À quelques kilomètres de Merzouga, Khamlia porte une mémoire qui relie le Sud-Est marocain à l’Afrique subsaharienne. Ici, la musique gnaoua accompagne les récits, les rites et les fêtes transmis de génération en génération. Une musique de mémoire et de délivrance, profondément inscrite dans l’identité du village.
Le mot Gnaoua est souvent rapproché de l’amazigh agnaw, au pluriel ignawen, terme employé pour désigner les populations noires d’Afrique subsaharienne, et de l’expression akal n-ignawen, « pays des Noirs ». Le nom de Guinée a lui aussi été rapproché de cette racine amazighe, même si son étymologie demeure discutée.

Les origines africaines d’un village marocain
Les régions du Tafilalet et du Drâa ont été depuis longtemps en interdépendance étroite avec l’Afrique subsaharienne. Ce Maroc saharien vivait en relation régulière avec le pays alors dénommé Blad-es-Soudan, le « pays des noirs », à travers les échanges promus par les caravanes transsahariennes qui généraient un trafic de différents produits dont notamment l’or. Ces caravanes étaient aussi pourvoyeuses d’esclaves ce qui entraîna au fil des temps l’affluence des populations africaines vers le Maroc.
C’est dans ce contexte que la population du village de Khamlia serait venue s’installer dans les confins du désert de Merzouga, au Tafilalet, à l’instar d’autres communautés noires qui se sont réparties sur l’ensemble du territoire marocain dans les différentes étapes de son histoire.
La population du village compte une importante communauté d’origine subsaharienne qui s’est berbérisée au fil du temps. Elle est notamment désignée par le terme amazigh « Ismkhan », pluriel de « Isemkh ». Ce mot renvoie historiquement aux populations noires placées dans une condition servile ou issues de l’esclavage, et reste profondément lié, dans le Sud marocain, à la mémoire des circulations anciennes entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne.
Les musiciens gnaoua de Khamlia pourraient ainsi être des descendants d’esclaves noirs déportés du Soudan sur les pistes des caravanes transsahariennes reliant le Bilad es-Soudan aux grands marchés sahariens et marocains. Leur installation pourrait être liée au contexte des fortes relations entretenues par les dynasties régnantes au Maroc avec l’Afrique subsaharienne notamment les Saadiens, les Almoravides ou les Alaouites …
En revanche, les autres habitants de Khamlia seraient une communauté qui aurait émigré volontairement au Sud-Est du Maroc en dehors du cadre de l’esclavage. La population à peau noire a en effet une présence très ancienne dans la vallée de Drâa et de Tafilalet.
Selon certaines sources, Khamlia dérive du terme arabe Khamila qui désigne un sol avec abondance de végétation.


Khamlia vit aux rythmes de la musique gnaoua
Khamlia est une terre située entre les massives dunes de sable de Merzouga et le grand désert aride du Sahara, avec ses modestes maisons bâties en terre. Les visages de ses habitants impressionnent. Des femmes et des hommes amazighophones dont le teint noir rappelle leur origine africaine. Ce village saharien vit dans la fidélité à la musique ancestrale Gnaoua, symbole de son identité.
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La Sadaka, trois jours pour la mémoire des ancêtres
A la fin de chaque saison agricole, premier jeudi du mois d’août et durant trois jours, une cérémonie dite « Sdeqte n’isemkh » ou « aumône du noir » s’organise à Khamlia.
Les habitants faisaient le porte à porte pour recueillir des offrandes, sucre, farine, poulets, dattes, qui servaient à nourrir tous les hôtes qui assistaient à ce moussem. Cette célébration annuelle rassemblait les membres de ce groupe ethnique venant de toute part. Aujourd’hui encore, les habitants de Khamlia perpétuent ce rite dévoué à la mémoire de leurs ancêtres. Un rituel qui marie le religieux, le mystérieux, le spirituel et le festif sur les rythmes forts et profonds de la musique Gnaoua.
Des recherches ethnographiques menées depuis la publication de cet article ont permis de préciser l’histoire de cette célébration. La Sadaka serait en réalité plus ancienne que Khamlia : elle se déroulait autrefois à Taous, à quelques kilomètres au sud, avant d’être transférée au village en 1956. Toujours organisée durant trois jours, elle demeure aujourd’hui la principale célébration annuelle de la communauté gnaoua de Khamlia.
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Enfants, femmes et hommes vibrent ainsi au quotidien sur les rythmes de cette musique. Leurs costumes, leurs paroles et leur gestuel évoquent sans cesse leur attachement à cette tradition musicale qu’ils se transmettent de père en fils.
Zayd et Mahjoubi, passeurs de la musique gnaoua
Oujâa Zayd en est une de ses figures. Un enfant de Khamlia profondément imprégné de la musique gnaoua. Dès l’âge de 19 ans, il côtoyait l’oncle Hda OuBlal, un érudit gnaoui local. Le vieux vétéran a initié Zayd à la pratique de ce style musical. Après la mort de l’oncle Hda, l’icône de la tribu Khamlia, son guimbri, l’instrument musical typique au genre Gnaoua, revient à Zayd, en signe d’un héritage qu’il faut perpétuer.
Le jeune Zayd se lance alors dans l’aventure de musicien gnaoui. Il a créé son groupe appelé « Itbirne N’ Telkhikhte » ou « pigeons de sable ». Âgé aujourd’hui de 44 ans, il a un riche parcours d’artiste gnaoui. Il anime des scènes de musique au profit des touristes chez lui. Ses participations aux festivals internationaux sont nombreuses : Algérie, Espagne, Allemagne et Sultanat d’Oman.


