Découvrir le Maroc comme au temps des caravanes d’autrefois

Il est des rêves insolites qui aujourd’hui encore parviennent à s’inscrire dans la réalité, et toujours ils impliquent la même alchimie entre la fermeté d’une intention et la légèreté d’une foi. Ici au Maroc, en 2019, il aura fallu la rencontre de deux personnalités porteuses de cette identique équation pour que se vive une belle aventure dans le champ rugueux du réel. D’un côté, Jean Pierre Datcharry pour qui la possibilité de traverser le Maroc à pied et en chameaux doit encore exister de nos jours, comme jadis le faisaient les grandes caravanes chamelières qui reliaient alors la Méditerranée et l’Océan atlantique aux contrées éloignées de l’Afrique par-delà le désert du Sahara. D’un autre côté Alice Morrison pour qui le besoin d’en effet traverser le Maroc à pied et accompagnée de chameaux est une expérience pleine d’un sens fondamental, vital, qui se devait d’être vécue.

C’est donc en janvier 2019 que débuta la première étape de cette traversée du Maroc qui en comprendra deux autres dans les mois à venir. Alice avait posé l’eau au cœur du premier dessein de son rêve : suivre l’eau sur le fil de l’oued Drâa depuis les massifs de l’Atlas, le long des oasis et des villages fortifiés dans la vallée du même nom, la vallée du Drâa, au travers les interminables étendues de sable du désert du Sahara et jusqu’à Foum Drâa près de la ville de Tan-Tan, là où les eaux du fleuve se mêlent aux eaux salées de l’océan. Un parcours de près de 1.364 km qu’Alice va vivre étape après étape et qui demandera 78 jours de marche au rythme du pas des chameaux et avec l’accompagnement bienveillant et efficace de l’équipe de l’agence Désert et Montagne Maroc, Brahim le chef d’équipe, Brahim guide et cuisinier et Addi l’assistant-chamelier ainsi que cinq chameaux. Une aventure incroyable dans le Maroc profond, celui où la Nature impose à l’humain qui la traverse respect, humilité et admiration.

La palmeraie de Skoura.

Le départ de la caravane se fait depuis la palmeraie de Skoura, vaste étendue de palmiers à 50 km d’Ouarzazate et réputée pour accueillir de nombreuses casbahs en terre. C’est pour Alice l’occasion de découvrir le système d’irrigation traditionnel et propre aux oasis, un Khtagha, véritable aqueduc souterrain creusé depuis les flancs des montagnes de l’Atlas à plusieurs kilomètres. Ce réseau ancestral, encore connu en arabe sous le nom de Foggara ou Qanât en persan, draine sous terre l’eau nécessaire à l’irrigation de l’oasis et se contrôle par des puits percés à intervalles réguliers. Ces regards forment sur le sol des petits monticules de terre au milieu desquels s’ouvre le puits qui permet de suivre le bon écoulement du précieux breuvage sans lequel les cultures ne pourraient avoir lieu dans les jardins de cette luxuriante palmeraie.

Le lac d'Ouarzazate
Depuis le lac Mansour Eddahbi – Ouarzazate

La première halte se fera sur les bords du lac d’Ouarzazate qui réunit les eaux de plusieurs rivières dont notamment l’oued Dadès et l’oued Imini ; toutes deux prennent leur source dans les hauts sommets enneigés des massifs de l’Atlas, comme celui du Tizi-N’Tichka à l’est du Djebel Toubkal ou bien celui du M’Goun à des altitudes entre 3.000 à 4.000 m. Depuis ce magnifique lac qui offre aux visiteurs un panorama de tranquillité, l’oued Drâa retrouve toute sa force pour repartir dans la vallée en aval faire son office d’irrigation pour les nombreux villages qui le jouxtent, s’écouler jusqu’aux dunes du Sahara pour se faire plus discret tout du long de sa traversée, quasi invisible sous les sols ensablés, jusqu’à sa future rencontre avec les eaux majeures de l’océan.

La deuxième oasis traversé par la caravane est celui de Tamnougalte où s’étend un grand village fortifié, un ksar, probablement construit au 18ème siècle. Le village abrite en son coeur une imposante casbah autrefois habitée par les caïds en charge de la gouvernance des territoires environnants, région jadis connue sous le nom de Mezguita et qui fonctionnait alors comme un véritable émirat berbérophone.

