Khamlia, le village marocain qui vit aux rythmes de la musique gnaoua

Le village de Khamlia illustre l’africanité du Sud Est du Maroc. Situé dans le désert de Merzouga, ce douar s’enracine en Afrique dans toutes ses dimensions à la fois ethniques et culturelles. Khamlia accueille en effet une communauté noire qui perpétue depuis des temps lointains la musique Gnaoua, ce genre musical propre à ces confréries mystiques pratiquant des rituels de transe à visée thérapeutique et qui retrace l’histoire humaine de ces ethnies, leurs souffrances comme leurs espoirs.

L’expression berbère akal-n-iguinaouen qui signifie pays des Noirs, aurait donné naissance aux mots Guinée et Ghana et par la suite au mot gnaoua par ressemblance phonétique. Gnaoua, signifierait donc, par extension, homme noir ou venant du pays des hommes noirs, c’est-à-dire l’Afrique subsaharienne. (source : Wikipedia)

Les origines africaines d’un village marocain

Les régions du Tafilalet et du Drâa ont été depuis longtemps en interdépendance étroite avec l’Afrique subsaharienne. Ce Maroc saharien vivait en relation régulière avec le pays alors dénommé Blad-es-Soudan, le « pays des noirs », au travers les échanges promus par les caravanes transsahariennes qui généraient un trafic de différents produits dont notamment l’or. Ces caravanes étaient aussi pourvoyeuses d’esclaves ce qui entraîna au fil des temps l’affluence des populations africaines vers le Maroc.

C’est dans ce contexte que la population du village de Khamlia serait venue s’installer dans les confins du désert de Merzouga, au Tafilalet, à l’instar d’autres communautés noires qui se sont réparties sur l’ensemble du territoire marocain dans les différentes étapes de son histoire.

La population du village est entièrement d’origine noire et s’est berbérisée dès son arrivée , d’où sa dénomination d’« Isemkhane », pluriel de « Isemkh » en amazighe ; une appellation métonymique dans la mesure où elle désigne ce groupe de personnes par la couleur de leur peau. « Isemkh » vient en effet de « essmekh » ou encre, c’est-à-dire de couleur noire.

Les musiciens gnaoua de Khamlia pourraient ainsi être des descendants d’esclaves noirs déportés du Soudan sur les pistes des caravanes transsahariennes en passant par Tombouctou qui était alors la capitale de l’empire du Ghana. Leur installation pourrait être liée au contexte des fortes relations entretenues par les dynasties régnantes au Maroc avec l’Afrique subsaharienne notamment les Saadiens, les Almoravides ou les Alaouites …

En revanche, les autres habitants de Khamlia seraient une communauté qui aurait émigrée volontairement au Sud Est du Maroc en dehors du cadre de l’esclavage. La population à peau noire a en effet une présence très ancienne dans la vallée de Drâa et de Tafilalet.

Selon certaines sources, Khamlia dérive du terme arabe Khamila qui désigne un sol avec abondance de végétation.

Khamlia vit sur les rythmes de la musique Gnaoua

Khamlia est une terre située entre les massives dunes de sable de Merzouga et le grand désert aride du Sahara, avec ses modestes maisons bâties en terre. Les visages de ses habitants impressionnent. Des femmes et des hommes amazighophones dont le teint noir rappelle leur origine africaine. Ce village saharien vit dans la fidélité à la musique ancestrale Gnaoua, symbole de son identité. A la fin de chaque saison agricole, premier jeudi du mois d’août et durant trois jours, une cérémonie dite « Sdeqte n’isemkh » ou « aumône du noir » s’organise à Khamlia. Les habitants faisaient le porte à porte pour recueillir des offrandes, sucre, farine, poulets, dattes, qui servaient à nourrir tous les hôtes qui assistaient à ce moussem. Cette célébration annuelle rassemblait les membres de ce groupe ethnique venant de toute part. Aujourd’hui encore, les habitants de Khamlia perpétuent ce rite dévoué à la mémoire de leurs ancêtres. Un rituel qui marie le religieux, le mystérieux, le spirituel et le festif sur les rythmes forts et profonds de la musique Gnaoua.

