Ruines supposées de Sijilamassa

La région du Tafilalet, la belle au désert dormant

Entre les vallées du Ziz et du Ghéris, aux portes du Sahara, le Tafilalet est l’un des grands territoires historiques du Sud-Est marocain. Carrefour caravanier, terre de ksour et de palmeraies, foyer de Sijilmassa et berceau de la dynastie alaouite, il fut pendant des siècles l’un des centres politiques, commerciaux et culturels du Maroc. Puis les routes du monde se déplacèrent. Le Tafilalet s’endormit. Que reste-t-il aujourd’hui de cette mémoire, et sur quoi pourrait se fonder son réveil ?

Panorama

  • Le Tafilalet, entre Atlas, oasis et Sahara.
  • Le ksar, habitat et organisation politique du Tafilalet.
  • Amazighs, Arabes, Juifs et Haratine : des histoires entremêlées.
  • Sijilmassa, la grande cité caravanière du Tafilalet.
  • Le Tafilalet, berceau de la dynastie alaouite.
  • Quand les routes du monde se déplacent vers l’Atlantique.
  • Du bled siba au « Maroc inutile ».
  • Une région longtemps reléguée aux marges.
  • L’esprit tribal, héritage ou frein à la modernité ?
  • Nature et mémoires pour inventer un nouveau destin

La région du Tafilalet, au sud-est du Maroc, tient une place particulière dans l’identité du pays. Plus que toute autre région, elle aura été comme un creuset originel dans lequel se sont rencontrés des éléments disparates mais pourtant indispensables à l’élaboration d’une figure commune et au bout du compte d’un destin collectif, celui du Maroc.

Situé au bord septentrional du Sahara, le Tafilalet a permis tout au long de son histoire la rencontre et puis le mélange entre des populations nomades, férues d’espaces arides, et celles sédentaires habituées à vivre dans les bras des oasis et de leurs palmeraies. Le Tafilalet a été le lieu de jonction entre deux mondes qui ont façonné le Maroc, celui de la montagne et celui du désert. Il fut aussi l’un des territoires de rencontre, d’affrontement puis de métissage entre populations amazighes et populations arabes venues d’Orient.

Le Tafilalet a enfin été une charnière, une passerelle entre le reste du Maroc et l’au-delà du désert, vers le vaste Bilad al-Sudan, le « pays des Noirs » des géographes arabes médiévaux, qui désignait les terres situées au sud du Sahara. De là venaient l’or, les esclaves et quantité d’autres produits transportés par les longues caravanes qui reliaient le Maghreb aux royaumes du Sahel.

Pendant de nombreux siècles, cette région fut ainsi le théâtre d’une vie foisonnante sur les plans économiques, culturels, religieux et politiques. Et parce qu’elle se trouvait sur les grandes routes caravanières reliant le Maghreb à l’Afrique sahélienne, le Tafilalet vit jaillir une cité florissante comme Sijilmassa, puis des palais, des zaouïas puissantes, des guerriers et des chefs conquérants. Le Tafilalet fut surtout la terre où prit naissance la dynastie alaouite, qui règne encore aujourd’hui sur le Maroc avec le roi Mohammed VI.

Que reste-t-il aujourd’hui de ce passé glorieux ? A vrai dire, plus grand-chose, des trésors architecturaux éparpillés, oubliés, pour certains laissés à l’abandon et dont les noms mêmes s’évanouissent sous les vents, quelques récits partagés entre des vieillards esseulés sous les porches des ksour, loin de l’intérêt des jeunes.

Il y a quelques centaines d’années, le Tafilalet s’est endormi.

Que s’est-il donc passé ?

Palmeraie dans le Tafilalet
Palmeraie dans le Tafilalet

Le Tafilalet, entre Atlas, oasis et Sahara

Il faut d’abord préciser de quel Tafilalet nous parlons.

Le Tafilalet historique ne se confond pas avec l’actuelle région administrative Drâa-Tafilalet créée en 2015, beaucoup plus vaste. Il désigne d’abord le grand ensemble oasien organisé autour des basses vallées du Ziz et du Ghéris, notamment autour de Rissani et d’Erfoud, et peut, dans une acception plus large, remonter la vallée du Ziz vers le Haut Atlas et s’étendre jusqu’aux marges sahariennes.