Hamad Mahjoubi quant à lui a créé « Dar Gnaoua Khamlia ». Des dizaines de tambours, des crotales et des posters de musiciens gnaoua garnissent sa belle maison en terre qui est aussi un lieu d’animation musicale. C’est à l’âge de 10 ans que Hamad devint sensible à Tagnaouite (la musique Gnaoua en amazighe). Au fil des ans, il parvient à orchestrer un groupe de musiciens gnaoua, le « groupe des Bambaras ».
Il participe au festival du désert au Maroc, en Algérie et à Dubaï. Son séjour dans certains pays de l’Afrique subsaharienne l’a fortement ému. Il se voit très proche de leur culture. Pour lui, ils ont certainement une identité partagée ancrée dans un vaste territoire commun. Il y voit la confirmation que les Gnaoua de Khamlia représentent la composante vivante de ce brassage culturel.
Une musique d’invocation et de délivrance
L’évolution du temps n’a pas affecté l’authenticité de la musique gnaoua à Khamlia. C’est toujours l’invocation de Dieu, de son prophète et des esprits invisibles qui en est la thématique principale. Une tonalité, des paroles, des gestes et un rythme spécifique à la musique gnaoua du désert :
« Ô âawnakh ya Rebbi ! »
« Ô Seigneur ! Viens à notre secours »
« Aah laâfou ya moulana ! Aah laâfou Allah ! Ya Rbbi Lâafou moulana… »
« Délivrance ! Ô Notre Seigneur ! Délivrance Ô Allah, Tout puissant ! »
« ayaah awahya waya awaya, farrej Moulana, a laâfou Yallah »
« Libère-nous, notre Seigneur … »

Zayd, Mahjoubi et leurs confrères chantent l’histoire collective d’une longue marche sur les chemins de douleur, d’aliénation et de nostalgie. Une musique mystique et mythologique qui transcende les limites du réel pour libérer le corps et l’âme des Gnaoua. Une musique d’invocation des puissances et des esprits qui habitent l’univers invisible, en quête de protection et de délivrance. Tous les Gnaoua s’unissent dans l’émotion collective. Ils restent ensemble dans l’action où chacun garde le rythme, tient le coup comme dans les temps pénibles d’autrefois dans un hymne à l’émancipation et la liberté.
Khamlia est le petit village marocain des Gnaoua. Un joyau qui illustre le brassage ethnique, artistique et historique de la région du Sud-Est du Maroc, profondément ancrée dans son africanité plurielle.
Crédit Photographie : Abdellah Azizi
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Note éditoriale
Quelques semaines après la publication de cet article, en décembre 2019, les Gnaoua ont été inscrits par l’UNESCO sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’UNESCO reconnaît ainsi un ensemble de pratiques musicales, confrériques et rituelles où se mêlent héritages africains, influences arabo-musulmanes et traditions amazighes, profondément liées à l’histoire de l’esclavage et des circulations entre l’Afrique subsaharienne et le Maroc.
Ce qu’il faut retenir
- Khamlia, près de Merzouga, porte une mémoire profondément liée aux anciennes relations entre le Sud-Est marocain et l’Afrique subsaharienne.
- La musique gnaoua constitue l’un des principaux marqueurs de l’identité du village, transmise de génération en génération.
- La Sadaka, célébrée durant trois jours, perpétue la mémoire des ancêtres et mêle dimensions spirituelle, collective et festive.
- Depuis 2019, les Gnaoua sont inscrits par l’UNESCO sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.




2 commentaires
Très bel article,
documentaire de notre patrimoine Sud Est, dont les origines remontent au delà des frontière, à l’époque où les caravanes aux longs cours naviguaient du nord au Sud, de l’est à Ouest, où le brassage des populations, et les influences du monde étaient très grandes.
Très belle région ,Beaux souvenirs👏👏👏🎼☀️☀️☀️✨😍😍😍