reconnaissance de ce patrimoine passe par son observation méticuleuse afin de mettre à jour ses innombrables composantes. C’est pourquoi la mission première de la Maison de l’Oralité sera d’être un centre de recherche qui permettra chaque année de proposer au public les résultats d’une étude fouillée sur un des versants de ce patrimoine immatériel à la fois au travers une mise en exposition dans ses locaux ouverts au public mais aussi via des publications périodiques qui viendront enrichir le fonds documentaire et ainsi mieux alimenter les travaux des chercheurs et autres passionnés.

Lors de cette première année d’activité, la Maison de l’Oralité présentera ainsi l’art du tissage dans toutes les strates de son déploiement au travers l’histoire et la vie du Maroc rural, du mouton au métier à tisser en passant par la laine et son précieux traitement. Le visiteur de ce parcours de découverte pourra alors saisir la vertu majeure de l’oralité qui est de lier entre eux tous les constituants d’un patrimoine.

La mise en valeur de ces joyaux du patrimoine immatériel du Maroc passe bien évidemment par leur présentation au public afin qu’ils soient découverts et admirer dans leur élégance. Mais la Maison de l’Oralité se donne comme objectif d’être autre chose qu’un musée et proposera à ses visiteurs une découverte sensible de tous ces éléments de patrimoine présentés et alors rencontrés pour ce qu’ils sont vraiment : des expériences de vie.

La Maison de l'Oralité du ksar d'Aït Ben Haddou

L’oralité représente l’humanité en vivacité

Loubna Mouna, responsable de l’ONG We Speak Citizen, insiste clairement sur cette dimension qui pointe le défi premier auquel ont été confrontés tous les acteurs de ce projet : comment rendre hommage au patrimoine immatériel du Maroc sans le fossiliser dans un musée ou le dénaturer dans une folklorisation ?

« La maison de l’oralité n’est pas un musée mais c’est une maison dans laquelle le visiteur va rentrer pour en ressortir avec l’expérience d’avoir vécu un rituel tel qu’il se vivait et se vit dans les communautés humaines du Maroc ».

Loubna Mouna

L’exercice n’est pas simple, et il est inédit. Il fait écho aux difficultés de faire vivre au présent  l’immatérialité d’un patrimoine qui plonge ses racines dans un passé lointain, alors que notre époque est éperdument vouée au rythme de l’immédiateté et de l’éphémère.

Pour Mustapha Merouan, le conservateur de la Maison de l’Oralité, ce paradoxe ne doit en aucun cas être un frein aux efforts de valorisation et de protection de ce patrimoine et de l’oralité en particulier. En effet, selon lui l’oralité, quelle que soit la civilisation où on l’observe, se caractérise précisément par la communauté et l’immédiateté.

L’oralité peut ainsi être comprise comme l’illustration sans cesse renouvelée du foisonnement de vie de notre dimension humaine dans son existence, son cheminement, son évolution, et son devenir.

« L’oralité exprime à merveille l’humanité en vivacité »

Mustapha Merouan
Loubna Mouna - ONG We Speak Citizen
Mustapha Merouan - Conservateur de la Maison de l'Oralité

La transmission comme réponse face à l’oubli

Enfin, pour l’équipe de la Maison de l’Oralité, la meilleure manière de protéger ce patrimoine immatériel confronté à un évident risque d’effacement, d’oubli, c’est de le transmettre au plus grand nombre et aux jeunes générations en priorité.

Les expositions présentées seront ainsi rendues itinérantes, et les fonds récoltés lors de cette première année d’activité serviront à ouvrir un deuxième lieu attenant à la Maison de l’Oralité pour y faire vivre un centre de transmission de tous ces savoir-faire immatériels et proposer au public des ateliers de sensibilisation et d’apprentissage autour de maitres artisans en résidence.

Cette attention à cibler la jeunesse est finalement la clé de voûte de l’ensemble du projet porté par l’ONG We Speak Citizen au sein du ksar d’Aït Ben Haddou.

La Maison de l’Oralité a entamé ses travaux par la collecte des éléments du patrimoine immatériel existants dans les familles du ksar d’Aït Ben Haddou par les jeunes eux-mêmes de cette communauté villageoise. Et c’est avant tout une équipe de jeunes, chercheurs, vidéastes, photographes, artisans et artistes, guides touristiques … marocains et étrangers de passage, qui s’est trouvé mobilisée par l’ONG pour construire pas à pas cette belle synergie, vivace et créative, au service du patrimoine culturel du Maroc.

L’hommage rendu à l’oralité comme une invitation à se parler

L’effort de celles et ceux qui se sont impliqués dans cette aventure va bientôt trouver son accomplissement lors des journées d’ouverture de cette Maison de l’Oralité nichée dans ses magnifiques bâtiments en pierre et terre surplombant le dédale des ruelles et maisons du vieux et noble ksar.

L’oralité qui y sera présentée fera alors résonner dans le cœur des visiteurs la voix singulière, chaude de ses couleurs, du patrimoine marocain.

Mais en franchissant la porte de cette maison, et dans le trajet des sens dans lequel le visiteur se laissera guidé, qu’il ne soit pas oublié que l’oralité, sous toutes ses formes et tous ses usages, est avant tout une affirmation d’universalité et qu’au-delà de nos diversités comme face aux défis lourds qui nous font face, l’oralité illustre une humanité qui se parle.

A lire : A la recherche de l’âme assoupie du ksar d’Aït Ben Haddou

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4 commentaires
  1. Quelle belle initiative ! Elle vient souligner le besoin vital que nous avons de nous rencontrer, de nous parler, de nous entendre et de nous écouter. Comme elle est bienvenue, après ces périodes où nous avons dû prendre nos distances les uns vis-à-vis des autres, cette parole qui retisse les liens entre les humains !

  2. Quel beau projet, hâte de découvrir la maison de l’oralité d’Ait Benhaddou.
    Un regard neuf sur le territoire et l’arrière pays si riche d’histoires endormies, source de nos origines.

  3. Ça va être juste magnifique…. Je suis en train de discuter avec les habitants du village jeunes et moins jeunes, mais surtout les “vieux”… Avec ceux là, j’apprends beaucoup et je cherche en fait le sens de la vie. C’est quoi ?

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