La région du Tafilalet, c’est avant tout une nature impérieuse. Bordée au nord et à l’ouest de massifs montagneux, elle est essentiellement composée de plateaux rocailleux, ces hamadas où peine à survivre la moindre végétation, avec quelques îlots de steppes sur les versants des montagnes.

Deux grands oueds, le Ziz et le Ghéris, descendent de l’Atlas et alimentent les palmeraies successives avant de se perdre aux portes du désert. Dans ces oasis domine le palmier dattier, ressource alimentaire, économique mais aussi élément fondateur du paysage et de la société oasienne.

Le Tafilalet se caractérise par la faiblesse des précipitations, ce qui obligea les populations à mobiliser l’essentiel de leurs forces pour organiser l’irrigation de leurs territoires de sédentarisation et pour en défendre le contrôle. Tous ces besoins d’irrigation exigeaient d’immenses efforts : niveler les terrains, construire des barrages, creuser et entretenir les canaux, répartir l’eau, labourer profondément les rares terres utilisables.

Et malgré tout cela, la production agricole restait bien souvent en deçà des besoins de subsistance des populations.

Ksar Elfida - Par A. Azizi
Ksar Elfida – Par A. Azizi

Le ksar, habitat et organisation politique du Tafilalet

Le long ruban des palmeraies du Tafilalet se complète d’un chapelet de ksour, ces villages fortifiés dont l’architecture en terre demeure l’un des signes les plus reconnaissables du Sud-Est marocain.

Le ksar illustre la réponse des populations du Tafilalet aux difficiles conditions auxquelles elles devaient faire face : l’insécurité et les rivalités entre groupes, la concentration économique autour de l’oasis, la rareté de l’eau et le besoin de réunir et de protéger une communauté autour de ressources communes.

Le ksar n’était donc pas seulement un habitat. Il constituait également une unité sociale et politique, organisée autour d’institutions communautaires, de règles collectives et d’une assemblée, la jemaa, chargée notamment de la gestion des intérêts communs.

Ainsi organisée, chaque communauté liée à son ksar et à ses terres cultivées réglait ses relations avec les autres ksour et avec les tribus nomades voisines. Des systèmes de protection pouvaient lier les populations sédentaires à des groupes plus puissants, moyennant rétribution ou alliances, dans un jeu d’équilibres qui variait au gré des rapports de force.

Amazighs, Arabes, Juifs et Haratine : des histoires entremêlées

Les Amazighs constituent le peuplement ancien majeur de la région. Plusieurs grandes confédérations et groupes tribaux y ont joué un rôle déterminant, parmi lesquels émergent notamment les Aït Atta, dont le territoire de base s’étend autour du massif du Saghro, et les Aït Yafelman, implantés dans le Haut Atlas oriental et ses marges.

Aux côtés des populations amazighes du Tafilalet ont vécu pendant des siècles de nombreuses communautés juives. Leur présence est ancienne et leur rôle dans les échanges commerciaux fut important. Sijilmassa elle-même abrita au Moyen Âge une communauté juive liée aux réseaux commerciaux qui reliaient le Maghreb, l’Égypte, le monde méditerranéen et les routes transsahariennes.

Le Tafilalet abrite également d’anciennes communautés haratines, profondément liées à l’histoire des oasis. Leur origine a donné lieu à des interprétations très différentes et il serait réducteur de les présenter simplement comme les descendants d’esclaves venus d’Afrique subsaharienne. Les sociétés oasiennes ont connu au fil des siècles des migrations, des métissages et des statuts sociaux multiples. Les Haratine ont notamment occupé une place essentielle dans le travail agricole et l’entretien des palmeraies, parfois dans des rapports de dépendance sociale dont la nature variait selon les lieux et les périodes.

Le commerce transsaharien a par ailleurs conduit au Maroc des hommes et des femmes réduits en esclavage, souvent désignés localement sous le terme laâbid. Ces circulations furent alimentées par les échanges commerciaux comme par les guerres et les conquêtes. L’expédition envoyée en 1591 par le sultan saadien Ahmed al-Mansour contre l’empire songhaï et vers Tombouctou s’inscrit notamment dans cette longue histoire des relations entre le Maroc et les terres situées au sud du Sahara.

Quant aux populations arabes, leur présence au Tafilalet ne résulte pas d’une arrivée unique. Les premières conquêtes arabo-musulmanes touchent le Maghreb à partir de la seconde moitié du VIIe siècle, mais leur domination est rapidement confrontée aux résistances et aux révoltes amazighes.