Vient ensuite, près du village de Tinzouline, dans la province de Zagora, l’occasion d’admirer les traces du passé préhistorique du Maroc, les gravures rupestres découvertes sur le site de Foum Chenna et qui représentent des animaux domestiques comme sauvages et des cavaliers armés de boucliers et de lances, des scènes de combats, et des scènes de chasse.

La caravane d’Alice arrive alors au village de Tamgroute situé à 15 km de Zagora et réputé depuis le 18ème siècle pour ses ateliers de poterie, parmi les plus anciens du Maroc. Les artisans qui se transmettent leur savoir-faire de génération en génération fabriquent ici une poterie typiquement rurale dont la spécificité est d’être recouverte d’un émail vert. Tamgroute réunit plusieurs ksour, des villages fortifiés, avec le plus connu d’entre eux la Zaouïa Naciria qui abrite une ancienne bibliothèque pourvue d’ouvrages de la culture arabo-musulmane comme des livres scientifiques, des ouvrages de mathématiques, d’astronomie ou de pharmacopée, dont un livre de Pythagore traduit en Arabe il y a 500 ans, mais encore des livres littéraires ou beaucoup de livres religieux.

A voir en vidéo : La poterie de Tamgroute par A. Azizi

Traversée du désert

Le désert fait enfin son apparition avec ses premières dunes, là où les plaines commencent à se recouvrir de sable. A l’orée du douar dénommé Ouled Driss, ce qui signifie “le fils de Driss”, petit village fortifié datant du 17ème siècle aux portes de M’Hamid El Ghizlane, l’expédition s’enfonce vers le Sahara. Un rythme nouveau s’impose. Le jour est comme cadencé sur le fil des étapes par les gestes simples et devenus essentiels en ces lieux : le réveil au lever du soleil, le campement qui se replie sur le dos des indispensables chameaux, la marche à leurs côtés jusqu’à la prochaine halte avant la fin du jour, le déchargement du fardeau du dos des chameaux pour les laisser à leur repos, le campement qui se déploie à nouveau et enfin le moment du thé, celui du repos des corps et celui de la paix des âmes.

Perdu dans le désert, le tombeau du marabout Sidi Naji est un lieu de pèlerinage pour les nomades. La légende raconte que ce saint homme avait autant de dévotion que le désert compte de grains de sable. Son tombeau a la particularité d’être de grande dimension, ce qui a généré au fil des temps des histoires mythiques sur l’existence d’une époque éloignée où des géants peuplaient ces contrées.

La crête des dunes dans le désert marocain

Une joie nouvelle qui enfin s’exprime

L’erg de Chigaga s’offre alors au regard d’Alice, comme une mer de sable parsemée de ses vagues de dunes. Pour elle commence la rencontre avec le royaume de la plus profonde des sobriétés. Là où il n’y rien d’autre que le ciel d’un bleu torride et le sable couleur d’un or vif. Là où tout est clair, dans une plénitude de lumière. Là où tout se voit car ici, et grâce à ce grand vide, l’oeil a tout l’espace pour ne voir plus que les détails, la rare plante qui émerge du sable, l’insecte comme perdu mais qui pourtant vit sa vie, la singularité de la crête d’une dune. Une joie nouvelle s’exprime, la joie d’enfin pouvoir se concentrer sur les infimes détails du vivant.

Le désert soudain laisse la place à une mer de pierres noires polies par les millénaires d’où s’élèvent çà et là des élancées volcaniques qui offrent alors au marcheur un magnifique panorama du désert environnant. C’est le le Jbel Bani, c’est encore le Jbel L’Mdor. En ces lieux se rencontrent encore des ânes sauvages, parfois des gazelles, une vie rare qui résiste à la rudesse de la nature.

Le passage au village de Tissint s’impose en hommage où le grand explorateur Charles de Foucault y résida un moment en 1884 lors de sa traversée pionnière du Maroc. Ce jeune officier français âgé de 24 ans était en effet parti de France une année auparavant pour le compte de la Société de Géographie et dans l’intention de découvrir le sud du Maroc alors encore très mal connu. Il effectue son voyage en juin 1883 accompagné d’un rabbin. Tout au long du trajet, il note sur un minuscule cahier des remarques et des croquis. Alice suit les traces de ce premier grand explorateur qui termina sa vie comme ermite dans une montagne du Sahara algérien.