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Enfants, femmes et hommes vibrent ainsi au quotidien sur les rythmes de cette musique. Leurs costumes, leurs paroles et leur gestuel évoquent sans cesse leur attachement à cette tradition musicale qu’ils se transmettent de père en fils.

Oujâa Zayd en est une de ses figures. Un enfant de Khamlia profondément imprégnée de la musique gnaoua. Dès l’âge de 19 ans, il côtoyait l’oncle Hda OuBlal, un érudit gnaoui local. Le vieux vétéran a initié Zayd à la pratique de ce style musical. Après la mort de l’oncle Hda, l’icône de la tribu Khamlia, son guimbri, l’instrument musical typique au genre Gnaoua, revient à Zayd, en signe d’un héritage qu’il faut perpétuer.

Le jeune Zayd se lance alors dans l’aventure de musicien gnaoui. Il a créé son groupe appelé « Itbirne N’ Telkhikhte » ou « pigeons de sable ». Âgé aujourd’hui de 44 ans, il a un riche parcours d’artiste gnaoui. Il anime des scènes de musique au profit des touristes chez lui. Ses participations aux festivals internationaux sont nombreuses : Algérie, Espagne, Allemagne et Sultanat d’Oman.

Hamad Mahjoubi quant à lui a créé « Dar Gnaoua Khamlia ». Des dizaines de tambours, des crotales et des posters de musiciens gnaoua garnissent sa belle maison en terre qui est aussi un lieu d’animation musicale. C’est à l’âge de 10 ans que Hamad devint sensible à Tagnaouite (la musique Gnaoua en amazighe). Au fil des ans, il parvient à orchestrer un groupe de musiciens gnaoua, le « groupe des Bambaras ».

Il participe au festival du désert au Maroc, en Algérie et à Dubaï. Son séjour dans certains pays de l’Afrique subsaharienne l’a fortement ému. Il se voit très proche de leur culture. Pour lui, ils ont certainement une identité partagée ancrée dans un vaste territoire commun. Il y voit la confirmation que les Gnaoua de Khamlia représentent la composante vivante de ce brassage culturel.

L’évolution du temps n’a pas affecté l’authenticité de la musique gnaoua à Khamlia. C’est toujours l’invocation de Dieu, de son prophète et des esprits invisibles qui en est la thématique principale. Une tonalité, des paroles, des gestes et un rythme spécifique à la musique gnaoua du désert :

« Ô âawnakh ya Rebbi ! »
« Ô Seigneur ! Viens à notre secours»


« Aah laâfou ya moulana ! Aah laâfou Allah ! Ya Rbbi Lâafou moulana… »
« Délivrance ! Ô Notre Seigneur ! Délivrance Ô Allah, Tout puissant ! . »


« ayaah awahya waya awaya, farrej Moulana, a laâfou Yallah »
« Libère-nous notre Seigneur … »

Zayd, Mahjoubi et leurs confrères chantent l’histoire collective d’une longue marche sur les chemins de douleur, d’aliénation et de nostalgie. Une musique mystique et mythologique qui transcende les limites du réel pour libérer le corps et l’âme des Gnaoua. Une musique d’invocation des puissances et des esprits qui habitent l’univers invisible, en quête de protection et de délivrance. Tous les Gnaoua s’unissent dans l’émotion collective. Ils restent ensemble dans l’action où chacun garde le rythme, tient le coup comme dans les temps pénibles d’autrefois dans un hymne à l’émancipation et la liberté.

Khamlia est le petit village marocain des Gnaoua. Un joyau qui illustre le brassage ethnique, artistique et historique de la région Sud Est du Maroc ancrée profondément dans son africanité plurielle.

Crédit Photographie : Abdellah Azizi
www.azifoto.com

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2 commentaires
  1. Très bel article,
    documentaire de notre patrimoine Sud Est, dont les origines remontent au delà des frontière, à l’époque où les caravanes aux longs cours naviguaient du nord au Sud, de l’est à Ouest, où le brassage des populations, et les influences du monde étaient très grandes.

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