C’est dans ce contexte qu’est fondée, au milieu du VIIIe siècle, Sijilmassa, liée à des groupes kharijites et aux Miknasa zénètes. Peu à peu, le rayonnement de la cité attira vers elle des populations, des marchands, des savants et des voyageurs venus de territoires toujours plus lointains.

À partir du milieu du XIe siècle, les grandes migrations de tribus arabes bédouines, souvent regroupées sous le nom de migrations hilaliennes, bouleversèrent à leur tour le Maghreb. D’autres groupes, parmi lesquels les Banu Maqil, gagnèrent ensuite progressivement le Sud marocain.

Le Tafilalet devint ainsi au fil des siècles un territoire d’installation, de confrontation mais aussi de métissage, où les appartenances amazighes, arabes, sahariennes, juives et africaines ont fini par composer une société extraordinairement diverse.

A découvrir : Sijilmassa, la cité mythique qui fit rayonner le cœur vrai du Maghreb

Sijilmassa, la grande cité caravanière du Tafilalet

Il faut bien garder à l’esprit la force de rayonnement de Sijilmassa.

Fondée au VIIIe siècle à proximité de l’actuelle Rissani, elle devint pendant plusieurs siècles l’un des principaux ports caravaniers du Sahara. Du IXe au XIIIe siècle notamment, elle fut l’un des grands lieux de rencontre entre les marchands du Maghreb, d’Al-Andalus, de l’Orient musulman et du Bilad al-Sudan.

Elle constituait un cœur économique, un lieu carrefour et un aimant qui attirait à elle un monde cosmopolite fait de puissants, d’aventuriers, de commerçants, de savants, de religieux et de conquérants…

La richesse tirée du commerce de l’or était immense. Les caravanes reliaient notamment Sijilmassa aux villes et royaumes du Sahel, faisant circuler vers le nord l’or, les esclaves et d’autres marchandises, tandis que partaient vers le sud le sel, les textiles, les objets manufacturés, les chevaux et bien d’autres produits.

Dans son ouvrage Surat al-Ardh Configuration de la terre —, le voyageur et géographe arabe du Xe siècle Ibn Hawqal résume ainsi la magnificence de la cité médiévale :

« Sijilmassa est située sur un emplacement magnifique, elle a une population de classe. Elle est placée sur un fleuve (Ziz) qui croît en été comme le Nil… Il suffit de semer une année : on récolte la moisson de cette semence et en continuant à irriguer les champs pendant les années suivantes, on obtient la même récolte pendant sept ans… À Sijilmassa, on voit encore de grandes palmeraies, de très beaux vergers et des jardins… Les habitants sont généreux et aisés ; ils se distinguent des gens du Maghreb par leur extérieur et leur comportement… On constate en eux le goût de la science, la pudeur et la modestie, une certaine élégance du corps, la pratique de qualités vertueuses, de la bienveillance et de la modération. »

Cet essor économique s’accompagna d’un rayonnement intellectuel, scientifique et religieux dont témoignent les savants de la cité, les bibliothèques privées et celles des zaouïas.

Mais Sijilmassa ne disparut pas en une nuit.

À partir de la fin du XIVe siècle puis au XVe siècle, les grands axes du commerce transsaharien se déplacèrent. La cité perdit progressivement son rôle central au profit d’autres itinéraires, notamment celui reliant Tlemcen, le Touat et Tombouctou. Son ancienne fonction commerciale survécut cependant dans d’autres ksour et centres du Tafilalet.

L’endormissement avait commencé.

Errachidia anciennement Ksar Es Souk
Errachidia anciennement Ksar Es Souk

Le Tafilalet, berceau de la dynastie alaouite

Le Tafilalet est aussi le territoire d’origine de la dynastie alaouite représentée aujourd’hui par le roi Mohammed VI.

Selon la tradition dynastique, Hassan ad-Dakhil, ancêtre des Alaouites, s’installa au Tafilalet au XIIIe siècle. L’appartenance de la famille à la lignée du prophète Mohammed lui conféra le statut de chorfa et une autorité religieuse qui s’accompagna progressivement d’un poids économique et politique croissant.

Au début du XVIIe siècle, le Maroc est traversé par d’importantes crises politiques. Le sultanat saadien décline, le royaume se fragmente et plusieurs puissances régionales, tribales ou religieuses se disputent les territoires et les routes commerciales.