La caravane souvent traverse des paysages où l’on devine que l’eau, présente auparavant, n’y vient plus. On devine que les humains vont peu à peu se retirer encore plus de ces endroits qui se recouvriront inéluctablement alors de sable. Il devient ici manifeste que le climat change, et même si l’on ne sait pas vraiment pourquoi, l’on ressent combien le bouleversement de la vie sera radical.

« La différence entre un lieu où il y a de l’eau et un autre où l’eau est absente est probablement la différence entre le paradis et l’enfer. »

Alice Morrison

Une fois arrivée dans la région de l’oued Chibka, le monde du désert enfin rencontre celui de la mer, les majestueuses vagues de sable se préparent à s’évanouir dans leurs reflets bleutés. Mais en cet endroit de l’expédition, dans la province de Tan-Tan, et juste avant son terme, les paysages encore désertiques abritent une des plus belles traces de la période préislamique, à savoir un site manifestement à usage cérémoniel qui réunit plusieurs dizaines de tumulus ou tombeaux et des monuments composées de pierres réunis sur le sol en forme d’antenne ou d’ailes. Personne ne connait le sens exact de ces configurations qui ne s’observent bien que depuis le ciel mais leur dimension sacrée ne fait aucune doute. Il y a plus de 7000 ans ici, une civilisation aujourd’hui disparue et totalement méconnue se dressait vivante et s’adressait au ciel.

En cours de route la caravane, comme toutes les autres caravanes l’ont déjà fait auparavant, s’arrête un court moment près d’un réservoir d’eau rempli par les pluies, ici plus fréquentes dans l’année alors que le rivage océanique se fait proche. Dénommés Tanutfi en raison de leur petite taille, ces réservoirs permettent à l’équipe de remplir les bidons et autres gourdes. Les chameaux boivent à leur tour, et la marche reprend son rythme lent et régulier.

Un rêve nécessaire à vivre

Au loin l'océan Atlantique

L’expédition enfin rejoint les plages de sable fin au creux des falaises. C’est la rencontre avec l’Atlantique et son horizon infini. Les barques de pêcheurs sont prêtes à remplacer les caravanes. Alice et ses compagnons sont au terme de leur longue aventure. Accompagnés de leurs chameaux, ils marchent encore dans les dunes de sable parfois toujours aussi imposantes et élancées vers le loin, mais déjà les senteurs ne sont plus les mêmes, l’iode peu à peu emplie l’air qui se respire avec une délectation bienvenue, après ces semaines d’aridité, tous ces jours passés à marcher sur les sols asséchés. Pour Alice, cette première étape restera à jamais gravée en elle car tout ce qu’elle a vécu l’a été pas chaque fibre de son corps et de son être, dans une alliance imposée par cette confrontation avec la Nature et son incontournable puissance.

Bien sûr, c’est en écho à la folie des temps présents que ce rêve a pris tout son sens dans ce choix, forcené et pourtant si candide, de prendre enfin le temps de voir la vie s’écouler dans son écrin premier et sans aucun doute dernier, la Nature encore. Prendre le temps d’admirer le Maroc dans ses beautés et ses richesses les plus authentiques. Prendre le temps d’observer sa propre vie, de regarder son existence avec le recul propice à la compréhension, à la réconciliation avec soi-même. Alice Morrison le reconnait : elle voulait vivre une expérience dans l’intention de se changer elle-même, c’est-à-dire de laisser s’éteindre en elle le superflu et tout ce qui n’avait plus raison d’être, et de laisser grandir en elle ce qui appelait à la croissance. Un rêve nécessaire à vivre.

Alice Morrison devant sa tente
Alice Morrison

Crédit Photographie : Abdellah Azizi
www.azifoto.com

Une expédition organisée par Désert et Montagne Maroc

Le parcours

La carte du trajet d'Alice Morrison

En vidéo

Voir la playlist sur Youtube : Alice au fil du Drâa

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