En 1631, les habitants du Tafilalet font appel à Moulay Chérif afin de résister notamment à la montée en puissance de la zaouïa de Dila. Son fils Moulay Mohammed étend ensuite l’influence familiale bien au-delà du Tafilalet.

La zaouïa de Dila : confrérie soufie marocaine fondée vers 1566 et qui joue un rôle prépondérant dans la vie politique et religieuse marocaine au XVIIe siècle. Elle atteint son apogée vers 1659 en contrôlant une grande partie du nord du Maroc et en ayant son leader, Muhammad al-Hajj ad-Dila’i, proclamé sultan à Fès.

Mais c’est finalement Moulay Rachid ben Chérif, lui-même né au Tafilalet, qui transforme cette puissance régionale en dynastie marocaine. À partir de 1666, il impose progressivement son autorité, s’empare de Fès et entreprend de réunifier le royaume.

La montée en puissance des Alaouites redonna ainsi au Tafilalet, pour un temps, un rôle politique de premier plan.

Mais l’accession à la position de sultan obligea les souverains alaouites à s’éloigner chaque fois un peu plus de leur région d’origine. Fès, Meknès puis Marrakech devinrent les foyers d’où rayonnait le pouvoir marocain.

Le Tafilalet avait donné une dynastie au Maroc.

Et cette dynastie, pour régner sur le Maroc, devait quitter le Tafilalet.

Quand les routes du monde se déplacent vers l’Atlantique

L’autre bouleversement fut économique.

Le déclin du commerce transsaharien ne fut ni brutal ni linéaire. Les caravanes continuèrent pendant plusieurs siècles à traverser le Sahara et le Tafilalet conserva longtemps une activité marchande importante. Mais les grandes routes du monde étaient en train de changer.

Dès le XVe siècle, l’expansion maritime portugaise le long des côtes africaines avait commencé à ouvrir de nouvelles voies permettant aux Européens d’atteindre directement les marchés et les produits d’Afrique occidentale.

Aux XVIe et XVIIe siècles, Portugais, Hollandais, Anglais puis Français multiplièrent les implantations commerciales sur les côtes atlantiques africaines. En 1659, Saint-Louis du Sénégal devint ainsi l’un des premiers grands comptoirs français de la côte ouest-africaine.

Peu à peu, l’océan concurrençait le désert.

Les marchandises qui pendant des siècles avaient remonté le Sahara sur le dos des dromadaires pouvaient désormais rejoindre directement les navires européens. Le Maroc et ses grands ports caravaniers ne perdaient pas instantanément leur fonction d’intermédiaire entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne, mais leur position devenait moins indispensable.

Les voies commerciales du Drâa comme du Tafilalet s’amenuisèrent progressivement.

À mesure que les échanges se contractaient, la terre et l’eau redevinrent plus encore les principales richesses disponibles. Au XVIIIe siècle, la progression et la sédentarisation de puissants groupes comme les Aït Atta modifièrent profondément les rapports de force dans les oasis du Ziz et du Drâa.

Ce mouvement de repli, aussi radical que vital, fragilisa l’écosystème social et économique qui avait pendant des siècles permis à des communautés très différentes de vivre de la circulation des hommes et des marchandises.

L’historien marocain Larbi Mezzine, grand spécialiste du Tafilalet, a montré combien le XVIIIe siècle constitue à cet égard un moment de basculement. Sous le règne de Sidi Mohammed ben Abdallah, futur Mohammed III, à partir de 1757, le Maroc orienta davantage encore ses intérêts vers ses façades atlantiques et le commerce avec l’Europe.

Le commerce saharien déclina lentement, telle une flamme fatiguée de briller devant l’absence de regard.

Du bled siba au « Maroc inutile »

Le Tafilalet s’assoupit dans un sommeil lancinant.

Mais il serait trompeur de résumer l’histoire politique qui suivit par une simple opposition entre un Maroc soumis au pouvoir du sultan et un autre plongé dans « l’anarchie ».

La notion de bled siba désignait des territoires entretenant avec le Makhzen des relations variables. Certaines tribus refusaient l’impôt ou la présence permanente de représentants du pouvoir central tout en pouvant reconnaître l’autorité religieuse ou symbolique du sultan. Les alliances, les oppositions et les soumissions changeaient selon les périodes et les rapports de force.

Cette complexité fut plus tard simplifiée par une partie de l’historiographie coloniale en une opposition presque absolue entre bled makhzen et bled siba.

Le Bled Siba : expression employée pour désigner des territoires où l’autorité temporelle du Makhzen était contestée, intermittente ou négociée. Souvent traduit par “pays de dissidence”, le terme ne signifie pas que ces territoires étaient dépourvus d’organisation politique ou sociale.

À partir de 1912, la conquête coloniale française — désignée à l’époque par les autorités françaises sous le terme de « pacification » — imposa progressivement son contrôle militaire aux territoires du Sud-Est. Le Tafilalet lui-même fut au cœur d’affrontements et d’épisodes difficiles de cette conquête.

Le maréchal Lyautey, premier résident général du Protectorat français au Maroc, distingua alors un « Maroc utile », concentré autour des plaines, des villes et des grands axes économiques, d’un « Maroc inutile » constitué notamment de régions montagneuses et sahariennes dont l’occupation paraissait exiger des moyens militaires sans rapport avec leur intérêt économique immédiat.

Une expression terrible.

Car les mots finissent parfois par peser sur les territoires qu’ils prétendent simplement décrire.

Une région longtemps reléguée aux marges

Aujourd’hui, Errachidia est le chef-lieu de la région administrative Drâa-Tafilalet créée en 2015, qui rassemble les provinces d’Errachidia, Midelt, Tinghir, Ouarzazate et Zagora.

Mais une région administrative ne suffit pas à fabriquer une identité.

Plus d’une décennie après sa création, l’impression demeure parfois que les morceaux de cette immense région ont davantage été réunis sur une carte que dans un projet collectif capable de leur donner une direction commune.

Nul vaillant prince ne viendra sans doute recoller les morceaux d’une identité éparpillée et dessiner à nouveau la figure d’un destin.

Et c’est peut-être mieux ainsi.

Car la question n’est plus de savoir quel prince réveillera le Tafilalet.

Mais si le Tafilalet saura un jour se réveiller lui-même.

L’esprit tribal, héritage ou frein à la modernité ?

Il est certain que depuis le XVIIIe siècle, les centres de pouvoir du Maroc se sont progressivement éloignés du Tafilalet, comme il est patent de voir qu’au fil des générations nombre d’élites originaires de la région ont fait de même.

Mais la responsabilité de la population peut aussi se questionner.

L’historien français Henri Terrasse, dans une lecture profondément marquée par son époque, associait notamment l’esprit de la siba à une forme de réticence à la modernité. Cette interprétation a depuis été largement nuancée : la siba ne saurait être assimilée simplement au refus du changement, pas plus que l’organisation tribale ne peut expliquer à elle seule le déclassement économique d’un territoire.

Difficile pourtant d’éluder totalement la question.

Les bouleversements géopolitiques et finalement civilisationnels des XVIIIe et XIXe siècles ont manifestement assommé le Tafilalet, comme tant d’autres régions du Maroc. Les sentiments d’abandon et de déclassement ont dû peser lourdement sur le moral des populations et ont surtout motivé les jeunes de ces territoires à tout faire pour quitter ces périphéries trop éloignées des bruits du monde.

Maladroite parfois à se penser autrement qu’à travers ses appartenances locales, la société du Tafilalet resta longtemps fragmentée entre ksour, tribus, vallées et territoires.

Or, pendant ce temps, un autre mouvement avançait : celui de la construction d’un État moderne, puis d’une nation.

Les populations du Maroc étaient devant le défi de faire Maroc. Le cheminement de ce défi, forcément chaotique, laborieux et douloureux, parlait aux Marocains d’un projet de citoyenneté commune, sur tous les territoires du pays.

Il ne demandait pas d’effacer les identités anciennes. Il demandait de savoir ce que l’on pouvait construire avec elles.

Trop souvent sans doute, par peur de l’avenir, par peur de se renouveler, par incapacité à croire possible en soi l’innovation et la créativité, le Tafilalet a préféré l’indolence des logiques d’un passé révolu.

Nature et mémoires pour inventer un nouveau destin

Un jour peut-être la région ouvrira enfin ses yeux, sans l’aide d’un prince, éprise d’un nouveau désir de poursuivre son ouvrage d’existence.

Peut-être alors verra-t-elle que ses contraintes d’autrefois, la nature qui l’accueille avec ses déserts, ses montagnes, ses vallées et ses oasis, sont devenues aujourd’hui plus que des atouts ?

Peut-être encore comprendra-t-elle que sa longue histoire, cet ample collier d’épisodes, de récits, d’aventures et de héros, représente davantage qu’une collection de souvenirs ?

Sijilmassa, les ksour, les palmeraies, les systèmes anciens d’irrigation, les mémoires amazighes, arabes, juives et sahariennes, les routes caravanières, les savoir-faire de l’oasis : tout cela constitue un patrimoine dont peu de territoires peuvent revendiquer une telle densité.

Il ne s’agit pas d’enfermer le Tafilalet dans son passé ni de transformer son histoire en décor.

Il s’agit au contraire de comprendre que cette histoire peut redevenir une ressource : pour transmettre, créer, voyager autrement, protéger les oasis, développer une économie culturelle et touristique enracinée dans le territoire plutôt que plaquée sur lui.

Nature et mémoires, voilà les vraies richesses, inaltérables, des territoires et des populations du Tafilalet comme du Drâa.

Ces richesses peuvent ensemble devenir les fondements d’une identité régionale contemporaine. Elles peuvent devenir le vecteur de fierté, et donc de confiance, de toute une population.

Nature et mémoires pourraient surtout constituer les piliers d’une nouvelle économie.

Si la belle région du Tafilalet le veut, elle se réveillera, et s’éveillera alors à son nouveau destin.

Ce qu’il faut retenir

  • Le Tafilalet historique, organisé autour des vallées du Ziz et du Ghéris, ne se confond pas avec l’actuelle région administrative Drâa-Tafilalet, beaucoup plus vaste.
  • Aux portes du Sahara, le Tafilalet fut pendant des siècles un grand carrefour entre le Maroc, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, grâce aux routes du commerce transsaharien.
  • Fondée au VIIIe siècle, Sijilmassa devint l’une des principales cités caravanières du Maghreb et contribua au rayonnement économique, religieux et culturel de toute la région.
  • Le Tafilalet est également le berceau de la dynastie alaouite, qui émergea politiquement dans la région au XVIIe siècle avant d’étendre son autorité à l’ensemble du Maroc.
  • Le déplacement progressif des grands axes commerciaux vers les façades atlantiques contribua au déclin du Tafilalet.
  • Aujourd’hui, ses oasis, ses ksour, ses paysages et ses mémoires amazighes, arabes, juives et sahariennes peuvent constituer les fondements d’un nouveau projet de territoire.
12 commentaires
  1. Excellente synthèse historique de cette magnifique région du Drâa Tafilalet dont une Nature d’exception et cette mémoire si plurielle et passionnante sont un véritable phare d’un tourisme aventureux et culturel, pour des voyageurs Marocains et étrangers.
    Découvrir et goûter cette région unique, Sud Est Maroc.

  2. La région du Tafilalet, la belle au désert dormant, la boîte à Merveilles : noblesse, d’authenticité et exotisme à réhabiliter .

  3. Une région presque oubliée, il est temps de s’y intéresser pour développer et faire connaître les prestigieuses richesses de ces cités touristiques pleines d’histoire et de vestiges.

  4. Région restée 60 ans marginalisée malgré sa richesse en ressources naturelles, son authenticité, son paysage unique (les oasis ), la gentillesse de ses habitants et c’est une région qui a une histoire séculaire. Elle est recommandée pour les gens qui cherchent le dépaysement.

  5. Authenticité, exotisme, noblesse , originalité …
    Il faut œuvrer pour un retour aux racines et réhabiliter ce patrimoine précieux.

  6. Vous parlez des baratines comme d’une population d’origine subsaharienne. Le terme est déjà connoté négativement et signifie ‘libérés ». Comme vous le dites, ils sont considérés comme les premiers habitants des oasis, les sources de k’antiquité parlent d’eux en les appelant les « Ethiiopiens ». Cela ne va pas dire qu’ils sont originaire de l’éthiopienne, c’est juste une façon de dire qu’ils étaient mélanodermes. N’oubliez pas que le plus ancien Homo Sapiens a été retrouvé au Maroc au djebel Irhoud et qu’il était d’aspect négroide et mélanoderme. En fait, je voulais juste nuancer votre vision qui est très influencée par nos biais contemporains : ces baratins sont selon certains éminents spécialistes des mélanodermes d’origine méditerranéenne, beaucoup sont aussi d’ascendance berbère en lignée paternelle, il y a eu des métissages. Il suffit de regarder leurs traits ou phénotypes : la plupart ont des traits maghrébins. En somme, c’est une population hétérogène.

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